Représentation de l’espace, de Bordeaux à Mexico

Un drôle de cheminement me conduit à ce billet dont le thème est inhabituel. Je faisais quelques recherches sur la représentation et la cartographie, afin de parler des réseaux numériques et de la représentation spatiale de l’internet (ça viendra). Je me lance dans la lecture d’un livre excellent de Jean-Luc Arnaud (Ed. Parenthèses 2008) :

Analyse spatiale, cartographie et histoire urbaine

Là, je tombe sur un plan de la ville de Mexico (Tenochtitlan) dressé à la demande d’Hernan Cortes (1485-1547) en 1524.

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:: Iconographie et cartographie ::

Jean-Luc Arnaud, qui en sélectionne la partie centrale portant sur la ville, écrit ceci :

Vue à projections multiples
Pour construire une vue à projection multiples, l’auteur représente chaque élément suivant le point de vue et la proportion qui lui semblent les plus pertinents. La position relative des éléments reste cependant cohérente avec la réalité.

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Cette section s’inscrit dans le chapitre Iconographie et Cartographie. Il faut noter ici que la représentation des villes a connu un essor remarquable à la fin du XV° siècle et que c’est dans la seconde moitié du XVII° siècle que se développent les représentations planimétriques.
D’autre part :

Il faut attendre le début du XVIe siècle pour qu’une véritable vue de ville en perspective, construite à partir d’un plan et suivant les règles de représentation de la profondeur, voie le jour.

Enfin, il faut comprendre que les modes de représentations des villes étaient multiples, en fonction du point d’observation comme du point de vue, ce qui diffère. D’où le titre du chapitre, entre cartographie et iconographie :

Ainsi, on pourrait proposer une histoire de l’iconographie des villes à partir de ce qui est caché et de ce que les auteurs ont choisi de négliger.

Suivant le principe de la mise en valeur, c’est aussi la question sémantique qui est incluse, la signification de la représentation et ce qu’elle doit dire. Représenter l’espace peut aussi conduire à raconter une histoire. Cela s’applique aussi à notre évolution dans l’espace, nos manières de se repérer et de s’orienter. Les noms de rues sont un outil privilégié de la représentation spatiale tout en racontant une histoire. Dans un certain sens, représenter l’espace sert aussi à représenter une idée.

Définitivement ou presque :

Une représentation iconographique, quelque soit son mode de production, résulte de la transformation d’une réalité en trois dimensions, en un artefact en deux dimensions, celle du support.

On pourrait piocher nombre d’exemples dans les vues à vol d’oiseau très prisées jusqu’à l’avènement du plan. C’est le cas pour François Belleforest (1530-1583) et sa Cosmographie Universelle (1575) par exemple. Les représentations de la ville de Bordeaux sont intéressantes à ce titre, en particulier dans l’Atlas Historique de Bordeaux (Ausonius 2009).
Dans cette iconographie, selon les commanditaires, souvent, la puissance économique de Bordeaux sera mise en valeur par le nombre de bateaux sur la Garonne, ou pour servir sa puissance militaire, ou bien encore par la force du pouvoir spirituel au travers de la disproportion des bâtiments religieux, etc.

Cette dernière citation va nous servir: la transformation d’une réalité en trois dimensions, en un artefact en deux dimensions. Nous allons voir comment les mésoaméricains préhispaniques ont plié cette réalité en trois dimensions, afin que dans la représentation en deux dimensions, l’esprit puisse se projeter dans la réalité originelle.

:: Rencontre du Mexique et de l’Europe ::

Nous quittons le contexte dans lequel s’inscrit ce plan de Mexico du début du XVI° siècle. Il nous interpelle par sa portée iconographique. Hernan Cortes débarque à Vera Cruz en 1519, cinq avant seulement la réalisation de ce plan, qui ne saurait par conséquent être le produit du métissage que nous retrouverions après le processus d’acculturation (qui fut également un des plus vastes génocides de l’histoire).

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A partir de conventions apparemment occidentales, ce plan n’est pourtant pas si éloigné de l’iconographie méso-américaine d’alors. Le grand carré, au centre, désigne le Templo Mayor élevé en façade, en 3D dessous.

