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Parenthèse jurasienne: la flamboyante fête des Fayes

Depuis le 21 décembre, nous gagnons des heures de soleil, ça c’est une bonne nouvelle…

Pour fêter le solstice, je ne résiste pas à vous emmener faire un tour dans le Jura, histoire de changer d’air …

Il était une fois une région habitée par les descendants des Séquanes, vaincus par César en – 60 avant JC. Une poignée de villages des « Hauts » et « Bas » de Seille perpétue la célébration du solstice d’hiver, lié à Noël.

Le principe est de s’arracher au coin du feu pour rejoindre à 20 heures, par une nuit glaciale et souvent neigeuse, une bande de zazous qui se donnent rendez-vous sur l’un des points culminants de la commune pour « tourner les Fayes ».

« Une faye est un long morceau de bois qui va en grossissant et qui se termine en une énorme massue fendue de toutes parts ; dans les fentes sont introduites des lames de bois sec. La préparation des fayes débute un an à l’avance puisqu’elles sont sculptées. Elles doivent s’enflammer vite et facilement, et se consumer lentement. Lors de la fête des fayes, qui est la fête du solstice d’hiver en terre vigneronne, les villageois se retrouvent autour d’un grand brasier où les fayes sont allumées, puis, chacun à son rythme, trace des cercles dans la nuit, c’est ce qu’on appelle tourner les fayes. La fête est célébrée le soir de Noël à Château-Chalon (Jura) et la veille de l’Epiphanie à Mouthier-Haute-Pierre (Doubs). Du latin facula»

Les fagots sont dressés en pyramide, attendant sagement qu’on y mette le feu. Dès que les flammes jaillissent, c’est le signal.

Il n’y a pas que le brasier qui réchauffe, il y a aussi le vin blanc chaud à la cannelle touillé dans des grandes bassines et qu’on vous sert tout fumant à la louche, des manchons croustillants farcis de saucisses grillées, et par-dessus tout, la chaleur humaine, les rires, les « que deviens-tu », « ton fils, c’est ce grand là ? », « tu te souviens de mon cousin ? »…

On se retrouve tous là : qu’on soit restés au village ou expatriés, que l’on soit du coin ou de passage, que l’on soit fidèle ou « perdus de vue ». Pas question de jouer les « fiers-en-culs », on est tous unis par cette envie de perpétuer la fête, réunis par la curieuse et agréable sensation de saluer nos ancêtres, par delà 2000 ans d’histoire.

Parfois surgit un accordéoniste. Il a fait la tournée des popotes et nous raconte comment se passent les autres fayes. Car il y a de la concurrence. En face, à l’est, à l’ouest, d’autres feux sont allumés dont on aperçoit les mouvances. La fierté tient au fait d’être dernier site allumé et les pieds dans la neige, de continuer de tourner à bout de bras le bois enflammé, à dessiner dans la nuit les cercles lumineux de la vie qui renaît.

« Tout dit dans l’infini quelque chose à quelqu’un »

Victor Hugo

Périgord, 100 lieux pour les curieux par Michel Grégoire

PERIGORD 100 LIEUX POUR LES CURIEUX (Editions Christine Bonneton) n’est pas un guide de plus sur le Périgord. Signé par Michel Grégoire, ce livre condense les pérégrinations périgourdines de l’auteur accompagné par Philippe Cadot à la photo.

Nous parlons rarement d’ouvrages contemporains tant par principe ils étalent les clichés et les facilités, copiant et collant les communiqués surannés des offices de tourismes. Ici c’est différent.

A la lecture de ce guide on respire. On découvre un Périgord libéré des ses poncifs charcutiers et de son conformisme à la graisse d’oie. Ici pas de magdaléniens thermo-moulés ou d’intermittents en sabots. Ce Périgord là n’est pas une vitrine, il se découvre et se chemine, loin des supermarchés de la préhistoire ou d’un moyen-âge botoxé pour jeux vidéo.

C’est avec plaisir que nous vous proposons une interview de Michel Grégoire, qui a bien voulu répondre à nos 7 questions.

Le Périgord de Michel Grégoire en sept questions

1. Michel, tu viens d’écrire un livre. C’est rarement neutre, il y a souvent un avant et un après. Dans ce périple géographique, historique et littéraire, qu’est-ce qui a changé en toi après ce livre ?

