La desctruction de la tour Barbecane à Périgueux (II)

Avertissement. Ce billet ne joue pas le jeu du web marketing et de la mode en vigueur pour les blogs; il est long, sans concession pour la tendance à l’ingurgitation immédiate et facile. Ceux qui liront cette note en entier ne seront pas nombreux, qu’ils le sachent. C’est un choix. Je préfère peu de lecteurs en contrepartie d’un contenu non dégradé et complet. Bonne lecture.

La démolition des remparts de Périgueux fut achevée en 1795, sauf quelques parties pour certaines vendues au privé ; cas de la Barbecane et de son rempart. L’édifice appartenait déjà en 1781 au chevalier de Saint Mayme, toujours propriété de la famille en 1828 comme l’indique le premier cadastre. A l’heure de sa démolition, la tour était un bien de la famille Larigaudie.

Il faut le répéter ici, ces billets sont une relecture de deux articles de la SHAP parus en 1917 et 1918, Comment finit la tour Barbecane, de Charles Durand. Dans une prochaine note, nous reviendrons sur la tour Mataguerre, qui faillit connaitre le même sort que la Barbecane.

Histoire linéaire de la démolition

Consensus général sur le projet des quais (1852/1860)

En 1852, Périgueux demande à l’Etat la construction de quais et la destruction du Moulin de Saint Front et du Pont Vieux, cause désignée des inondations qui ne sont plus supportées. C’est cette lutte contre les crues intempestives de l’Isle qui justifia tout le projet, devant « définitivement » mettre la ville à l’abri de la rivière.

Il fallut attendre 1858 pour voir le projet se concrétiser. Le préfet de la Dordogne, M. Ladreit de Lacharrière (1856-1865), écrit alors au Ministre des Travaux Publics (27 novembre 1858), lui faisant part de la situation et d’une récente décision du conseil municipal (15 novembre 1858) de s’appuyer sur la nouvelle loi pour lancer les travaux.

Le projet trouvant grâce, il est dirigé par deux ingénieurs des Ponts et Chaussées, M. Saleta et Andral. Le programme d’assainissement sera présenté à Périgueux les 15 et 30 octobre 1859, puis envoyé dès le lendemain au ministère.

Il s’ensuit une enquête déclarative d’utilité publique, se déroulant entre le 10 décembre 1859 et le 10 janvier 1860. La conclusion du commissaire enquêteur indique l’approbation générale pour le projet :

Tout le monde à Périgueux est réellement convaincu de l’importance et de l’utilité des travaux à faire, que dans ce cas le silence des habitants est le témoignage le plus éclatant de leur adhésion !

Il a donc récolté peu d’avis, mais conclut selon l’adage « qui ne dit mot consent » que le projet est plébiscité. Ce silence cavalièrement interprété serait bientôt source de discorde.

Le 14 janvier 1860, le conseil municipal de Périgueux octroi sans réserve son approbation, il « donne son entière adhésion au projet ». Aussi, dès le 10 mars, un décret valide le projet d’intérêt public et ordonne la mise en œuvre des expropriations nécessaires à la réalisation du programme.

Le temps de l’unanimité se terminait ainsi, celui de la discorde naissait.

De la pétition aux propositions à l’amiable (1860/1862)

Survint alors la pétition du 18 mai 1860, dite des Antiquaires (désignant le souci des antiquités et non leur commerce). 48 personnalités de Périgueux se fendent d’une longue lettre au Ministre des finances d’alors, un certain Pierre Magne.

La lettre s’inscrit contre la démolition de la tour Barbecane, pointant les éléments suivants :

  • Il s’agit des deux seules rescapées des fortifications médiévales avec la tour Mataguerre
  • La Barbecane est un édifice militaire rare, raison pour laquelle Viollet le Duc l’étudia
  • La pétition demande donc la modification du tracé de la voirie, proposant de prendre sur la rivière ce qu’elle devait prendre sur l’histoire.

Via le ministre des Finances, puis des Travaux Publics, la pétition revient à Périgueux par le Préfet, accompagnée d’une demande de modification du tracé.

C’est alors que le 12 juin 1860, l’ingénieur en chef riposte et écrit directement à Pierre Magne. L’ingénieur rappelle que cette décision a pour conséquence de décaler d’une année les travaux sur le pont. Il note également que ce retard confronte au besoin d’un nouveau décret d’expropriation, les délais du 1er étant dépassés.

Il défend que pour la conservation de la tour Barbecane, cette dernière devrait être classée Monument historique, impliquant alors qu’elle soit propriété publique, ce qui n’était pas le cas. Par ailleurs l’ingénieur ne voit pas l’intérêt patrimonial de l’édifice que l’on encense artificiellement selon lui.

Il achève son argumentaire par une critique acerbe :

… car s’il en était autrement, les savants antiquaires qui s’agitent aujourd’hui ne seraient pas excusables de n’avoir pas fait classer plus tôt un monument auquel ils paraissent attacher une si grande importance, ou du moins n’y aurait-il pas à leur adresser les plus vifs reproches pour n’avoir pas signalé cette grande importance au moment de l’enquête à laquelle le projet a été soumis.

Il fait remarquer habilement que la tour Barbecane, si elle était conservée en l’état, serait enterrée par les remblais sur 5.50 m ne laissant plus qu’une hauteur de 4.50 m. De quoi se gausser des antiquaires, n’ayant pas vérifié la conséquence des terrassements.

Et c’est là que l’ingénieur Andral tend en quelque sorte le piège qui sera fatal à la Barbecane. Il propose donc de la déplacer pierre par pierre à l’alignement de la route, comme unique solution pour sa préservation.

Chemin faisant, l’ingénieur en chef parvint à convaincre sa hiérarchie. Au passage, c’est toujours lui qui, le 24 novembre 1860, remet au Préfet les clichés de Baldus ((Cette commande tend à démontrer que le préfet et l’ingénieur connaissaient la valeur des édifices qu’ils sont sur le point de détruire en pleine conscience. Cela contredit donc leurs déclarations minimisant la l’intérêt patrimonial des constructions frappées de démolition)). Par décision ministérielle, le 03 août 1860, les propositions de l’ingénieur en chef sont acceptées :

La tour sera un bâtiment public et transportée d’environ 3 mètres dans les terres à l’alignement de la route.

Vers la démolition et l’échec des pourparlers (1862/1864)

Entre la présentation du projet en octobre 1859 et son adoption (décret du 10 mars 1860) il n’avait fallu que 5 mois ; 5 mois qui scellaient le sort de constructions établies depuis 400 ans et plus. Le changement de rythme induit par les négociations sur la tour Barbecane est frappant.

Rien ne se passe de notable du mois d’aout 1860 jusqu’à juin 1862. On a du mal à le croire et cette période mériterait quelques recherches. Mais bon, toujours est-il que le 16 juin, Andral, l’ingénieur en chef, écrit à l’ingénieur ordinaire. Il lui demande d’activer la machine administrative en dressant un plan proposant le déplacement de la tour Barbecane, afin d’entrer en pourparlers avec la propriétaire, Mme Larigaudie.

Le 10 septembre suivant, le plan est transmis comme convenu. Mais changement de tactique. Alors que l’ingénieur en chef déclarait initialement s’occuper des pourparlers, dans son courrier du 04 novembre 1862, il charge directement son subordonné de mener les négociations.

A cette nouvelle injonction l’ingénieur ordinaire ne répondit pas et laissa courir. Aussi le 29 juillet 1863, l’ingénieur en chef lui fait parvenir une lettre de rappel. Le subordonné s’empresse de répondre par une lettre du 31 juillet 1863, accompagnée de la copie d’une lettre adressée au propriétaire datée du 18 mars de la même année.

Cette lettre est l’aboutissement de la tactique de l’ingénieur en chef. En effet, la négociation est ouverte sur un prérequis d’autorité : le déplacement inconditionnel de la tour Barbecane. Il enjoint la propriétaire de céder une parcelle de terrain pour y reconstruire la tour, tour qui deviendrait un bâtiment public.