Maquette du Templo Mayor – Wikipédia

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La disproportion entre la ville et le temple est nécessairement volontaire, en elle-même, elle signifie quelque chose. Comme le fait même d’être représentée parfaitement au centre de la ville. Peu importe l’arpentage, le temple est le centre de la ville, bien plus qu’au centre de la ville. Le temple s’inscrit dans un carré comportant des inscriptions sur ses bords. Enfin, les médianes perpendiculaires divisent la carte en 4 parties distinctes.

:: Iconographie et écriture méso-américaine ::

Maintenant il faut regarder la 1ère page du Codex Ferjervary-Mayer, un des derniers livres préhispaniques qui ait survécu. On considère généralement qu’il s’agit de la représentation d’un calendrier divinatoire de 260 jours: Tonalpohualli. Le carré au centre est appelé Ollin, il est aussi un signe-jour du calendrier, un tonalli. Les quatre formes en diagonales indiquent les quatre directions cardinales comprenant les signes porteurs: Tecpatl -couteau sacrificiel- Tochtli – lapin- Calli -maison- et Acatl-roseau-. Quatre arbres s’insèrent dans quatre trapèzes, chacun avec une souche différente.

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Cette iconographie est aussi présente chez les Mayas, comme on peut le voir ci-dessous. Avec diverses variations, le principe de base est le même. Rien d’étonnant, puisque ce qui est exprimé ici appartient à un fond commun culturel, la cultura madre.

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:: Mesurer le temps = représenter le temps ::

Sans rentrer dans les détails, le calendrier divinatoire se composait de 260 jours, chacun identique, issu de la combinaison de 20 signes-jours appartenant par groupe de 5 à une direction cardinale. Un cycle court, une année, correspondait à 20 x 13 semaines = 260 jours. Il s’agit là d’un calendrier rituel qui coexiste avec d’autres calendriers (solaire de 360 jours). L’unicité du calendrier chrétien dans le monothéisme correspond à la multiplicité des calendriers dans les cultures polythéistes. C’est le cas par exemple pour l’Egypte Ancienne à partir de la III° dynastie où coexistent calendriers solaire et lunaire. La représentation du temps était partout chez les aztèques. Sa fonction a toujours dépassé et de très loin la simple mesure ou la quantification neutre. Le bouclier ci-dessous en une illustration complexe.

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:: Architecture du temps ::

Voyons maintenant la structure d’un temple, tel qu’ils étaient construits en général, vu en plan.

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Le carré au centre indique le haut de la pyramide et les 4 trapèzes ses 4 façades.
Si l’on schématise le calendrier du Fejervary-Mayer, nous obtenons cela :

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Un dessin valant mieux qu’un long discours, nous y sommes. Ce qu’on croit être un calendrier est en réalité, aussi, le plan d’un temple. Et ce qu’on croit être un temple est aussi un calendrier. Les deux peuvent maintenant se superposer pour former le continuum espace/temps qu’ils ont toujours été, soit dans l’iconographie, soit dans l’architecture. Carte du temps – calendrier – et carte de l’espace -plan- fonctionnent étroitement en commun.

Si nous reprenons maintenant ce que nous disions du calendrier divinatoire. En voici une représentation (cuvée maison comme le suivant).

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 Si maintenant nous l’associons à la représentation d’un temple, d’une pyramide, nous pouvons représenter cette relation entre temps et espace.

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:: Conclusion ::

La représentation d’un objet dans l’espace est toujours l’occasion de donner un sens. Autant une signification qu’une direction. Et c’est ce qui m’étonne dans cette carte espagnole. C’est qu’elle reproduit des conventions méso-américaines au détail près. Autrement dit, 5 ans après l’arrivée des espagnols, l’auteur a intégré certains de ces codes et les a reproduit. Il les reproduit d’autant plus aisément que dans ses propres conventions iconographiques du XVI° siècle européen, rien ne contredit cet angle de représentation.
On a l’habitude d’entendre que l’arrivée des espagnols a provoqué un métissage, c’est incontestable. Mais dans le domaine de la représentation de l’espace, de la figuration de la ville et de l’architecture, dans l’habitude iconographique d’investir l’image de sens, je me demande si ce métissage n’a pas été facilité par des prédispositions culturelles sur ce point.
Je n’ai aucune réponse, je vous laisse avec ça.

Périgueux et son canon de Pompadour

Ce matin j’imaginais le jardin du Thouin sous la neige. Un lieu particulier de Périgueux. Sous lui courent les fondations de la cathédrale, avec leurs galeries illuminées de quelques rayons. Pénétrer ces galeries vous plonge dans les siècles. Descendre dans la grotte sous le poids de l’édifice, laisse l’impression d’avoir laissé son corps en surface.