– Difficile de répondre sans se déboutonner un peu. Intimement, j’ai renoué avec une liberté de ton et de choix que j’ai connue jadis à France inter; l’éditrice m’a offert le luxe de me laisser carte blanche (c’est le cas de le dire !) C’était d’ailleurs ma seule exigence ! Être libre face aux institutions et aux enjeux de ce pôle touristique.

– Ma sélection de lieux et d’activités m’a obligé à me pencher sur des sujets dont j’étais assez éloigné ; je ne suis pas très adepte des randonnées ni même des activités physiques en général mais j’ai voulu explorer ces nouvelles façons de rompre avec le cliché Périgord = préhistoire et gastronomie même si je n’y échappe pas complètement. Ce livre fut une façon, pour paraphraser un récent prix Goncourt, de confronter « la carte et le territoire ». Autre particularité de l’exercice, le public. Ce modeste livre est à la fois destiné aux périgourdins bien sûr mais aussi distribué nationalement.

– Cette rencontre entre l’équipe parisienne (éditrice et graphistes, etc.) et mes interlocuteurs locaux fut parfois musclée et très enrichissante. Entre les idées reçues, les chauvinismes de clocher et à la nécessité de prendre un peu de hauteur, il a fallu jongler un peu. J’ai pu exercer un de mes modestes principes de vie : apprendre plutôt que savoir …et lorsqu’on sait ; partager le plus largement possible.

2. Présentant des personnalités de Périgueux, je note qu’il y a des gens qui sont vus d’un mauvais œil par l’actuelle municipalité. Tu n’as pas peur que ton livre soit refusé à l’office de tourisme ?

– D’abord, et sans fanfaronner la peur n’est pas mon fort. Ensuite, je n’ai cure des querelles de boutiques et de boutiquiers et je n’ai pas vocation dans ce travail à distribuer des satisfécits ou à ménager les susceptibilités. Ce livre est pour tout le monde ! Je n’ai soumis aucun texte à approbation, sauf pour des questions d’exactitude, et je n’ai parlé que de ce dont j’ai voulu parler. Librement ! Pour la ville de Périgueux, une des six villes « capitales » du bouquin, j’ai été très bien accueilli partout et notamment au musée Vesunna qui ouvre le premier chapitre du livre et, outre les personnes concernées, le Comité Départemental du Tourisme, a lui aussi répondu présent à mes demandes d’informations et d’ouverture de certaines portes. Il a une vocation plus large et il sera, selon mes infos, l’un des dépositaires du guide, avec les librairies et la maison de la presse bien évidemment.

– Deuxièmement, et c’est un des avantages d’une structure comme les éditions Bonneton, je ne suis pas le commercial de l’affaire. Quelqu’un de très professionnel et de tout à fait neutre est chargé de ce travail. Enfin, tous les gens, comme tu dis, qui sont présents dans le livre méritent selon moi, grâce à leur talent ou à leur inventivité, une place dans ce guide illustré, subjectif et forcément incomplet. Ce livre n’a pas pour vocation de plaire aux édiles, quel qu’ils soient, ni de leur déplaire d’ailleurs, il n’a été dicté que par ce qui me semblait être l’intérêt des lecteurs.

– Cela dit, j’ai adressé par courtoisie un exemplaire de l’ouvrage au maire de Périgueux qui pourra ainsi découvrir des lieux méconnus ou certaines personnes avec un œil nouveau. Quant à l’office du tourisme, il a été contacté je pense et sinon, l’ouvrage est en vente libre et à des tarifs préférentiels auprès de l’éditrice Christine Bonneton.

3. On te connait amateur de jeux de mots, contrepèteries et calambours. Souvent fameux d’ailleurs et que l’on retient avec plaisir. Mais concernant « YOURTE NATURE », « VAUX : DE L’OR » et « SAVOIR FER », comment as-tu réussi à convaincre l’éditrice ?