Pour enfoncer le clou, il lui notifie un nouvel emplacement au motif d’un projet fumeux de rampe entre la rue Port de Graule et la nouvelle route passant directement dans le jardin de la propriétaire. Ce projet ne vit jamais le jour, ce n’était pas là son but.

Comme par hasard, le nouvel emplacement proposé à la propriétaire, projetait la tour dans l’axe de son habitation, surélevée de 5.50 mètres. Elle fut ainsi prévenue que l’édifice serait gênant pour sa vue…

L’ingénieur ordinaire Salera achève ainsi son courrier par un constat qui servira de levier à l’ingénieur en chef pour faire abattre l’édifice :

Au fond, Mme de Larigaudie ne désire qu’une chose, à savoir, le maintien pur et simple du statu quo actuel.

L’administration enregistrait avec rigueur la fin de non recevoir à ses propositions face au silence gardé de la propriétaire.

La dernière signature pour la démolition (1862/1864)

Le 22 janvier 1864, l’ingénieur en chef écrit au préfet, lui rappelant la prescription ministerielle de détruire la tour gênant les travaux. L’Etat a exproprié Mme Larigaudie et payé son dû, qui, dans son silence, se rend responsable du destin de la tour Barbecane, si elle ne consent pas à voir l’édifice culminer à 16 mètres de hauteur devant ses fenêtres.

Le préfet s’exécute et transmet la demande au Ministre. Le Ministre, qui a changé, donne son visa pour la démolition par lettre du 22 février 1864. Il rappelle dans son courrier, presque naïvement les manœuvres des Ponts et Chaussées permettant la démolition de la tour.

Une phrase indique toute la vision des choses en 1864 :

Dans cette situation, MM. Les ingénieurs pensent qu’il y a lieu néanmoins de procéder à la démolition de la tour Barbecane dont la saillie de 2m au moins défigure la route, …

C’est la construction médiévale dorénavant qui défigure la route et non l’inverse !

Avec une rapidité présumée jubilatoire, l’ingénieur en chef transmet à son collègue dès le 1er mars 1864, l’ordre de détruire la Barbecane.

Un détail révélateur. L’administration s’était élevée contre le contournement de la tour, entre autre pour des questions économiques. Mais pour la démolition de la tour, plus question de parler d’argent :

Si les crédits disponibles ne suffisent pas je demanderai un supplément.

La démolition débuta le 19 mars 1864.

Le dessous des cartes

Retournement de veste politique

Un des points les plus marquants de cette histoire concerne les différentes prises de positions politiques.

L’enquête publique se déroule entre le 10 décembre 1859 et le 10 janvier 1860. Le rapport de la commission d’enquête dévoile un rapport vide de tout avis défavorable de la part des tiers et ne stipule aucune réserve de la part des responsables politiques. La destruction de la tour Barbecane ne pose donc aucun problème à personne.

Le 14 janvier 1860, le conseil municipal adopte le projet sans commentaire.

Mais le 16 mai 1860 surgit la pétition des 48 antiquaires contre la démolition. Or parmi les signataires, figurent le maire de Périgueux, Bardy-Delisle, un adjoint au maire, J. Lalande et 3 conseillers municipaux.

Qui plus est, 5 des signataires furent membres de la commission d’enquête composée de 12 membres, commission présidée par le maire de Périgueux !

Une fois le bras de fer engagé entre le propriétaire de la tour et l’administration, nulle mention n’est faite de la moindre prise de position politique, le maire étant demeuré taisant.

Le maire n’avait donc pas craint le discrédit avec ce qui semble être au regard des faits une signature de complaisance au bas de la pétition.

La pétition à retardement fait pschitt

La tour Mataguerre, sur le grill de la modernité et menacée à maintes reprises, avait été classée Monument historique en 1840. Avantage, elle était demeurée un bien public après les démolitions de 1795, au contraire de la tour Barbecane.

Jusqu’à leur pétition, les signataires étaient restés silencieux. Non par ignorance du projet, impossible pour les périgourdins les plus au fait des dossiers. Qui plus est, il s’agissait de l’élite sociale périgourdine, comprenant une classe nobiliaire luttant pour la préservation du ou de son patrimoine, associée à l’élite roturière, docteurs, archivistes, bibliothécaires, recteur, membre du conseil général, etc.

La stratégie fut simple pour l’administration. Ces gens là étaient bien gentils, certes puissants puisque s’adressant directement à leur connaissances au sommet de l’Etat en la personne de Pierre Magne, mais :

Pourquoi ne s’étaient-ils pas manifestés avant ?

  • N’avaient-ils pas évité le classement en Monument historique pour que la tour demeure une propriété de la noblesse périgourdine ?
  • Ne traitaient-ils pas le dossier avec légèreté en ne pointant pas l’enfouissement de la tour de moitié dans leur projet de conservation du patrimoine ?

Au final, l’ingénieur en chef ne se priva pas de les accuser de collusion et solidarité de classe pour un bâtiment sans valeur mais dont il fallait défendre les intérêts privés.

Stratégie de démolition pour l’administration

12 juin 1860, l’ingénieur en chef démonte l’intégrité et la sincérité des antiquaires :

… les savants antiquaires qui s’agitent aujourd’hui ne seraient pas excusables de n’avoir pas fait classer plus tôt un monument auquel ils paraissent attacher une si grande importance au moment de l’enquête à laquelle le projet a été soumis.

Le 20 juin 1860, à l’attention du directeur général des Ponts et Chaussées, il atomise définitivement la pétition et montre également tout l’intérêt qu’il porte à l’édifice :

La tour Barbecane, je dois le dire ici, n’a pas l’importance que les pétitionnaires lui ont attribuée, s’il faut en croire la rumeur publique ; l’idée d’être agréable au détenteur (car la tour a été occupée par le Domaine public) a déterminé plus de signatures que l’amour de l’art et de la science ; elle ne vaut pas dépense et les embarras que la modification du projet approuvé aurait pour résultat.

En suivant, l’ingénieur en chef fait suivre l’avis de l’administration qu’il représente au Ministre le 04 juillet 1860 :

Cette tour, construite vers la fin du XVème n’a pas, à mes yeux, ni aux yeux de la très grande majorité des habitants de Périgueux, je dois le dire, l’importance historique et artistique que les pétitionnaires lui ont attribuée et parmi ceux-ci même, plusieurs paraissent ne pas y attacher grand intérêt.

Le 22 février 1864, c’est l’ordre de démolition du Ministre à l’attention du préfet Ladreit de Lacharrière qui dévoile le rôle joué par ce dernier :

De votre côté, vous faites observer, Monsieur le Préfet, que la tour Barbecane est un monument de peu de valeur et d’aucun intérêt, que la pétition qui fut adressée en 1860 à mon prédécesseur, pour obtenir qu’elle fut conservée, n’avait d’autres bases que les instigations du propriétaire de ce monument ; qu’il y a lieu d’en ordonner la démolition

… je ne puis, Monsieur le Préfet, que partager votre avis.

C’est ce même préfet, dès novembre 1858, qui est à l’origine de la destruction des autres constructions médiévales. Selon sa version, ces constructions sont la cause des inondations, il faut les détruire et construire des quais.

Les crues ultérieures démontrent l’inanité de ce diagnostic sans que la compétence de l’administration ne puisse être remise en cause ((Cf. sur ce point par exemple la crue de 1913, prouvant que les bâtiment sur la rivière n’étaient en rien la cause de ses crues)). On peut donc se demander si le motif principalement invoqué des inondations n’était pas en réalité un prétexte pour capter des financements, qui serviraient avant tout à construire des routes et un nouveau pont.

Si ce n’est, c’est tout comme.

Epilogue

La démolition de la tour Barbecane incarne une dualité du XIX° siècle, l’affrontement entre une vision romantique, soucieuse de préserver le passé quitte à le magnifier à l’excès, et celle du positivisme disciple de la table rase, mené par l’administration.