Il y eut ici une abbaye, dite de Saint Front. On l’appela pendant un temps la place du Chevalier de la Barre. Quand l’évêché se dressait encore sur la place de la Clautre, la coursive du cloître servait de déambulatoire. A côté, vers la rue de l’Harmonie, on y voit encore l’ancienne chapelle de la Maison du Thouin, sans sa cloche de 1733. Les sœurs de Sainte Marthe l’ont décroché au moment de céder le bâtiment à un acquéreur civil.

Bientôt, un jour en tout cas, ce jardin sera remanié pour y installer un ascenseur. Il servira à relier deux parkings en soulageant le marcheur de la pente qui les sépare. On percera donc la muraille et on déplacera les canons (?). On atteindra donc sans efforts le pied de la cathédrale, point de vue panoramique d’où l’on pourra admirer le parking Moyrand. Encore un de ces progrès qui me laissent dubitatif et songeur.

:: Les canons du Thouin ::
Car justement je songeais à ces canons, et c’est d’eux dont je voudrais vous entretenir. Nous laisserons de côté celui de Périgueux, fondu en 1588. Plus exactement, nous parlerons du canon Pompadour de 1592 qui porte les armoiries de la famille.

Merci Laurent…

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 Dans l’écu de Pompadour « d’azur à trois tours d’argent maçonnées de sable », les trois tours représentent les trois castrums de Lastours, Pompadour, Hautefort.

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Un canon qui porte ce nom, Pompadour, a forcément les faveurs de la Marquise dans notre esprit. Philosophie et libertinage nous emmènent vers le petit Trianon à pas feutrés mais non sans arrière pensée, nous éloignant des rudesses guerrières de la fin du XVI° siècle. Ne nous laissons pas embarquer, ce canon ne propulsait pas des encyclopédies.

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Revenons d’abord sur une brève histoire de leur découverte.

:: Au hasard des fouilles ::
En 1979, lors de travaux entrepris sur la place du Coderc, ils furent fortuitement mis au jour. Des photos, que nous n’avons pas, montrent des ouvriers sortant les engins des entrailles de l’histoire du Puy Saint Front.
Plusieurs pièces d’artillerie furent ainsi disposées en marges du chantier. Elles provenaient des caves du consulat, détruit au XIX° siècle. Hypothèse la plus probable, les Consuls, recevant l’ordre de Louis XIII (1601-1643) de se désarmer et d’envoyer leur matériel de guerre au château Trompette à Bordeaux (actuelle place des Quinconces), décidèrent de dissimuler les puissants moyens de défense. Une prudence toute périgourdine.

Il fut un temps projeté de les exhiber sur la place de la mairie. Finalement, depuis une trentaine d’années, les canons reposent sur l’ancienne muraille. Avant d’aborder les canons, revenons brièvement sur la ville du Puy Saint Front et sur le Consulat.

:: Le Puy Saint Front ::
Les documents suivants sont largement connus ; nous les présentons à dessein pour les néophytes et les curieux. Le premier plan connu du Puy Saint Front et ses environs (la Cité) est de François Belleforest, dans sa Cosmographie Universelle de 1575 : « Le vray pourtraict de la ville de Périgueux ».

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Le plan Gaignieres de 1652 permet de se faire une idée des fortifications de la ville. Sans elles, le Puy Saint Front serait tombé à maintes reprises entre les mains des assaillants.

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Le plan de Lallié de la Tour de 1764 offre une autre perception des dispositions défensives. A l’est (haut) le grand moulin est visible, tandis qu’au nord (gauche) on perçoit les alignements de vergers.

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:: Le Consulat ::
Nous en avons déjà beaucoup parlé mais nous ne résistons jamais à l’idée de l’évoquer. La « Maison de ville de Périgueux » de 1646 en propose la façade.

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Enfin, son emprise (a), place du Coderc,  sur le plan de Fournier de Laurière en 1938 est largement intelligible.

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Aux nouveaux visiteurs, nous rappelons que le consulat fut la « mairie » de Périgueux pendant au moins 800 ans, avant d’être détruit en 1830 pour laisser place à la halle actuelle.