– L’éditrice m’a connu notamment à la radio comme un amoureux de ce qu’on appelle « la titraille » …elle a su que j’avais été au « Canard enchaîné » un des « calembourdiers » chargés des « accroches » durant ma vie parisienne. Non seulement je n’ai pas eu à la convaincre pour placer mes facéties de langages mais c’est elle qui me « poussait au crime »

– Il faut ajouter que ça rassure aussi ceux qui craignent d’un guide, l’aspect didactique et un peu scolaire. Ce fut ma manière de jouer au potache que je suis toujours resté. Il y a les photos et les titres qui sont destinés à la mise en bouche et les textes qui se veulent, ce sont les mots de Christine Bonneton, informatifs, incitatifs et légers…J’espère être parvenu avec Philippe Cadot, à cette alchimie digeste entre le fond et la forme !

4. Au sujet du maréchal Bugeaud, tu soulignes toutes les facettes du personnage, y compris les plus atroces (exactions, enfumage, torture). Comment expliques-tu qu’il ait un tel succès en Périgord et que sa mémoire soit encore publiquement honorée ?

– J’ai failli intituler le chapitre sur Bugeaud « Je suis partout ! », le titre d’un journal collabo durant l’occupation mais en dehors du jeu de mot sur l’omniprésence de ce personnage en Périgord, la pertinence de la vanne n’était pas extraordinaire et les jeunes lecteurs n’auraient pas goûté la « plaisanterie ». Cela dit, il est vraiment partout et, si j’ose dire, de ville en ville, il change de casquette ! Et par surcroît, comme arriviste et « collabo », il se pose là. Tour à tour bonapartiste, ami des bourbons, puis de Thiers, il est l’homme à tout faire de tous les pouvoirs. C’est une sorte de Talleyrand sans brio et sans esprit, un carriériste sans scrupules et sans conviction, contrairement à Daumesnil, dans le genre galonné.

– A Périgueux, il « pacifie » l’Algérie, à Excideuil, il offre une statue à la ville où il veut se faire élire député ; A Lanouaille, il fut un maire prétendument ami des paysans et de l’agriculture. C’est n’importe quoi ! Pourquoi est-il honoré de la sorte ? Parce qu’il a sa place au carnaval des vanités et qu’à une époque, on a trouvé que ça faisait chic d’avoir un Maréchal comme « people » par chez nous.

– Aujourd’hui, cette supercherie qui fait passer ce criminel de guerre (même pas périgourdin en plus … ;-)) pour un « père » de la nation est une connerie parmi d’autres. Et, quitte à honorer un personnage sulfureux, j’aurais préféré, comme le dit si bien Sarko maintenant qu’il a fait l’acquisition d’un manuel de langue française, qu’on « édifiât » une statue à l’écrivain Léon Bloy, né à Périgueux, en lieu et place de ce massacreur d’algériens, bien avant Maurice Papon en octobre 1961.

– C’est une suggestion que je fais au maire actuel qui pourrait, en déboulonnant le « grand homme » manifester ainsi son désaveu des pratiques sanglantes de ce « héros » bien embarrassant tout de même…surtout non loin de la récente esplanade Badinter !

5. Je remarque que tu n’as pas parlé de PREHISTOPARC et du VILLAGE DU BOURNAT. C’est un hasard ?

– Si l’on commence par parler de ce dont je n’ai pas parlé, on n’a pas fini ! Cela dit, ça n’est bien sûr pas un hasard. Pour être honnête, je ne parle pas non plus de Lascaux II. Mon souhait est de rendre service aux curieux et de faire en sorte de les aiguiller vers des endroits plaisants et authentiques. Il s’agissait pour les sites « incontournables » de les raconter de façon méconnue et de faire de lieux parfois méconnus, des lieux incontournables !

– Mais pour la préhistoire, et Préhistoparc par exemple, c’est simple, je me suis borné à des sites véritables et encore ouverts au public et j’ai évité les parcs d’attraction. Pour le Bournat, j’ai hésité mais l’accueil réservé au photographe, très réservé même, le côté « ça va pas être simple ! » Nous a un peu refroidis. C’est sans doute un malentendu mais peut-être pour une réédition…

– Pour le reste, j’ai choisi de parler de la réserve de Calviac, des gîtes de cabanes en bois et de yourtes, du land art de Bourrou, de Proumeysssac, du site du Regourdou, des jardins de Limeuil ou de certains domaines viticoles par exemple pour les gens qu’il y a derrière, pour leur éthique face aux visiteurs, bien loin d’un acte simplement mercantile. C’est vrai pour la plupart des sites et j’ai testé moi-même l’accueil et les propositions. C’est une sorte d’assiette du chef…

6. Au Moulin de la Rouzique à Couze-et-St-Front tu as trouvé cette « perle anglaise » du XVIII° s. :
« Les chiffons usés font le papier, le papier fait la monnaie, la monnaie fait les banques, les banques font les emprunts, les emprunts font les mendiants, les mendiants font les chiffons, les chiffons usés font le papier… »
Tu nous proposes une question qui aurait pu donner lieu à cette réponse ?

