Représentation de l’espace, de Bordeaux à Mexico

Un drôle de cheminement me conduit à ce billet dont le thème est inhabituel. Je faisais quelques recherches sur la représentation et la cartographie, afin de parler des réseaux numériques et de la représentation spatiale de l’internet (ça viendra). Je me lance dans la lecture d’un livre excellent de Jean-Luc Arnaud (Ed. Parenthèses 2008) :

Analyse spatiale, cartographie et histoire urbaine

Là, je tombe sur un plan de la ville de Mexico (Tenochtitlan) dressé à la demande d’Hernan Cortes (1485-1547) en 1524.

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:: Iconographie et cartographie ::

Jean-Luc Arnaud, qui en sélectionne la partie centrale portant sur la ville, écrit ceci :

Vue à projections multiples
Pour construire une vue à projection multiples, l’auteur représente chaque élément suivant le point de vue et la proportion qui lui semblent les plus pertinents. La position relative des éléments reste cependant cohérente avec la réalité.

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Cette section s’inscrit dans le chapitre Iconographie et Cartographie. Il faut noter ici que la représentation des villes a connu un essor remarquable à la fin du XV° siècle et que c’est dans la seconde moitié du XVII° siècle que se développent les représentations planimétriques.
D’autre part :

Il faut attendre le début du XVIe siècle pour qu’une véritable vue de ville en perspective, construite à partir d’un plan et suivant les règles de représentation de la profondeur, voie le jour.

Enfin, il faut comprendre que les modes de représentations des villes étaient multiples, en fonction du point d’observation comme du point de vue, ce qui diffère. D’où le titre du chapitre, entre cartographie et iconographie :

Ainsi, on pourrait proposer une histoire de l’iconographie des villes à partir de ce qui est caché et de ce que les auteurs ont choisi de négliger.

Suivant le principe de la mise en valeur, c’est aussi la question sémantique qui est incluse, la signification de la représentation et ce qu’elle doit dire. Représenter l’espace peut aussi conduire à raconter une histoire. Cela s’applique aussi à notre évolution dans l’espace, nos manières de se repérer et de s’orienter. Les noms de rues sont un outil privilégié de la représentation spatiale tout en racontant une histoire. Dans un certain sens, représenter l’espace sert aussi à représenter une idée.

Définitivement ou presque :

Une représentation iconographique, quelque soit son mode de production, résulte de la transformation d’une réalité en trois dimensions, en un artefact en deux dimensions, celle du support.

On pourrait piocher nombre d’exemples dans les vues à vol d’oiseau très prisées jusqu’à l’avènement du plan. C’est le cas pour François Belleforest (1530-1583) et sa Cosmographie Universelle (1575) par exemple. Les représentations de la ville de Bordeaux sont intéressantes à ce titre, en particulier dans l’Atlas Historique de Bordeaux (Ausonius 2009).
Dans cette iconographie, selon les commanditaires, souvent, la puissance économique de Bordeaux sera mise en valeur par le nombre de bateaux sur la Garonne, ou pour servir sa puissance militaire, ou bien encore par la force du pouvoir spirituel au travers de la disproportion des bâtiments religieux, etc.

Cette dernière citation va nous servir: la transformation d’une réalité en trois dimensions, en un artefact en deux dimensions. Nous allons voir comment les mésoaméricains préhispaniques ont plié cette réalité en trois dimensions, afin que dans la représentation en deux dimensions, l’esprit puisse se projeter dans la réalité originelle.

:: Rencontre du Mexique et de l’Europe ::

Nous quittons le contexte dans lequel s’inscrit ce plan de Mexico du début du XVI° siècle. Il nous interpelle par sa portée iconographique. Hernan Cortes débarque à Vera Cruz en 1519, cinq avant seulement la réalisation de ce plan, qui ne saurait par conséquent être le produit du métissage que nous retrouverions après le processus d’acculturation (qui fut également un des plus vastes génocides de l’histoire).

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A partir de conventions apparemment occidentales, ce plan n’est pourtant pas si éloigné de l’iconographie méso-américaine d’alors. Le grand carré, au centre, désigne le Templo Mayor élevé en façade, en 3D dessous.