:: L’époque du canon de Pompadour ::
Périgueux se défit de l’emprise protestante en 1581, ville « occupée » depuis 1575 suite à la ruse invasive survenue par le pont de Tournepiche. L’historien Géraud Lavergne rapporte que « noblesse, bourgeois et habitants se réunirent dans le plus grand secret ». Le 25 juillet, un camp fut formé à Andrivaux, coordonné avec les troupes en alerte à Château-l’Evêque, Chancelade :

C’est ainsi que le 26 juillet, jour de sainte Anne, sa patronne, la ville recouvra sa liberté.

Le 30 mai 1589, les consuls de Périgueux signent un traité en faveur de la religion catholique, apostolique et romaine. Ils jurèrent ainsi la guerre à tous les hérétiques, à la faveur des jésuites. Henri III de Navarre devint Henri IV, (1553-1610) Roi de France converti au catholicisme, la même année, en 1589.

C’est dans ce contexte, guerrier et ce n’est pas surprenant, que Périgueux fait l’acquisition dans ces années de la fin du XVI° siècle d’une grande quantité de pièces d’artillerie. En 1588, trois canons sont fondus et plusieurs couleuvrines acquises, l’une achetée en 1592, une autre offerte en 1591.

:: Le canon et son contexte historique ::
Cette pièce d’artillerie d’une longueur de 3.2m avait été acquise au printemps 1592. Ce canon fondu pour la famille de Pompadour datait déjà de 1550. Les caractéristiques du canon seraient issues de l’édit de Blois de 1572, à l’initiative de Jean d’Estrée, alors Grand Maître de l’artillerie en 1550 (à vérifier).

Ceux qui dominent la terre de Pompadour portent son nom. Et la suzeraineté de Pompadour n’est pas sans lien avec Périgueux. Les Pompadour figurent dans la liste des évêques périgourdins : Geoffroy de Pompadour (1430-1514). Il devint évêque de Périgueux en 1470 après l’évêché d’Angoulême.

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Mais ce qui nous intéresse plus précisément au sujet de ce canon, c’est le contenu de la décision qui l’amena à Périgueux. Nous devons au chanoine Roux la publication d’un document de première importance :

L’inventaire du trésor de la maison du consulat de Périgueux de 1598

Il s’agit des archives de l’évêché de Périgueux, sorties de la poussière par le chanoine en 1934 (SHAP).

En 1598, Bernard Jay, seigneur de Beaufort et maire de Périgueux dressa le document original sur l’inventaire des archives du consulat. Il avait pour titre à l’origine :

Coppie de l’inventaire des pièces qui sont au trésort de la Maison commune du Consulat, qui concernent les droicts, franchises et libertés de la présente ville de Perigeurs, et aultres pièces concernent le bien public.

Ce document est précieux au regard des lacunes dans les registres municipaux. Pour ceux qui découvrent Périgueux, sa mémoire est colorée. Elle se compose en différents registres municipaux, dits Livres.

Le petit livre Noir : 1360-1449
Le livre Jaune : 1458-1541
Le grand livre Noir : 1542-1617 (disparu en 1807)
Le livre Vert : 1618-1716
Le livre Rouge : 1686-1750

La recherche du grand livre noir pourrait être un thème romanesque. Certains savent en réalité qu’il n’a pas disparu. Mais en 1807, il a été soustrait à la lecture publique, en raisons de secrets, qui, dit-on, ne devaient jamais réapparaitre. Nul ne sait plus où il est caché et les meilleurs experts ignorent les causes de sa disparition. Pourtant, un vieil homme nous en a laissé la trace dans un ouvrage ancien annoté de sa main. Sa piste s’est subitement arrêtée dans l’abbaye de Cadouin, où il était persuadé de trouver un indice codé non loin du Saint Suaire rapporté d’Obazine… On irait non ?

:: La décision de 1592 ::
Presque à contre cœur, revenons à l’histoire. L’inventaire de 1598 nous parle fort à propos du canon de Pompadour, en voilà ce qu’il dit :

1592. Quictance pour la Ville avec l’achapt du canon du Seigneur Pompadour.

Plus une lyasse de pièces où sont les quictances concernant les payements faicts à la descharge de la Communaulté de la présente ville au nombre de douze signées Normand, de Besse, Dalesme, de la Guierche, de Montpezat et y a cinq Langlade, Migot, Brouliet et Gérard et ung compte dud. Gérard des deniers levés sur les habitants par forme d’emprunt duquel ledict Gérard demeure redebvable en la somme de quarante escuts.