– En visitant cet endroit bouleversant des bords de la Couze, j’ai trouvé ce petit texte intitulé « L’histoire sans fin » ! C’est étonnant de simplicité. C’est atrocement limpide. En pleine crise financière, où, semble-t-il, personne ne comprend rien, cette petite comptine dit tout sur l’absurdité et la mécanique implacable du système.

– Quant à la réponse, aux solutions pour sortir de ce maudit manège qui mène de la richesse à la mendicité en passant par la banque, je ne suis pas économiste. Mais, j’aime bien la façon toute british et distanciée d’exposer le problème.

– Eric Cantona a peut-être visité le moulin de la Rouzique avant de proposer aux français révoltés de vider leurs comptes bancaires en un seul et même jour. Peut-être est-ce une idée de transformer les banquiers en mendiants ? En tout cas, c’est un couplet qui manque à cette enfantine ritournelle !

7. Dernière question. 100 chapitres pour le Périgord, ça parait beaucoup mais c’est très peu. As-tu quelques regrets de sujets non abordés ou réservés pour un prochain volume ?

– Oui bien sûr, j’ai quelques regrets mais pas tant que ça. Mon souci était d’équilibrer les « curiosités » entre le type de lieux, leur histoire, les personnages, le passé, le présent, les choses à voir, les choses à savoir, les choses à faire, les sujets et la répartition sur tout le département pour éviter, une fois encore de ne parler que de paysages, de cuisine, de préhistoire ou de la guerre de cent ans et que le sarladais, comme souvent, se taille encore la part du lion. Dans ce pays, chaque village est pour ses habitants un lieu qui, à lui seul, mérite 200 pages ! C’est d’ailleurs souvent vrai !

– J’ai adoré les rencontres, souvent providentielles, que ce périple a permises. De fil en aiguille, de discussions en suggestions, nous avions parfois un mal fou à poursuivre la route tant l’accueil fut chaleureux et la passion communicative, il nous semblait, de Tourtoirac à Saint-Michel de Montaigne, en passant par Nontron, Payzac, Terrasson, Bourrou ou le lieu-dit de Tartou que chaque endroit était le centre du monde !

– Si j’avais écouté tous ceux à qui j’ai parlé de ce projet et que je remercie au passage, on y serait encore ! Cela dit, je suis sûr qu’il y a encore mille histoires et de jolis trésors de toutes sortes à récolter. Nous avons avec Philippe Cadot, le photographe de ce livre illustré avec talent, ouvert nos yeux et nos oreilles jusqu’à la dernière minute et puis, il a fallu conclure. Et mettre le mot FIN.

11 novembre 1918 : Interdiction d’oublier

Quand j’étais môme, j’avais une passion pour l’histoire de la guerre de 14

Sans doute n’était-ce pas étranger à l’histoire de mon arrière grand père, Léon-Aristide. Deuxième classe de réserve du 55e régiment d’infanterie, il embarqua à Toulon direction Salonique le 3 octobre 1916 pour faire la guerre aux Turcs. Il disparut en mer le lendemain. Il avait 43 ans.

Ce sabotier du Jura ne savait pas nager ; il laissait au village une femme et trois enfants, dont l’aîné, 15 ans -qui deviendra mon grand père- fut quelques années plus tard déclaré pupille de la nation.

Léon-Aristide, mort aux Dardanelles

Petite fille, on m’avait raconté que mon ancêtre était mort aux Dardanelles. Ce mot merveilleux, qui semblait sorti tout droit d’un livre de conte oriental, entourait Léons-Aristide d’un halo de mystère et de gloire. Ce n’est que beaucoup plus tard que j’appris qu’il était mort bien avant d’atteindre le détroit.

Un sous-marin Allemand avait torpillé le Gallia en Méditerranée et envoyé par le fond le navire avec ses 2500 passagers d’infortune. Léon Aristide, Pioupiou en passe de devenir un «darda », est mort en buvant la mer quand d’autres mouraient à Verdun, la bouche pleine de terre.