Maquette du Templo Mayor – Wikipédia

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La disproportion entre la ville et le temple est nécessairement volontaire, en elle-même, elle signifie quelque chose. Comme le fait même d’être représentée parfaitement au centre de la ville. Peu importe l’arpentage, le temple est le centre de la ville, bien plus qu’au centre de la ville. Le temple s’inscrit dans un carré comportant des inscriptions sur ses bords. Enfin, les médianes perpendiculaires divisent la carte en 4 parties distinctes.

:: Iconographie et écriture méso-américaine ::

Maintenant il faut regarder la 1ère page du Codex Ferjervary-Mayer, un des derniers livres préhispaniques qui ait survécu. On considère généralement qu’il s’agit de la représentation d’un calendrier divinatoire de 260 jours: Tonalpohualli. Le carré au centre est appelé Ollin, il est aussi un signe-jour du calendrier, un tonalli. Les quatre formes en diagonales indiquent les quatre directions cardinales comprenant les signes porteurs: Tecpatl -couteau sacrificiel- Tochtli – lapin- Calli -maison- et Acatl-roseau-. Quatre arbres s’insèrent dans quatre trapèzes, chacun avec une souche différente.

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Cette iconographie est aussi présente chez les Mayas, comme on peut le voir ci-dessous. Avec diverses variations, le principe de base est le même. Rien d’étonnant, puisque ce qui est exprimé ici appartient à un fond commun culturel, la cultura madre.

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:: Mesurer le temps = représenter le temps ::

Sans rentrer dans les détails, le calendrier divinatoire se composait de 260 jours, chacun identique, issu de la combinaison de 20 signes-jours appartenant par groupe de 5 à une direction cardinale. Un cycle court, une année, correspondait à 20 x 13 semaines = 260 jours. Il s’agit là d’un calendrier rituel qui coexiste avec d’autres calendriers (solaire de 360 jours). L’unicité du calendrier chrétien dans le monothéisme correspond à la multiplicité des calendriers dans les cultures polythéistes. C’est le cas par exemple pour l’Egypte Ancienne à partir de la III° dynastie où coexistent calendriers solaire et lunaire. La représentation du temps était partout chez les aztèques. Sa fonction a toujours dépassé et de très loin la simple mesure ou la quantification neutre. Le bouclier ci-dessous en une illustration complexe.

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:: Architecture du temps ::

Voyons maintenant la structure d’un temple, tel qu’ils étaient construits en général, vu en plan.

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Le carré au centre indique le haut de la pyramide et les 4 trapèzes ses 4 façades.
Si l’on schématise le calendrier du Fejervary-Mayer, nous obtenons cela :

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Un dessin valant mieux qu’un long discours, nous y sommes. Ce qu’on croit être un calendrier est en réalité, aussi, le plan d’un temple. Et ce qu’on croit être un temple est aussi un calendrier. Les deux peuvent maintenant se superposer pour former le continuum espace/temps qu’ils ont toujours été, soit dans l’iconographie, soit dans l’architecture. Carte du temps – calendrier – et carte de l’espace -plan- fonctionnent étroitement en commun.

Si nous reprenons maintenant ce que nous disions du calendrier divinatoire. En voici une représentation (cuvée maison comme le suivant).

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 Si maintenant nous l’associons à la représentation d’un temple, d’une pyramide, nous pouvons représenter cette relation entre temps et espace.

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:: Conclusion ::

La représentation d’un objet dans l’espace est toujours l’occasion de donner un sens. Autant une signification qu’une direction. Et c’est ce qui m’étonne dans cette carte espagnole. C’est qu’elle reproduit des conventions méso-américaines au détail près. Autrement dit, 5 ans après l’arrivée des espagnols, l’auteur a intégré certains de ces codes et les a reproduit. Il les reproduit d’autant plus aisément que dans ses propres conventions iconographiques du XVI° siècle européen, rien ne contredit cet angle de représentation.
On a l’habitude d’entendre que l’arrivée des espagnols a provoqué un métissage, c’est incontestable. Mais dans le domaine de la représentation de l’espace, de la figuration de la ville et de l’architecture, dans l’habitude iconographique d’investir l’image de sens, je me demande si ce métissage n’a pas été facilité par des prédispositions culturelles sur ce point.
Je n’ai aucune réponse, je vous laisse avec ça.