Plus une quictance du 15e novembre 1586 de la somme de 720 escuts que Clementis a reçeu en déduction des LIII liv. de la rente que la Communauté debvoit au Chappitre de plusieurs années, dans laquelle lyasse y a aussi des pièces de M. Martial Benoit trésorier général de France par lesquelles il est mendé et ordonné à Gontrand et Cremoux recepveurs délivrer au sindic de ladicte ville la somme de 170 escuts avec l’intérest d’icelle pour les urgentes affaires du pays du 24e may 1595 signées Benoist et Pindrac.

Y a aussi ordonnance par commandement faict par led. Sr de Mompezat à Gontrand recepveur de délivrer au sindic de lad. ville la somme de 2.600 escuts pour employer à l’achapt du canon du Sr de Pompadour, de laquelle somme il a faict don à ladicte communaulté du 24e febvrier 1592, signée Mompezat et plus bas Fouquet. Auquel don y a astaché un contrac du dernier du moys de may audict an par lequel le Sr de Long a vandu à Mr Pierre Brouliandie sindic de ladicte ville led. canon monté à quatre roues, plus cinq quintaulx de pouldre à canon moyennant la somme de quatre mille livres de laquelle le syndic a payé 300 escuts à Nicolas Alesme, en laquelle le sieur de Pompadour estoit redebvable. Le contrac signé Lapierre notaire.

Plus ung veu de l’ordonnance dudict Sr de Mompezat par Martial Benoist trésorier général de France, lequel en tant qu’il luy touche consent à l’interinement de ladicte ordonnance et contrac pour avoir lieu pour la somme de quatre mille livres pour estre employée à l’affaire que dessus du 8e juillet 1592, signée Benoist et plus bas Pindrac.

Aussi y a l’estat et articles de la despense faicte par les sieurs maire et consulz des sièges de Vouldre Belquaire et Azerat, laquelle despense venue par led. Sr Benoist mende et ordonne à Me Pierre Crémoux recepveur des tailles payer comptant audict sindic la somme de 1.576 escuts le 5e de febvrier 1591 signé Benoist et Pindrac.

Plus une ordonnance dud. Sr Benoist par laquelle il est mendé à Gontrand recepveur suyvant le mendement dud. Sr de Mompezat de délivrer des denyers tant ordinaires que extraordinaires aulx pères Jésuystes la somme mille livres le 3e mars 1592, signée Benoist et plus bas Pindrac.
Plus un contrac par lequel Denys et Foucaud Huards frères se sont obligés envers le sindic de la somme de 200 liv., laquelle somme appert avoir esté payée au comptable Deysseguier et quictance du 19 octobre 1593. Signée Lapierre.

Ainsi voilà comment ce canon et ses cinq quintaux de poudre arrivèrent à Périgueux, où il est toujours après 417 années, dont au moins 350 passées dans les caves ou sous terre. D’après quelques petites recherches sur le pouce, ce Sr de Pompadour pourrait être Jean de Pompadour, fils du vicomte Louis de Pompadour et de Peyronne de La Guiche. Ce Jean de Pompadour fut aussi baron de Laurière et son fils, Philibert de Pompadour sera marquis de Laurière.

Il ne reste plus qu’à aller se promener vers le jardin du Thouin maintenant. Le vieux canon y accueille les amoureux, les enfants, les clochards, les rêveurs, les mélancoliques même, il accueille dans sa vieille rondeur et sa patine généreuse ceux qui contemplent, qui aiment. Au fond, il est bien plus utile aujourd’hui.

Essai d’étude sociale du Vieux Périgueux, 1953

Comme annoncé précédemment, nous aller essayer de présenter l’Essai d’Etude Sociale du Vieux Périgueux de Pierre Roucheyroux de 1953. Cette étude porte sur les conditions de vie de la population vivant dans le vieux Périgueux, en particulier le quartier des Rues Neuves, détruit sur la période allant des années 50 à 70.

Vous verrez que certaines affirmations incitent à poser des questions et induisent une curiosité tendue. Parfois même on demeurera sceptique, ce n’est pas une critique en soi, mais l’envie d’approfondir la question. Il est également passionnant, outre ses qualités humaines, parce qu’il permet de jauger de près la mentalité de cette période, ses critères, ses repères, ses travers aussi, qu’il s’agisse des sciences sociales ou des réflexions politiques sur l’action publique, ou même encore sur la question morale. Cela étant, en lisant ces propos liminaires, sachez par avance que l’on s’embarque pour un billet au long cours.