Les commentaires des rescapés permettent de vivre les derniers instants de ce fantassin-paysan, dont la seule eau qu’il eût jamais fréquentée fût celle de la rivière capricieuse et transparente où il aimait à pêcher (Petite étude sur le torpillage du Gallia le 04 octobre 1916).

C’est quoi maman, une gueule cassée ?

Lorsqu’on prenait le bus à plateforme à Paris, je m’asseyais sur les genoux de ma mère qui me faisait lire les inscriptions des places prioritaires. Elle m’expliquait ce que signifiait « gueules cassées » et j’étais inquiète à l’idée d’en voir apparaître. La plupart d’entre eux cependant étaient morts emportant avec eu le cauchemar de leur miroir.

On comptait 1 385 000 morts à Noël 1918. … « si cette « armée d’ombres » défilait, la marche du cortège durerait deux jours et deux nuits » disait-on. A ces morts s’ajoutent 350 000 disparus. Et une armée les mutilés de guerre ou gazés qui sont tombés comme des mouches après l’armistice.

Plus tard, le prof d’histoire m’apprit, année par année, l’origine et les respirations de cette guerre, de mouvement puis de position. Des explications rationnelles et presque mathématiques censées nous rassurer sur le bien fondé de toute cette boucherie.

Depuis je crois que mon arrière grand-père avait péri, à l’été de sa vie, la peur au ventre, sans véritablement comprendre pourquoi on envoyait un fantassin jurassien combattre les Turcs.

Pourquoi tu pleures ?

Dans notre village du Jura, un monument est érigé comme dans des milliers de communes de France, tout à côté de l’Église. Chaque année, le rassemblement se fait autour des grilles qui entourent la stèle où sont inscrits les noms peints d’or des sacrifiés de la grande guerre.

Maman m’y emmenait. Je devais avoir 5 ou 6 ans. Je me souviens encore de la chaleur de sa main ferme tenant la mienne. Nous écoutions l’appel ; chaque nom était ponctué d’un « mort pour la France !» monotone et solennel. J’attendais fièrement que l’on prononce le nom de mon arrière grand-père.

Et quand s’élevait dans le silence, la sonnerie aux morts, je voyais de grosses larmes couler sur le visage de ma mère.

Dis, Maman, pourquoi tu pleures ?

« Les jurons, les râles, le canon, tous les bruits de notre pauvre vie de bêtes, cela ne pouvait pas endurcir notre âme et flétrir sa tendresse infinie »

Roland Dorgelès.

Tours de guets en Périgord, un réseau de communication médiéval

Je viens de finir la lecture d’un article étonnant sur les dispositifs de surveillance et de communication en Périgord durant la période médiévale (XIII, XIV), les tours de guets. La répartition de ces tours formait un réseau de communication permettant d’échanger des informations en quelques minutes sur des distance conséquentes. En voici un bref résumé.

Bulletin de la Société Historique et Archéologique du Périgord, 1989.
Un dispositif de protection territoriale et de défense des populations rurales en Périgord au XIIIème siècle.
Par Bernard Fournioux, à la mémoire du professeur Charles Higounet

France – Angleterre avant l’invention du rugby

Avant le début de la guerre de 100 ans (1337-1453), Plantagenêt et Capétiens sont au cœur de rivalités politiques et territoriales importantes. Entre 1250 et 1312, les seigneuries périgordes sont un des enjeux géopolitiques entre les deux dynasties.

Le comte du Périgord établi au château de Montignac était vassal-lige d’Alphonse de Poitiers (1220-1271), celui qui accompagna la grande Blanche de Castille (1188-1252) ((Voir l’excellente biographie de Régine Pernoud La reine Blanche; Albin Michel 1972)) vers le Styx et qui fut régent du royaume de France en attendant le retour de Louis IX (1214-1270) des Croisades.

Saint Louis avait cédé la suzeraineté à Henri III (Plantagenet), lors du traité de Paris en 1259, du Périgord (Quercy, Limousin, Agenais, Saintonge, Guyenne), en échange de la vassalité anglaise. Ce traité était censé mettre fin à ce que certains appellent la 1ère guerre de 100 ans, suivant le mariage d’Aliénor d’Aquitaine et Henri II Plantagenêt en 1154.