A Périgueux, les aménagements sur la rivière avaient moins pour fondement des raisons techniques, avancée pour la forme rhétorique, que des motifs idéologiques et philosophiques, relevant d’une conception générale de la société.

Les fonctionnaires que nous avons vu à l’œuvre rendaient hommage, surement sans le savoir, à la théorie des 3 états d’Auguste Comte. Il fallait se défaire de l’état métaphysique qu’incarnait l’Ancien Régime, pour coller à cette théorie de l’évolution humaine et entrer dans l’âge de raison.

Aussi les vestiges de ce passé n’étaient qu’insultes au modernisme et entraves à un nouvel ordre social et philosophique. C’est bien pourquoi ils n’avaient que « peu de valeur », « aucun intérêt » et que le vide des routes par exemple, valait bien mieux que ces pleins là.

Non sans ironie, nos fonctionnaires d’aujourd’hui appellent les responsables politiques à la raison avec leur projet de PDU par exemple. Ces mêmes voies de communications sont aujourd’hui sources d’un trafic automobile qui, pour partie,  engage le pronostic vital de l’espèce.

Parallèlement, comme si cela ne suffisait pas, les ressources économiques du Périgord sont précisément ces vestiges qui ne valaient rien et que l’on voulait raser avec enthousiasme au nom de la Raison ((On devrait se gausser de la réputation de Sarlat au XIX° s., c’est à vérifier)).

En 150 ans, le socle des valeurs s’est symétriquement et radicalement inversé. Ainsi la démolition de la tour Barbecane nous appelle peut-être à une certaine modestie, sinon à de la prudence.

« L’homme fait l’histoire sans savoir l’histoire qu’il fait »

Chronologie

Loi du 28 mai 1858

Portant ouverture d’un crédit de 20 millions pour des travaux en vue de préserver les villes contre les inondations.

15 novembre 1858

Le conseil municipal demande que la construction des quais soit inscrite aux travaux que la loi autorisait

27 novembre 1858

Le préfet transmet la demande de Périgueux au ministre de l’Agriculture, du Commerce et des Travaux Publics

(A cette date le bas de Périgueux est « abandonné » aux « populeux », aux ouvriers et aux pauvres.)

09 décembre 1858

Le ministre invite le préfet à demander un rapport aux ingénieurs

16 février 1859

Le rapport est remis au ministre

21 avril 1859

Décision qui approuve les conclusions du rapport et prescrit la préparation d’un projet des travaux

15 octobre et 30 octobre 1859

Présentation du projet par les ingénieurs

31 octobre 1859

Le projet est envoyé au ministre

06 décembre 1859

Le ministre prescrit le projet à enquête déclarative d’utilité publique

10 décembre 1859 / 10 janvier 1860

Enquête déclarative d’utilité publique

13 janvier 1860

Le commissaire enquêteur transmet le résultat de l’enquête au préfet

14 janvier 1860

Le conseil municipal donne son entière adhésion au projet, sans réserve

18 janvier 1860

Avis favorable de la commission d’enquête au préfet pour que le projet soit classé d’utilité publique

10 mars 1860

Décret rendant le projet d’utilité publique et ordonnant les expropriations

27 avril 1860

Adjudication des travaux à exécuter

16 mai 1860

Pétition de 48 notables de la ville dont le maire et plusieurs adjoints à l’attention du ministre des Finances, Pierre Magne

08 juin 1860

Le ministre de l’Agriculture transmet la pétition au préfet demandant la modification du projet

12 juin 1860

L’ingénieur en chef écrit à Pierre Magne une vive critique sur la pétition et les retards qu’elle engendre. De plus, il fait valoir que pour conserver la tour Barbecane au titre des monuments historiques, un décret d’expropriation doit se faire valoir, l’édifice étant la propriété de la famille Larigaudie. L’ingénieur propose de déplacer la tour. Mention des « fameuses barbecanes ».

20 juin 1860

L’ingénieur en chef répond à une lettre du directeur général des Ponts et Chaussées, M. Franqueville. Il explique la mobilisation des pétitionnaires ainsi :

La tour Barbecane, je dois le dire ici, n’a pas l’importance que les pétitionnaires lui ont attribuée, s’il faut en croire la rumeur publique ; l’idée d’être agréable au détenteur a déterminé plus de signatures que l’amour de l’art et de la science

04 juillet 1860

L’ingénieur en chef écrit au ministre de l’Agriculture conformément à ses demandes et formule son avis.

Cette tour, construite vers la fin du XV° siècle n’a pas, à mes yeux, ni aux yeux de la très grande majorité des habitants de Périgueux, je dois le dire, l’importance historique et artistique que les pétitionnaires lui ont attribuée et parmi ceux-ci même, plusieurs paraissent ne pas y attacher grand intérêt.

03 août 1860

Approbation ministérielle de la proposition de l’ingénieur en chef

24 novembre 1860

L’ingénieur en chef fait remettre au préfet les 16 clichés de Baldus

16 juin 1862

L’ingénieur en chef écrit à l’ingénieur ordinaire de dresser un plan indiquant le nouvel emplacement de la tour afin d’engager rapidement des pourparlers avec le propriétaire

10 septembre 1862

Réponse de l’ingénieur ordinaire avec le plan

04 novembre 1862

L’ingénieur en chef écrit à l’ingénieur ordinaire et insiste sur le besoin de voir le propriétaire prendre position. Il fixe les conditions suivantes. La tour sera plus élevée par rapport à l’habitation du propriétaire. Elle sera une propriété publique, le propriétaire n’en aura plus le droit de jouissance

29 juillet 1863

L’ingénieur en chef rappelle l’objet du précédent courrier à l’ingénieur ordinaire pour connaitre le résultat de sa démarche

31 juillet 1863

L’ingénieur ordinaire à l’ingénieur en chef  en rappelant l’abandon de l’emplacement prévu initialement. Au nouvel emplacement, la construction serait gênante pour le propriétaire

22 janvier 1864

L’ingénieur en chef écrit au préfet rappelant son droit de démolir la tour alors que les pourparlers ont échoué. Il demande la démolition immédiate.

22 février 1864

Le ministre répond favorablement à cette lettre que le préfet lui a transmise dans l’intervalle.

« De votre côté, vous faites observer, Monsieur le préfet, que la tour Barbecane est un monument de peu de valeur et d’aucun intérêt, que la pétition qui fut adressée en 1860 à mon prédécesseur, pour obtenir qu’elle fut conservée, n’avait d’autres bases que les instigations du propriétaire de ce monument ; qu’il y a lieu d’en ordonner la démolition pure et simple afin de rendre en ce point à la route impériale n°21 sa largeur normale et que vous ne voyez d’ailleurs aucune raison sérieuse pour s’opposer à cette solution de l’affaire ».

01 mars 1864

L’ingénieur en chef transmet la décision à l’ingénieur ordinaire l’ordre de démolir la tour

02 mars 1864

L’ingénieur ordinaire adresse courrier à Larigaudie que la tour sera démolie prochainement


Histoire de Périgueux: la démolition de la tour Barbecane (I)

« Rien de plus funeste et de plus amoindrissant que les grandes démolitions. Qui démolit sa maison démolit sa famille, qui démolit sa ville démolit sa patrie, qui détruit sa demeure détruit son nom. C’est le vieil honneur qui est dans ces vielles pierres ».

Sur ce point Victor Hugo ne fut pas assez entendu, à Périgueux comme ailleurs ; la révolution étant aussi industrielle qu’urbaine. Nous raconterons ici la démolition de la tour Barbecane. Une histoire troublante entre 1858 et 1864, qui laisse plusieurs questions en suspend.

Car si cette tour avait résisté depuis 400 ans aux assauts et à la ruine, seulement 6 suffirent à l’administration victorieuse pour conclure : « Toute la tour y a passé » ((Sous ingénieur des Ponts et Chaussées, M. Culot)). Les raisons pour lesquelles Viollet le Duc intégra cet édifice dans son Dictionnaire Raisonné de l’Architecture ((Dictionnaire Raisonné de l’Architecture, 1856, Tome 1; p. 414)) ne parurent en rien décisives pour les responsables.