Carte postale, le bas Saint Front

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 Et c’est peu dire autant que je vous prévienne. Il est anormalement long, mais n’a pas pour vocation d’être lu comme on lit un billet habituellement. L’intention première était qu’il existe, c’est chose faite. Bonne lecture et sinon qu’il dorme aux chaud dans vos favoris. On ne sait jamais.

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En premier lieu voici le sommaire de l’ouvrage, son architecture :

  1. Historique du vieux Périgueux
  2. La lutte contre l’habitat insalubre
  3. Comment se présent le vieux Périgueux
  4. Les conditions de vie
  5. Les classes sociales
  6. Comportement politique de la population
  7. Comportement religieux de la population
  8. Etude de l’influence du milieu:

Sur la santé physique
Sur la santé morale
Sur l’enfance

Enfin page 42, au terme de l’ouvrage, la conclusion.

En second lieu il faut présenter la bibliographie. Elle correspond à une époque, elle est photographique et significative du « schéma » dans lequel a été abordée l’étude. Il y aurait beaucoup à dire sur cette bibliographie, mais là ce serait abuser outrageusement de votre temps. On verra plus tard pour son étude. En plus, j’en conviens, on ne se régale pas forcément à l’avance d’analyser une bibliographie.

  • Précis d’Hygiène, par A. Rochaix
  • Les grands problèmes sociaux contemporains, par P. Laroque
  • Les grands problèmes de la population par Louis Chevalier
  • L’urbanisme par Gaston Bardet
  • L’économie humaine par René Sand
  • L’encyclopédie politique de la France et du monde, par J/ Bourgeois-Pichat
  • Etude sur la banlieue parisienne, éditée par la fondation nationale des sciences politiques
  • Les problèmes d’économie politique et sociale, par L. Ferrand
  • Des articles de M. Sauvy
  • La revue du Comte de Paris
  • Des comptes rendus des congrès des maires de France
  • Diverses brochures des ministères de la reconstruction et de l’urbanisme
  • Les revues d’habitation-population
  • Histoire de Périgueux, par M. Géraud Lavergne, Robert Benoit, Abbé Pécout.

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Nous allons procéder dans l’ordre de présentation de l’essai, tout simplement.

1. Historique du vieux Périgueux

Il n’y a pas grand-chose à dire sur cette présentation générale allant de l’antiquité à la modernité. Sauf peut-être à la fin sur une perception particulière :

Les boulevards sont aujourd’hui l’orgueil des périgourdins, fiers de leur ville et de son passé de gloire.

Est-ce à dire que dans les années 50, le sentiment de fierté pour cet ouvrage de la fin du XIX° perdurait ?

Mais ce n’est pas l’important pour l’auteur, qui envisage cet héritage architectural et urbain comme un problème contemporain :

Mais un tel passé, riche en vestiges, ne va pas sans poser un problème angoissant. Derrière nos belles avenues « s’étalent tels des chancres, la multitude de foyers insalubres ».

Les vestiges sont donc un « problème social » et la gloire du passé ne saurait masquer la difficulté humaine d’en hériter, dans les pires conditions à l’époque. C’est de cette « contradiction » considérée comme telle par l’auteur, qu’il entend définir les « conditions de vie » et leurs « graves répercussions » sur « la vie sociale ».

 Carte postale

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 Commentaire
Il y aurait tant à dire, rien qu’à partir de ces lignes. Durant tout le XIX°, les décideurs n’ont eu de cesse d’investir en dehors de la ville médiévale, tournés vers « le progrès » et les infrastructures industrielles. Les seuls investissements sur le bâti médiéval consistèrent en sa destruction pour ouvrir de larges voies de communication. Le positivisme régnant n’avait que mépris pour l’urbanisme médiéval et concrètement on pourrait certainement retracer les investissements dégagés en conseils municipaux. Aussi, à la moitié du XX°, on ne peut que constater l’insalubrité et la ruine du vieux quartier, non entretenu depuis longtemps, abandonné par les pouvoirs publics tournés vers une modernité qui allait revenir comme un boomerang avec l’apparition du tourisme et du patrimoine.