Tour du Breuil

N’étant rien de plus incertain qu’un accord de paix franco-anglais, le Périgord se trouva être le théâtre de l’impossible équation.

Les tours de guet du château de Montignac

C’est dans ce contexte que l’auteur développe son article sur les tours de guet, le plus important réseau de communication (aérien et codé) développé jusqu’alors.

Parmi un minimum de 14 tours, 4 demeurent debout, celles de la Vermondie, du Breuil, de Deffeix et du Jaillieix. Sur une quinzaine de kilomètres, le dispositif verrouillait les principales voies de communications. Les tours formaient la ligne de défense occidentale de la châtellerie de Montignac.

Un panel d’informations protéiformes: 36 15 Archambaud

Les modes de communications étaient divers. La transmission d’information pouvait s’effectuer avec des bannières, des instruments sonores comme à Périgueux, (olifan, trompe métallique), ou le feu pour la nuit (faro) et la fumée le jour (fumi). L’ensemble du dispositif, jusqu’à la tour signal de Montignac, était un principe ancien et connu remontant jusqu’à l’antiquité.

La souplesse des modes de transmissions utilisés nous rapproche donc d’un système multimédia reposant sur l’ouïe ou la vue. Il serait intéressant d’en savoir plus sur le codage des signaux dont on peut se demander jusqu’où était poussée la complexité syntaxique et sémantique.

Observer, transmettre, agir: bases du renseignement militaire

L’échange d’information nécessitait un dispositif des tours à vue réparties en des points stratégiques. Le réseau permettait ainsi un échange d’informations à grande vitesse. Ce maillage d’observation et de communications était très efficace, puisqu’en n’importe quel point de celui-ci il fallait entre 10 et 15 minutes pour informer Montignac.

Le test fut réalisé en 1982 par le 5ème Régiment de Chasseurs de Périgueux.

Architecture et topologie d’un réseau: du heaume au hub

Les réseaux de communication informatique possèdent des topologies en nombre restreint [Topologie de réseau | Wikipédia]. Il y a ainsi quelques types de réseaux définis en fonction de leur structure.

Dans ce réseau médiéval, la première chose à considérer est le statut de propagation de l’information. En l’occurrence l’information envoyée circule point à point, n’étant directement délivrée à l’ensemble des unités.

En suivant, cette information est centralisée vers un concentrateur, (hub), la tour de Montignac. Particularité historique, il semble que cette information n’était prévue que pour être montante, des tours vers Montignac, répondant à des besoins contextuels.

Les tours de guet ne forment pas un réseau très souple. La défaillance d’un nœud entraine la paralysie de tout ou partie de l’ensemble du dispositif. Il se rapproche en cela d’une topologie en arbre:

Typologie de réseau en arbre | Wikipédia

En effet, on voit que des tours n°6 et n°2 entrainent ou la paralysie complète de toute la partie occidentale (la plus importante) ou bien la scission en deux sous réseaux.  Les tours n°6 et n°2 ont donc le statut des deux intermédiaires du schéma ci-dessus. De même, une défection de la tour n°3 entraine l’inactivité de 90% du réseau.

En terme d’architecture réseau stricto sensu, le résultat est rigide, voire fragile. Une simple attaque de spam sur la tour n°3, surabondance de fumée ou une agression à la Vuvuzela (dans le cas des trompes ou olifans) aurait immobilisé le système de défense.

Plaisanterie mise à part, la prouesse d’un tel réseau n’est pas amoindrie par son architecture en l’espèce. Une analyse minutieuse du terrain a été nécessaire pour assurer la transmission de l’information.

Une science élevée de la topographie

Comme l’indiquent les coupes ci-dessous, la topographie était rigoureusement exploitée

Assurer la co-visibilité en sélectionnant soigneusement les points hauts, un travail de longue haleine. L’élaboration de ce réseau étendu sur des dizaines de kilomètres devait nécessiter une vue d’ensemble assez remarquable pour la sélection des points hauts.

ctrl + alt + suppr « Castillon la Bataille »

On s’arrête là pour cette brève présentation subjective. Pour plus d’informations, n’hésitez pas à lire l’article, il est passionnant.