L’histoire de cette démolition révèle bien des choses, elle mérite tous les détails. Une ingénierie administrative et une autorité préfectorale aveugles et sourdes à la notion d’histoire et de patrimoine, maraboutées par le positivisme régnant. Une classe politique mouvante et veule selon ses intérêts, défendant un jour ce qu’elle combattait la veille. Une classe nobiliaire solidaire mais contrainte de s’ouvrir aux élites roturières, débouchant notamment sur la création des sociétés savantes comme symboles de la fusion des élites sociales voulue par Napoléon III ((Exemple périgourdin avec la création de la Société Historique et Archéologique du Périgord en 1874. Elément significatif, ses statuts interdisent toute publication sur la généalogie ou la Révolution)).

Car il s’en fallut de peu, au regard de l’enjeu, pour que la tour Barbecane connaisse le sort (heureux) de la tour Mataguerre, la dernière que nous pouvons voir à Périgueux.

C’est pourquoi cette présentation sera longue et les notes abondantes. Nous vous proposons donc de lire en deux étapes, par deux billets, l’histoire de la démolition de la tour Barbecane. Le présent billet comprend les parties suivantes.

Le prochain, dans quelques jours, présentera l’histoire linéaire de sa démolition et surtout le dessous des cartes. Car si les décisions furent difficiles, les manœuvres et les stratégies furent habiles. A l’hiver 1860, lorsque le conseil municipal approuve le projet, peu se doutent du prochain retournement de situation.

Cette note est une relecture d’un excellent travail, celui de Charles Durand, dont l’étude, Comment finit la tour Barbecane, a été éditée par la Société Historique et Archéologique du Périgord en 1917 et 1918. Charles Durand, ingénieur des Ponts et Chaussées en retraite, est également l’auteur du compte rendu des fouilles de Vésonne 1912/1913.

Les propos liminaires étant posés, nous pouvons aborder

Le contexte de Périgueux au XIX° siècle

Une ville en transformation

Impossible à croire aujourd’hui, Périgueux fut une ville en effervescence. Les remparts de la ville étaient tombés en 1795 et l’on construisait sur les ruines, après la récente destruction des portes fortifiées de la rue Eguillerie et de la rue Taillefer. Ouverture des rues des Chaînes, de la République, Saint Front et de l’avenue Daumesnil, construction du canal, du port, de la halle aux grains, du marché couvert, de la prison, de la cathédrale, du pont de la Cité, de l’hospice, de la préfecture, de la gare et des ateliers, du théâtre, du palais de justice, etc.

Une frénésie urbaine agitait Périgueux, qui s’étalait hors les murs médiévaux à la conquête de la modernité avec les quartiers du Toulon et Saint Martin. Le véritable signal de cette modernité n’était pas (à mon sens) une construction ou une destruction, mais l’arrêté municipal du 07 octobre 1828, interdisant l’élevage intra muros. Cette conquête de la révolution néolithique serait expulsée de la cité, afin de devenir pleinement une ville selon les nouveaux canons de la révolution industrielle. Le citadin n’était plus paysan.


L’Isle, rivière indomptée et inondations

Comme beaucoup de villes françaises, Périgueux subissait les caprices de la rivière. Et depuis plusieurs siècles, les crues centennales dévastaient la ville et le faubourg des Barris. Une situation jugée intolérable en conseil municipal de 1852 qui devait attendre la loi du 20 juillet 1858 ouvrant crédit de 20 millions de francs afin de lancer une vaste campagne de travaux contre les inondations.

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Alimentation du faubourg des Barris - 1860

Pour plus de détails des constructions sur la rivière, se reporter aux photos de Baldus pour les Monuments Historiques.

Il faut enfin revenir sur la cause des inondations qui entraîna les démolitions. Les constructions étant désignées comme la cause des crues importantes, leur démolition parut de salubrité publique. En réalité les démolitions et les quais furent un échec, au point de douter des véritables motifs étayant les travaux. En 1913 par exemple, malgré l’ouvrage de confinement de la rivière, l’eau monta jusqu’à 1.80 m rue du Gravier (quartier des Rues Neuves) et 1.50 m à l’entrée de la rue des Barris.

La route impériale n°21

Parallèlement, la route impériale n°21 de Paris à Barège – actuelle RN 21- au parcours chaotique et vallonné entre Sorges et Périgueux, faisait l’objet de vives critiques depuis la fin du XVIII° siècle ((Il fallait trois jours de voyage pour rallier Périgueux depuis Paris, dont deux entre Limoges et Périgueux)). C’est pourquoi la décision fut prise de joindre la route de Savignac les Eglises à partir de Sorges, qui en longeant l’Isle permettait d’atteindre Périgueux dans de meilleures conditions. Le tracé de cette route conduirait bientôt vers une entrée de la ville qui s’appelle aujourd’hui le boulevard Georges Saumande.

Ainsi étaient doublement justifiées la construction des quais de Périgueux et une nouvelle entrée de ville, entrainant la destruction du Moulin de Saint Front, du pont Tournepiche et de la tour Barbecane.

Les « antiquités » menacées

Cette tour était pourtant considérée comme une « antiquité », à savoir un édifice patrimonial, bien avant la création de la commission des monuments historiques en 1837, comme l’était aussi la tour Mataguerre. En 1817, l’ingénieur Duvaucelle proposa sa démolition, ce fut un échec et la tour fut classée monument historique en 1840. Nous reviendrons en détail sur l’histoire de Mataguerre durant le XIX° siècle, elle vaut le détour, nous le ferons donc bientôt.

Ex. Projet Vigier de 1881

Souvenirs d’un ancien monde déchu avec la Révolution de 1789, les vestiges de ce passé étaient soumis à controverse. Devait-on les préserver comme des reliques de l’histoire avant même l’utilisation du terme de patrimoine? Ou devait-on les détruire pour laisser place à un nouvel ordre rectiligne et moderne?

Fonctionnellement inutiles, les reliquats médiévaux gênaient le développement et l’ouverture de nouvelles voies de communications. Mais qu’allait-on verser dans l’oubli et perdre à jamais?

Ce tiraillement national était bien exprimé par des administrations en concurrence. D’un côté les ingénieurs des Ponts et Chaussées, positivistes déchaînés contre tout obstacle à leurs lignes droites et de l’autre, des Monuments Historiques balbutiant relevés et photos, associant patrimoine historique et bien public.

La démolition de la tour Barbecane est une métonymie assez fidèle de ces valeurs entrechoquées.

La Barbecane de Périgueux

Sur une base rectangulaire de 6×4 mètres, la tour mesurait une dizaine de mètres de hauteur. Côté rivière, l’épaisseur des murs était de deux mètres. Au pied de l’hôtel de Fayolle, des restes de la fortification demeurent visibles.

Une architecture militaire et médiévale

Une première tour daterait du XIII° s., appelée tour Gordonnet (Guodorn). Au XIV° s., elle aurait pris le nom de tour Port de Graule, avant d’être reconstruite à la fin du XV° s., précédant de quelques années la construction de la maison des Consuls (début XVI° s.).

A la fin du XV° siècle, les ingénieurs s’adaptent à la domination du canon en positionnant les pièces d’artillerie au rez-de-chaussée, « dans des batteries casematées ». Les points hauts, les courtines, sont réservées aux archers, arbalétriers et arquebusiers.

En architecture militaire médiévale, la barbecane était une fortification avancée protégeant un passage ou une porte. Le nom de la tour en l’occurrence provient directement du nom de sa fonction (Voir Dictionnaire raisonné d’architecture – Viollet le Duc).

Les pièces d’artillerie servent essentiellement à battre la rivière, à travers quatre embrasures. Sans aller plus loin, l’édifice parut assez original à Viollet le Duc pour l’étudier. Voici comment il présente cette fortification de Périgueux, car ce type de défense montra rapidement ses limites:

C’était là une médiocre défense et il était facile à l’ennemi de se placer de manière à se trouver en dehors de la projection du tir. On reconnut bientôt que ces batteries couvertes établies dans des espaces étroits, et dont les embrasures n’embrassaient qu’un angle aigu, ne pouvaient démonter des batteries de siège et ne causaient pas un dommage sérieux à l’assiégeant.

Façade dressée par Viollet le Duc

Un édifice rare au XIX° siècle

Elle fut pourtant conservée en l’état à Périgueux jusqu’au XIX° siècle, échappant aux améliorations militaires, ce qui fit certainement sa rareté et son originalité. Charles Durand s’est chargé de l’élévation et de la coupe, ainsi que de certains détails.

Les dernières photos

Voici deux photos. La première de 1858, agrandie par Georges Margat et la seconde de 1860 par Edouard Baldus. Les clichés de Baldus furent remis au Préfet le 24 novembre 1860 par l’ingénieur en chef qui allait réussir à détruire la tour Barbecane, soutenu par le Préfet en personne.

On aperçoit nettement les embrasures et l’hôtel de Fayolle surplombant la rivière ; ainsi que l’ancien rempart venant clore la ville sur elle-même.

1858. Agrandissement du cliché par Georges Margat début XX°

Sur le cliché de Baldus, la tour Barbecane est à gauche de l’arbre, dissimulée par son feuillage

A bientôt donc pour le second volet de cette présentation…

Edouard Baldus à Périgeux, 150 ans d’histoire et d’urbanisme

Il y a des anniversaires minuscules que l’on n’évoque pas. Considéré comme sans intérêt par les collectivités locales, le passage du photographe Edouard Baldus (1813-1882) à Périgueux en mai 1860 n’est pourtant pas anodin. 1860-2010: voilà 150 ans que le photographe a ainsi laissé 13 clichés uniques pour l’histoire et l’urbanisme de la ville.

Ces photos sont les dernières à montrer aujourd’hui Périgueux avant ces grands travaux de la fin du XIX° siècle qui virent la séparation physique entre la ville et la rivière par la création du boulevard Georges Saumande. Le projet s’est accompagné de la destruction de plusieurs bâtiments majeurs de la ville, comme le pont de Tournepiche, la tour Barbecane et le grand moulin. C’était également le temps où l’architecte Abadie inventait la cathédrale Saint Front.

Edouard Baldus - archives bibliothèque Périgueux

Nous nous bornerons dans cette note à citer l’excellent Photographes en Dordogne (1850-1930) de Thierry Boisvert ((Thierry Boisvert/2005)) et l’article de la Société Historique et Archéologique du Périgord (SHAP), Photographies de Périgueux en 1860. ((CXIX / 1992))

9 vues en négatifs sur « papier-ciré », Périgueux

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De Prosper Mérimée à Edouard Baldus

Au début de l’année 1851, la première mission héliographique est commandée par la commission des Monuments Historiques. La commission est alors dirigée par Prosper Mérimée depuis sa création en 1837. Pillages, destruction, dégradations, restaurations fantasques devaient être les ennemis de la nouvelle commission. L’idée d’une nécessaire préservation du patrimoine s’avançait peu à peu, issue d’un romantisme des Lumières troublé par le progressisme positiviste. Le premier acte devait s’ouvrir par la réalisation d’un vaste inventaire monumental de la France.

La première commission envoyée dans le sud ouest de la France regroupait cinq photographes fondateurs de la société héliographique : Gustave Le Gray, Hippolyte Bayard, Henri Le Secq, Mestral et Edouard Baldus.

Périgueux et la modernité du XIX° siècle

Nous avions déjà évoqué le profond remaniement urbain de la ville depuis le début du XIX° siècle, commençant par le projet de détruire la tour Mataguerre en 1817. La décision de tracer le boulevard Georges Saumande a été prise en délibération municipale du 20 décembre 1852 (mandature Estignard). Les documents de l’administration des Ponts et Chaussées indiquent le début des travaux au premier semestre 1861 avec cet argument décisif :

Eviter les désastres causés par les inondations

En 1950, le même argument était avancé pour justifier la destruction du Quartier des Rues Neuves

La première pierre du pont des Barris devait être posée le 15 mai 1861 pour des travaux devant durer 4 mois. C’est donc au tout début du mois de mai qu’Edouard Baldus a pris ses clichés.

Edouard Baldus à Périgueux

C’est dans ce contexte que le préfet de la Dordogne, Ladreit de la Charrière a demandé à Edouard Baldus de figer cette façade de la ville donnant sur la rivière avant son total remodelage. Le 8 mai 1861, L’Echo de Vésone se réjouit ((in Photographes en Dordogne 1850-1930 Archives départementales)) :

Avant qu’on ne procède à la démolition des bâtiments de la rive droite de l’Isle qui sont condamnés à disparaitre, l’administration a eut l’heureuse idée d’en faire conserver un souvenir.

… ces vues pittoresques, qui seront tirées à un certain nombre d’exemplaires, et formeront un album que nos descendants seront heureux de consulter.

C’est donc dans le cadre d’une destruction massive (encore aujourd’hui partiellement justifiée) qu’un photographe mandaté par une commission de préservation du patrimoine tira les derniers clichés de cette partie de Périgueux.

Montage des vues similaires prises par la mairie en novembre 2007 et les angles d’Edouard Baldus

[youtube]http://www.youtube.com/watch?v=Nhjstr1KgJs&feature=fvsr[/youtube]

Certes, cet anniversaire est moins vendeur que la commémoration du maréchal Bugeaud par Arnaud Le Guay, adjoint à la culture de Périgueux et fervent avocat du plus grand génocidaire de la colonisation algérienne. L’homme de lettre n’a pas vu là l’occasion d’un moment particulier pour parler de l’histoire et la culture de la ville.

Qu’importe donc de voir ces clichés à la fois si connus et si indifférents à cette ville qui s’engage toujours davantage, à coups de parkings et de centres commerciaux, dans un mimétique urbanisme péri-urbain.

L’amiral Dartige du Fournet, entre Saint Chamassy et l’Arménie

Le mercredi 05 mai 2010 à Saint Chamassy, une commune de 492 habitants en Dordogne, sera un jour particulier sinon unique. Le village accueillera quelques descendants des survivants du génocide arménien (1915 à 1916) qui fit plus d’un 1.2 millions de morts.

A cette occasion exceptionnelle, l’orchestre de Musique Traditionnelle Arménienne Naregatsi d’Erevan donnera un concert dans l’église de Saint Chamassy à partir de 21h00. Le lien particulier entre Saint Chamassy et l’Arménie qui donne lieu à un tel évènement vaut d’être évoqué.

Il se trouve que Saint Chamassy protège en son cimetière l’amiral Louis Dartige du Fournet (1856-1940). Suite à son second mariage avec Edmée de La Borie de la Batut en 1922 (à 66 ans), il vint s’établir à la villa Paknam où il rédigea ses mémoires.

Nous verrons ici uniquement la raison pour laquelle cette rencontre franco-arménienne est provoquée et non l’ensemble de sa carrière militaire. La teneur exceptionnelle de la rencontre entre cet amiral français et le peuple arménien suffira amplement à ce billet. Nous suivrons directement Souvenirs de guerre d’un Amiral (1914-1916) ((Souvenirs de guerre d’un Amiral-Librairie Plon)) de Dartige du Fournet et sur le compte rendu pour le Ministère de la Marine du Contre Amiral Darrieus ((Le Contre-Amiral Darrieus, Commandant la 2° Division et p.i. la 3° Escadre de la Méditérannée, à M. Victor Augagneur, Ministre de la Marine)).

La carte ci-dessous permet de rafraichir les repères et de situer les lieux importants du récit.

Le contexte français

Après avoir été nommé vice amiral suite à la guerre des Balkans (1912-1913), Dartige du Fournet, depuis le début de la 1ère guerre mondiale, dirige la 3ème escadre française chargée de faire appliquer le blocus de la côte Syrienne (25 aout 1915).