Le musée périgourdin fait sa galerie de personnages illustres

Le musée d’art et d’archéologie du Périgord (M.A.A.P) propose une nouvelle exposition temporaire du samedi 18 septembre au lundi 25 octobre. Cette exposition, « Figures illustres du Périgueux », se donne pour objectif de faire découvrir ou redécouvrir des personnages qui ont « marqué de leur empreinte l’Histoire de Périgueux ».

Une exposition certainement très intéressante que j’attends avec impatience de découvrir (je fais du Périblog là).

Cela étant, tout dépend de ce que l’on entend par « marquer de son empreinte ». Faire l’histoire, surtout quand on lui colle un H majuscule, incitant à contempler la grandeur du passé, consiste souvent à séparer le grain de l’ivraie à la faveur de l’historiquement correct.

Et si nous suivons le questionnement de Fernand Braudel :

Le but secret de l’histoire, sa motivation profonde, n’est-ce pas l’explication de la contemporanéité

Alors les bâtisseurs de panthéons sculptant une histoire mithridatisée ne tendent-ils pas vers une contemporanéité javélisée constituée de totems et de silences ?

Je ne sais pas. Peut-être. Toujours est-il que nous allons repeindre certains portraits façon Rue de la chouette et qu’après tout, chacun peut bien apprécier l’histoire à sa façon. Nous laissons l’Histoire (prononcer en expirant lourdement le H) à ceux qui sont chargés de la rendre officielle, cela s’appelle souvent la « version d’Etat ».

Pour finir cette présentation, je précise que je n’adopte pas, sur le fond, la distinction caricaturale entre « illustre » et « non illustre ».  C’est bien souvent une distinction artificielle répondant à des critères sociologiques, d’ailleurs relatifs en fonction des intérêts d’une époque, d’une culture.

Le maréchal Bugeaud (1784-1849) le laboureur d’algériens

Adulé en Périgord pour ses innovations agricoles, sa statue trône à Périgueux depuis 1853 (Cf. Bugeaud et le révisionnisme périgourdin). Une place porte son nom ainsi que la cité administrative. Alors que les élus de la République, (socialistes en l’occurrence), aiment entretenir son culte, l’homme est l’inventeur des premières chambres à gaz, procédé appelé durant la colonisation de l’Algérie : « Enfumade ».

Afin de soumettre les populations arabes, il mit en œuvre une politique de la terre brulée renforcée par les massacres de civils. Par sa comparaison entre « arabe » et « renard », il est également un précurseur de l’idée d’inégalité raciale et d’une hiérarchie naturelle entre les blancs civilisateurs d’un côté et les non blancs sous évolués de l’autre.

Bien que cette idéologie raciale ait plus perduré dans l’histoire que ses réformes agraires et rencontrèrent largement plus de succès, les représentants périgourdins préfèrent depuis 150 ans conserver l’image du bon laboureur. Voilà donc qui introduit un premier hiatus entre l’histoire avec un h et celle avec H.

Yves Guéna (1922-…) le Père fondateur

Tout est grand chez Yves Guéna, il reste la référence en matière d’élu au XX° siècle à Périgueux. Modèle patriarcal à outrance du maire de famille, il éblouit jusqu’aux plus socialistes des élus, à l’instar du maire actuel. Gaulliste de la première heure, il épousa un destin national lui valant l’idolâtrie de nombreux périgourdins.

C’est le totem par excellence. A Pierre Magne les ateliers du Paris-Orléans, à Yves Guéna l’usine des timbres. Figure tutélaire de la politique périgourdine, maire de Périgueux de 1971 à 1997, nul n’a plus le droit de sortir du dithyrambe enflammé à son égard.

Il laissera pourtant dans Périgueux une empreinte particulière. Alors que ses prédécesseurs, depuis 1950, s’acharnaient à détruire tout un quartier de Périgueux, les Rues Neuves et à expulser un millier de familles, Yves Guéna s’est trouvé face au problème de la reconstruction.

Contemplant le trou, le no man’s land laissé par cette destruction massive à la faveur d’un urbanisme barbare, que fit-il durant 26 années de mandat ? Rien ((Il aura fallu 10 ans à Xavier Darcos pour accoucher d’un projet resté dans les tiroirs, montrant ainsi son sens des priorités. Le maire actuel a récusé le projet préférant rénover le parking actuel)).