En août 1915, il mouille en rade de Beirout (au sud de Tripoli) avec la Jeanne d’Arc, le d’Estrées, le Jauréguiberry, l’Amiral-Charner, le Guichen et le Jeanne. Il parvient à éviter de bombarder la ville malgré l’ordre qui lui en est donné sur de faux renseignements, après avoir mené sa propre contre enquête.

Les navires français de la 3° escadre

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Le 1er septembre 1915, l’amiral débarque et occupe la petite île sentinelle de Rouad, (5 000 habitants), à 3 km de Tripoli. Dans cet ancien port phénicien encore marqué par les croisades, Dartige du Fournet fonde rapidement un dispensaire et une école afin de créer « un foyer d’attraction pour les syriens fuyant la persécution turque et aussi une source de renseignements précieux ».

Le contexte arménien

Pendant le génocide orchestré par le régime des Jeunes Turcs, le massif montagneux de Musa Dagh est une des zones de résistance arménienne, situé au nord d’Antioche. En juillet 1915, les habitants ignorent les ordres de vendre leurs biens et de s’exiler vers Damas. Craignant d’être massacrés sur la route de l’exil, les habitants – huit villages – s’organisent et se préparent à la résistance. Il s’agit là de descendants du royaume de la Petite Arménie.

A partir du 07 aout 1915, les arméniens sur le mont Moïse avec à leur tête Pierre Dimlakian subissent les premiers assauts turcs. Très vite les arméniens sont encerclés ne gardant qu’une vallée pour tout accès à la mer. Munitions et vivres s’épuisent rapidement et l’issue des combats ne peut que leur être fatale. Leur défaite entrainerait le massacre de toute la population.

Le 05 septembre le croiseur Guichen contacte les arméniens qui se signalent depuis la terre par des signaux de fumée. Le capitaine de frégate Brisson alerte l’amiral Dartige du Fournet qui arrive sur les lieux le 06 septembre avec le Jeanne d’Arc et le Desaix.

Le sauvetage des populations arméniennes

Le 6 septembre, Pierre Dimlakian demande à l’amiral l’évacuation des femmes et des enfants, se faisant fort de tenir encore ses positions en échange d’armes et de vivres. Mais Dartige du Fournet commente un peu plus tard:

Je reconnais bientôt qu’il faut évacuer ces malheureux. Le temps presse et, quoi qu’ils en disent eux-mêmes, il faut les évacuer tous.

Le jour même, l’amiral envoie un télégramme pour visa d’évacuation au Ministère de la Marine. Suite à une erreur, ce télégramme ne sera envoyé que le 15 septembre par le Jauréguiberry. Entre temps, Dartige du Fournet reçoit l’ordre du Ministre de la Marine de se rendre aux Dardanelles et de céder le commandement de la 3ème escadre, qu’il remettra au Contre Amiral Darrieus.

Le 07 septembre, il part pour Famagouste sur l’île de Chypre où il se voit refuser l’asile pour les 4 000 arméniens. Le Jeanne d’Arc arrive à Port Saïd le 10 septembre où l’amiral réitère sa requête, acceptée cette fois par les égyptiens.

Le même jour, Pierre Dimlakian alerte le commandant du Desaix sur l’urgence de la situation, les insurgés n’ayant plus que pour 48h00 de munitions alors que les turcs progressent vivement. Prévenu de l’urgence, Dartige du Fournet donne ordre de préparer l’évacuation par le commandant du Desaix et envoie sur place le D’Estrées, l’Amiral Charer et le Foudre depuis Port Saïd.

Le samedi 11 septembre, les chefs arméniens font par de leur défaite imminente, Dartige du Fournet confirme l’ordre d’évacuation.

Au matin du dimanche 12 septembre, les 5 bâtiments se regroupent face à la plage où se massent les arméniens. Le temps est mauvais et la houle est forte ; l’opération menace d’être reportée. Le violent ressac effraie les femmes et les enfants, l’évacuation est lente. L’amiral raconte :

Il y avait là de pauvres bébés enveloppés dans des serviettes éponges, qu’on se passait de main en main à travers le ressac, petits Moïses vraiment sauvés des eaux et qui ne sauront jamais que par ouï dire à quels dangers ils ont échappé.

Diaporama de l’évacuation ((Base documentaire sur le génocide arménien))

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L’évacuation se poursuit le 13 septembre par beau temps. Le Guichen fait route vers Port Saïd suivi de l’Amiral Charner et le Desaix.
Dans ses souvenirs, Dartige du Fournet note en conclusion de ce chapitre :

On eut pu croire que chacun aurait réclamé l’honneur de les recevoir, aurait vu là une bonne fortune pour sa philanthropie, une occasion précieuse à saisir au vol de s’apitoyer autrement que dans des livres, des journaux ou des conférences.
On voit ce qu’il en a été dans la pratique ; il a fallu leur trouver asile par une sorte de violence et je ne me souviens pas d’avoir reçu à ce sujet un remerciement de qui que ce soit.

Voilà pourquoi, le mercredi 05 mai, des arméniens chanteront dans l’église de Saint Chamassy. Parce que l’homme qui y repose aujourd’hui, en 1915, pris la décision, sans attendre l’avis de son autorité de tutelle, de se détourner de sa mission pour sauver de l’extermination plus de 4 000 arméniens.

Bari galoust

Nous remercions Harry Sagot pour nous avoir mis la puce à l’oreille sur France Info

Bugeaud l’algérien ou le révisionnisme périgourdin

Nous reviendrons ici sur le maréchal Bugeaud, une des personnalités les plus louée et respectée en Dordogne. A Périgueux, sa statue trône en bonne place dans l’espace public depuis 1853 (mandature Jean Joseph Etienne Estignard). A Excideuil, sa statue a été érigée en 1967 (rapatriée d’Algérie en 1962) et « l’année Bugeaud » a été créée sous la mandature d’Arnaud Le Guay (actuel adjoint à la culture de la ville de Périgueux) pour honorer sa mémoire en 1999.

Ce n’est pas tant l’homme que nous regarderons, mais plutôt comment il est utilisé par les collectivités et les politiques pour façonner une histoire officielle à la gloire de l’agriculture pérgourdine. Son nom est fédérateur, consensuel, objet d’un profond respect, alors que pourtant son rôle fut prépondérant dans les massacres de populations arabes durant la colonisation française.

© Photo RMN - G. Blot

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Sous l’impulsion des responsables politiques, le village d’Excideuil voue une admiration particulière à l’agriculteur et maire qu’il a été. Aussi en 2008 l’office de tourisme du village lui a consacré un éloge de 8 pages intitulé « Bugeaud le soldat laboureur » dévotement dédié à sa gloire politico-agricole.

Le document assume sa part de révisionnisme sur les faits d’arme du maréchal durant la colonisation nord africaine et estompe à grandes eaux son morbide héritage :

Au mois de mai 1836, Bugeaud est envoyé en Algérie pour commander les troupes françaises qui luttent contre les guerriers d’Abd El Kader. Il y remporta les nombreuses victoires qui le rendirent célèbre, mais encouragea aussi les autochtones à l’agriculture. Il fit pousser des arbres fruitiers (dont des mûriers), et traça de nombreuses routes pour moderniser le pays. Il en retira un profond respect de ses hommes et des algériens.

Comme on peut le voir, cette initiative historique est soutenue par la communauté de communes « Causses et Rivières en Périgord » et le Conseil Général de Dordogne. Et pour couronner cette apologie, l’office de tourisme vous invite à suivre les pas du maréchal.

Le visiteur, le curieux, le touriste, l’aficionado de la III° République, le nostalgique de l’empire français, le nationaliste conservateur en mal d’émotion historique, tous sont invités à plonger dans la célébration du maréchal pour laquelle vit en palpitant la commune d’Excideuil. A la gloire de Bugeaud son souci des petites gens et de ses domestiques « mâles et femelles » comme il dit, auxquels il veut offrir robe de soie pour le dimanche et poule au pot hebdomadaire. L’homme sait rester modeste: « Plusieurs dictateurs romains n’avaient pas une aussi belle retraite« . Bref, en Périgord, l’homme est officiellement une star et les collectivités dépensent sans compter pour valoriser son image. Et pourtant…

Bugeaud l’algérien

Avant d’inventer la Chambre d’Agriculture, Bugeaud inventa la chambre à gaz. Ecolo pour l’époque, il invente la technique de « l’enfumade », consistant à enfermer par centaines, femmes hommes et enfants dans des grottes avant de les enfumer « comme des renards » dit-il, jusqu’à ce que mort s’en suive. Cette pratique connut un succès certain ((18 juin 1845: « Enfumades » de la grotte de Ghar-el-Frechih)) dans le corps expéditionnaire français que l’on nomme pudiquement aujourd’hui : « pacification » (terme déjà employé au XVI° s. par Hernan Cortes lors de la conquête du Mexique).

Nous ne reviendrons pas ici sur ces aspects de la colonisation. Cela étant, le passionné d’agriculture qui aurait attiré vers lui un profond respect de la part des algériens, n’a pas commencé par développer les cultures en terres conquises. Car comme il le dit le 14 mai 1840 il compta d’abord faire en Afrique ce que faisaient le Huns et les Francs en Europe ((Maréchal Bugeaud, 14 mai 1840, Discours à la Chambre, dans Pour l’honneur de l’armée réponse au général Schmitt sur la guerre d’Algérie, paru L’Harmattan, 1960, p.89, lieutenant-colonel Pierre-Alban Thomas)) .

A toute fin utile, il commença comme il le dit lui-même ((Maréchal Bugeaud, 1842, dans Alexis de Tocqueville, De la colonie en Algérie, paru Complexe, 1988, p.30, Tzvetan Todorov)) , par « …détruire les villages, couper les arbres fruitiers, brûler ou arracher les récoltes, vider les silos, fouiller les ravins, les roches et les grottes, pour y saisir les femmes, les enfants, les vieillards, les troupeaux et le mobilier ».

Et comme il l’écrivit avec fermeté en 1843 au Général de la Moricière ((Maréchal Bugeaud, 24 janvier 1843, dans Un rêve algérien, paru Dagorno, 1994, p.18, Jean-Luc Einaudi)) :

Dévastations, poursuite acharnée jusqu’à ce qu’on me livre les arsenaux, les chevaux et même quelques otages de marque… Les otages sont un moyen de plus, nous l’emploierons, mais je compte avant tout sur la guerre active et la destruction des récoltes et des vergers.

Comme l’écrit l’office de tourisme d’Excideuil, il « encouragea aussi les autochtones à l’agriculture », soit, mais seulement après avoir mené une guerre d’extermination et de razzias ayant détruit l’agriculture arabe; un détail de l’histoire.

Car les enfumades ne suffisant pas, le but recherché pour pacifier les autochtones était ouvertement de plonger les contrées dans la famine ((Lettre de Bugeaud le 24 janvier 1843 au Général de la Moricière)) :

J’espère qu’après votre heureuse razzia le temps, quoique souvent mauvais, vous aura permis de pousser en avant et de tomber sur ces populations que vous avez si souvent mises en fuite et que vous finirez par détruire, sinon par la force du moins par la famine et les autres misères.

Le maréchal jouissait d’une logique terrienne ((Maréchal Bugeaud – Wikipedia)) :

Le but n’est pas de courir après les Arabes, ce qui est fort inutile ; il est d’empêcher les Arabes de semer, de récolter, de pâturer, [.] de jouir de leurs champs [.] Allez tous les ans leur brûler leurs récoltes [.], ou bien exterminez-les jusqu’au dernier.

Cette haute personnalité périgourdine se justifia par la suite de ses actes, rappelant à la Chambre des Pairs ((Maréchal Bugeaud – Wikipedia)) :

Et moi, je considère que le respect des règles humanitaires fera que la guerre en Afrique risque de se prolonger indéfiniment.

Quel honneur pour le village d’Excideuil, de Périgueux et du Périgord tout entier d’avoir un tel homme parmi ses plus illustres représentants. L’homme avait un talent génocidaire au moins égal à celui qui le fit briller dans la culture du trèfle de Hollande.

En complément, outre les hommes de mains de Bugeaud que sont les généraux Pelissier et Cavaignac, on peut citer le fidèle Saint Arnaud, dont le maréchal façonna la carrière militaire. Ses écrits sont pour le moins instructifs, sachant qu’il opérait sous les ordres du héros périgourdin ((24 janvier 1845: Bugeaud: « Je brûlerai vos villages et vos moissons »)) :

Nous resterons jusqu’à la fin de juin à nous battre dans la province d’Oran, et à y ruiner toutes les villes, toutes les possessions de l’émir. Partout, il trouvera l’armée française, la flamme à la main.

Nous sommes dans le centre des montagnes entre Miliana et Cherchell. Nous tirons peu de coups de fusil, nous brûlons tous les douars, tous les villages, toutes les cahutes. L’ennemi fuit partout en emmenant ses troupeaux.

Des tas de cadavres pressés les uns contre les autres et morts gelés pendant la nuit! C’était la malheureuse population des Beni-Naâsseur, c’étaient ceux dont je brûlais les villages, les gourbis et que je chassais devant moi.

Enfin on pourra s’enquérir de cet article de 2009: La conquête coloniale de l’Algérie par les Français, un parmi d’autres, sans équivoque, brut. Il faudra bientôt comparer ces témoignages au relativisme historique présenté par Arnaud Le Guay: « Célébrons la mémoire d’un illustre citoyen ».

A comparer également avec la mission « civilisatrice » avancée sous ses plus beaux aspects par le colonel Bernard Létrange lors de la commémoration de 1999:  » Dans les dangereuses circonstances de sa vie africaine, il a toujours eu la conduite d’un civilisateur ».

La torture en héritage de la colonisation

Ce qui nous intéresse particulièrement est de comprendre comment, en 2008, une collectivité locale française peut à ce point se fourvoyer dans ce genre de révisionnisme historique. Car nous pouvons entendre qu’au XIX° siècle les mœurs furent bien différentes, pourtant postérieures à la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen.

Aussi, on peut entendre l’éloge de l’abbé Pécout à la fin du XIX° s. par exemple, louant le maréchal « infatigable dans la poursuite des arabes ». On peut entendre également la filiation militaire du maréchal Bugeaud. Le maréchal Lyautey fut un honorable successeur comme Résident Général du Maroc avant d’être remplacé par un certain Philippe Pétain.

D’ailleurs, l’illustre maréchal Lyautey, élu membre de l’académie française en 1912, fut commissaire général de l’exposition coloniale de 1931. Cette exposition consacrée à la glorification de la colonisation connut le succès que l’on sait. De mai à novembre 1931 ce n’est pas moins de 8 millions de visiteurs pour un total, au final, de 33 millions de tickets vendus.

Exposition coloniale 1931

Exposition coloniale - 1931

L’exposition de 1931 ne présente pas, a priori de si grandes différences avec les zoos humains de la fin du XIX° s.: 1895, jardin d’acclimatation

Zoo humain - Jardin d'acclimatation - Paris 1895

Aussi il peut sembler compréhensible qu’en 1940, 9 ans plus tard, l’idéologie coloniale se porte encore bien en Périgord. C’est ce qu’atteste un petit ouvrage de la Chambre d’Agriculture de la Dordogne écrit par Emile Mazy intitulé « Le Maréchal Bugeaud, Agriculteur ». On y trouve une mention du maréchal colonisateur :

Envoyé en Afrique, en 1836, il réussit à déblayer toute la région oranaise.

Le verbe est fort lorsqu’on entend par « déblai » des populations humaines, enfants compris. La théorie de la colonisation positive y est relayée avec force :

Ce simple soldat devenu Maréchal de France, ce paysan, qui désormais portait le titre de duc d’Isly, allait organiser sa conquête en construisant des routes et des villages, qu’il faisait occuper par ses soldats transformés en ouvriers et en colons.