Ou plutôt si. Il fit édifier, au grand écœurement de l’Architecte des Bâtiments de France, spolié pour l’occasion, des constructions qui dénaturent toujours aujourd’hui le centre de la ville. Ainsi des barres de logements et surtout de l’hôtel Ibis au pied de la cathédrale.

Il n’a toujours pas répondu à ce jour sur les questions autour de l’attribution des marchés publics et la rénovation de la toiture de son château de Chanterac, (700 000 francs) opportunément réalisée dans le même temps.

[On entre à présent dans les heures troubles de la seconde guerre mondiale, qu’une vision trop manichéenne aurait tendance à simplifier excessivement. La tendance officielle est à acclamer les héros, dont fait partie Yves Guéna et à laisser de côté les autres. Ils valent pourtant d’être évoqués dans une histoire périgourdine protéiforme.]

Paul Faure (1878-1960) le pacifiste munichois

Dirigeant de la SFIO dans l’entre deux guerres, il dirigea les socialistes de 1924 à 1932. Nommé ministre d’Etat dans le gouvernement de Léon Blum, il lui reprocha finalement son bellicisme.

A cet effet, il soutiendra les accords de Munich en 1938 et s’opposera à Léon Blum (60%) lors du 36ème congrès national de 1939, échouant avec 39%. Il se ralliera alors à Vichy en 1940 et sera nommé au conseil national. (Eric Besson n’a vraiment rien inventé).

Exclu de la SFIO en 1944, il fonde le Parti Socialiste Démocratique, sans lendemain. Ce personnage périgourdin a tendance à être glissé sous le tapis de l’histoire périgourdine, il en est pourtant une des figures marquantes du XX° siècle.

Henri Amouroux (1920-2007) le défenseur de Maurice Papon

Figure incontournable du journalisme français, il dirigea le journal Sud Ouest, (directeur général entre 1968 et 1974) et fut président du jury du prix Albert Londres (1984-2006). Il est également présenté à tort comme un historien, (ce que lui-même a contesté être), et se distingua par des prises de positions controversées envers le régime de Vichy.

A l’occasion du procès Papon en 1997, il se présenta comme témoin à décharge du régime vichyste (l’ignorance du peuple français et la naïveté du régime seraient dans cette hypothèse des éléments à décharge) . Sa participation à la Petite Gironde, quotidien bordelais maréchaliste fut mise en cause. Il en est ressorti des accusations lourdes.

La Propaganda Staffel (comité de censure) organisait des réunions quotidiennes avec le représentant de la Petite Gironde : Jacques Lemoine, alors aux ordres de la communication allemande (Quel journaliste fut Henri Amouroux? ).

Le lieutenant Kurt Dornmann, président du comité de censure, attestera en 1997, n’avoir connu Henri Amouroux qu’en 1978.

Le procès de 1997 a jeté le trouble sur Henri Amouroux et Jacques Lemoine, alors qu’ils œuvraient à bâtir une image humaniste du journal Sud Ouest aujourd’hui devenu un groupe financier tentaculaire aux nombreuses implications politiques.

Michel Moyrand (1949-…) le déménageur périgourdin

L’actuel maire de Périgueux est la surprise de la liste. Lui conférer une place quelconque aux côtés de ceux qui firent l’histoire ne va pas de soi. Principalement parce qu’il est en train de la faire ou la défaire c’est selon.

Pour autant il s’est mis à la tâche d’un chantier historique pour Périgueux, celui de déménager la mairie pour la bagatelle de 10 millions d’euros.

A ce titre l’homme va marquer l’histoire, puisque la mairie périgourdine est dans ce lieu de la ville depuis plus de 800 ans, depuis l’origine même de Périgueux en 1240 (Cf. Un maire unique en 800 ans).

La décision implique donc une lourde charge symbolique, historique et urbaine, d’autant qu’il fait le choix d’une nouvelle mairie sans place ni parvis, de biais et excentrée du cœur de la ville. Les motifs politiques et administratifs auront donc raison d’une stabilité qui n’est pas le fruit du hasard de l’histoire, mais d’une organisation précise et raisonnée de la ville.

Il témoignera ainsi d’un changement d’époque, où la stratégie politique et les prétextes administratifs l’auront emporté contre la raison urbaine et le respect de l’histoire commune.

On s’arrête là, avec les ambigüités, les ombres et les non dits, loin des magnificences.