Il entreprit effectivement de reconstruire en partie ce qu’il avait détruit après avoir organisé la famine en méthode de conquête et l’extermination de masse en principe de pacification.

hommage au maréchal bugeaud

Bugeaud imprégna la mémoire collective périgourdine de son vivant pour son œuvre agricole qui fut incontestablement bénéfique au Périgord, beaucoup moins à l’Afrique du Nord. En revanche on aurait pu imaginer que du milieu du XIX° s. jusqu’à la fin du XX° s., les pouvoirs publics changent et adaptent leur vision de l’histoire, pour prendre en compte l’héritage colonial. Il n’en est rien.

Fête de l'Empire colonial 1939 pour les 150 ans de la Révolution Française photo Keystone

Au maréchal Bugeaud, les élus reconnaissants

Depuis 150 ans maintenant, les pouvoirs publics entretiennent un déni de réalité afin de conserver l’image du bon paysan auquel on rend hommage de maires en maires. Les famines et les exterminations dont il est responsable et qu’il revendiquait n’ont aucune place dans le discours public.

C’est dans cette veine qu’Arnaud Le Guay alors maire d’Excideuil en 1999 lui voue encore considération et éloge public. Dans son discours d’inauguration pour l’érection de la statue, le maire ouvre ainsi :

Cent cinquante ans après sa mort, le 10 juin 1849, nous célébrons la mémoire d’un illustre citoyen d’Excideuil.

Cette commémoration en 1999 rappelle avec ardeur celle de 1853 à Périgueux, quand fut chantée par les enfants cette cantate du payeur au Trésor M. Aumassip :

Si la France et si les Espagnes
Légendent un jour ses hauts faits,
Le laboureur, dans nos campagnes,
Bénira son nom à jamais.

146 ans plus tard, c’est exactement ce à quoi se livre le maire d’Excideuil, répondant fidèlement à l’appel de M. Aumassip. Organiser l’histoire en la travestissant afin que le nom du maréchal soit loué par les paysans et les citoyens. Pour se faire, les massacres d’arabes ne pouvant être ignorés, le maire doit les occulter par l’argument qui convient à tout révisionnisme : l’anachronisme.

La défense du maréchal par Arnaud Le Guay se place sur le terrain de l’anachronisme en histoire pour légitimer l’exterminateur d’arabes :

Gardons-nous de juger cet homme, né à la fin du XVIIIè siècle, à l’aune des idées et opinions du 2011, siècle. Comment pourrions-nous sans une analyse sérieuse juger de la valeur et des engagements d’un homme qui a vécu il y a 200 ans et a voué toute sa vie à son pays ? Notre peuple est prompt à brûler un jour ce qu’il adorait la veille.
Alors ne nous livrons pas à d’anachroniques jugements mais tentons plutôt de voir comment Thomas Robert Bugeaud s’est inscrit dans son siècle et les enseignements que sa vie, aujourd’hui, peut nous apporter.

En l’espèce l »anachronisme est pratique. Il ne nie pas les faits, il permet de les éluder au nom d’une altérité insaisissable, enfouie dans les siècles.  Puisque nous ne pouvons juger l’homme, nous n’évoquerons jamais ses actes hormis ceux qui nous intéressent (le bon paysan). Voilà en somme le dispositif rhétorique déployé pour éviter la colonisation et ses cadavres.

Pourtant cet argument est mis à mal par les célébrations annuelles des massacres de Bugeaud qui ont toujours lieu, là-bas, en Algérie. Ce soi disant « anachronisme » qui masque tant d’hypocrisie est taillé en pièce par les récentes exigences de l’Algérie adressées à la France de reconnaitre ses crimes (dont ceux de Bugeaud) pendant la période coloniale. Au contraire, cette manière de légitimer, au nom de l’histoire, ce qui est aujourd’hui un crime contre l’humanité, résume la position des politiques périgourdins qui soutiennent et entretiennent le mythe du brave laboureur Bugeaud.

Dans cette continuité, que dire de l’esclavage des XVII et XVIII° s. ? Rien, autres temps autres mœurs. Que dire du génocide arménien par les turcs ? Rien, il s’agit de cultures si différentes. Et que dire de la Shoah et du nazisme dans 100 ans, en 2100 ? Rien, les juger à l’aune de cette époque sera un anachronisme douteux.

L’anachronique Le Guay

L’anachronisme combattu par Arnaud Le Guay à la rescousse des exactions du maréchal Bugeaud est contraire au principe des Lumières jusqu’à notre Constitution, qui prétend à une forme d’universalité des libertés et des droits. Cet anachronisme est en réalité un relativisme instrumental et politique qui ne sert qu’à étouffer la réalité de la colonisation arabe : exterminations, razzias, tortures, etc.

Et lorsqu’Arnaud Le Guay conclut son allocution, son vibrant hommage à l’enfumeur de terroristes barbus, il rappelle pourtant cette référence à l’universel, à l’idéal auquel s’est voué la France des Lumières :

Car la France, ce n’est pas seulement un pays, un état, une nation. La France, c’est un idéal. Je sais qu’elle comptera toujours dans ses rangs des hommes et des femmes pour la mener toujours plus loin vers l’accomplissement de son destin.

Or cet idéal ne se cantonne pas à la France ou au village d’Excideuil, il vaut également pour les arabes comme pour les autres. C’est ainsi que l’on voit le nom du maréchal Bugeaud sanctifié par les pouvoirs publics dans la propagande de l’histoire périgourdine. Son nom est associé sans complexe à celui de Michel Montaigne, Pierre Magne ou Eugène Leroy (sur ce dernier d’ailleurs , lire l’excellent billet « Jacquou nous brouille l’écoute« ), comme se plaît à le faire le Conseil Général de Dordogne.

Ce qui parait réellement anachronique, c’est qu’en 1999 rien n’ait changé dans le discours officiel par rapport à celui de 1853. La mentalité demeure autant que l’amputation de l’histoire. La posture est passée d’un colonialisme revendiqué (comme le militaire l’assume dans son discours sur les actes « civilisateurs » de Bugeaud)  à un colonialisme caché, frustré, ce qui en l’espèce ne change rien à la glorification de l’enfumeur de bicots. L’anachronisme c’est de penser en 1999 comme on pensait en 1853, non de reconnaitre ce qui aujourd’hui est un crime de guerre conduisant devant le Tribunal Pénal International.

De quoi Bugeaud est-il le nom?

En Dordogne il ne l’est que de comice agricole, progrès de l’agriculture, chambre d’agriculture, réformes agraires, etc. Une course pédestre porte même son nom dans le village de Lanouaille, la célèbre « Foulée du maréchal Bugeaud ».

La dissociation volontaire et calculée d’avec les massacres perpétrés en Afrique du Nord et en Espagne afin d’entretenir le mythe de l’honnête homme paysan est une lourde responsabilité politique.

La négation du colonialisme à la Bugeaud, ce déni de réalité assumé par les politiques périgourdins, prend place dans le malaise français face à son histoire. Arnaud Le Guay en est un symptôme au travers duquel et au sens propre avec le maréchal Bugeaud, « un sang impur abreuve nos sillons ».

Car Arnaud Le Guay n’est pas un vieux militaire débordé par sa nostalgie de l’Empire. Il n’est pas non plus un élu du Front National exaltant la mission civilisatrice de la France en Arabie. Il est même socialiste et avocat, cultivé et sachant parfaitement les crimes commis par Bugeaud. Or ces crimes, affamer les populations, organiser des razzias et pratiquer la terre brûlée, torturer les civils par milliers jusqu’à la mort, seraient largement secondaires à la bienveillance agricole que le maréchal démontra au Périgord.

C’est là que la puissance de son nom, entre couardise face à la responsabilité historique de la France et conformisme envers les habitus politiques et traditions publiques, impose cruellement son emprise. Alors qu’à Lyon la rue Bugeaud a été débaptisée, en Périgord, on galvanise sa mémoire comme en 1853. C’est là moins français que périgourdin. Bugeaud est un héros local et le restera, parce qu’avant tout il est du coin, il est d’ici.