Le fait de « découvrir » qu’une partie de la population vivait dans ces « ruines » est une « nouveauté » que les références bibliographiques mettent bien en exergue. Du mouvement hygiéniste au Front Populaire en passant par la lecture de Zola, on redécouvre en quelque sorte l’humanité. Il me semble que c’est ce qu’entreprend Pierre Roucheyroux, en pointant d’emblée le phénomène comme une « contradiction ».

2. La lutte contre l’habitat insalubre et le taudis

Pierre Roucheyroux dénonce la rareté des études sur « la qualité du logement en France » et les conditions de vie. Il fait état d’une carence législative en matière de rénovation et de salubrité, allant de la loi de mai 1841 au décrét-loi du 24 mai 1938.

Il fait état de quelques prospections de l’Institut National d’Hygiène et de quelques enquêtes du Ministère de la Reconstruction et de l’Urbanisme, visiblement sous le joug de l’insatisfaction. Mais c’est dans ce cadre là qu’il se situe pour mener son étude sociale du vieux Périgueux.

Il rapporte un projet resté lettre morte, de 1936, consistant en un « plan d’aménagement prévoyant ce que seraient les nouveaux quartiers destinés à remplacer la zone de taudis du Puy Saint Front ». Ce n’est qu’en 1950 que le maire (Pierre Émile Jules Pugnet) exposa « l’urgence du problème ».

Photo P. Roucheyroux

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 C’est à la suite d’une commission du 03 août 1950 à la préfecture de Dordogne, que furent décidées des actions concrètes, comprenant le recensement des familles les plus en difficulté ainsi que la limitation de l’îlot à reconstruire. C’est dans ce cadre que les services se sont mobilisés, mais sans aucun objectif de synthèse, ce qu’ouvertement  Pierre Roucheyroux se propose de faire .

Dans ce cadre de délimitation, il identifie en particulier un « sous quartier », celui des Rues Neuves, immédiatement défini comme le plus populaire et le plus pauvre. Il s’étend sur 1.4 ha, dont 7000 m² sont inondables. Il y dénonce alors la vétusté du bâti, le surpeuplement, le manque d’air, l’humidité.

2.1 La délimitation du quartier
Note remarquable, l’auteur identifie une « frontière psychologique » plus prégnante que les limites naturelles et « rien ne semble pouvoir les expliquer », sinon « une volonté de la population de se singulariser du restant des habitants périgourdins ».

Sur ce point, l’auteur fait référence à la commune libre des Rues Neuves « durant fort longtemps » et à l’appellation de « Turcos ». Il explique le phénomène par le « remplacement » des anciennes familles quittant le quartier par une nouvelle population « étrangère » venue chercher des loyers à bas prix.

Commentaire
La question est infiniment plus complexe et remonte bien plus loin qu’une soixantaine d’années comme le dit l’auteur, sans pour autant infirmer ses propos. La tradition médiévale de la Vigile de la Saint Jean sur la place de la Clautre jusqu’à l’élection du maire de la commune libre des Rues Neuves à la fin du XIX° n’est pas sans lien. Le combat ouvert, mené par Jean Mourgoux, (maire illustre des Rues Neuves), pour l’adduction d’eau potable dans le quartier et ce contre l’intention initiale du maire officiel, démontre une tradition de longue date et des clivages anciens. De même, le soulèvement ouvrier du PO contre la commande de wagons blindés du gouvernement versaillais du 11 avril 1871, manifestant une forte solidarité entre les ouvriers périgourdins et les communards, est à relier avec la population des Rues Neuves, comportant beaucoup d’ouvriers.

2.2 L’état des rues
L’auteur reprend les théories hygiénistes et urbaines de l’époque, pour montrer un problème typiquement médiéval. Les rues devraient être aussi larges que les maisons sont hautes selon les postulats en vigueur dans les années 50. L’auteur dénonce des largeurs de rues de 1.5m à 2.5m alors que selon les normes, il devrait s’agir « de belles avenues ».
Fait incontestable aujourd’hui, on habite toujours des ruelles étroites et des appartements peu ensoleillés, sans pour autant contracter la moindre maladie. Cette règle est toujours en vigueur dans le Règlement National d’Urbanisme – RNU – pour les constructions neuves, les venelles étant à éviter par principe. Cela étant, c’est la qualité globale de la vie et non l’étroitesse des rues qui provoque des problèmes de santé publique, sinon personne ne pourrait vivre dans le secteur sauvegardé de Périgueux. Plus personne ne souffre aujourd’hui du « manque d’ensoleillement » alors que nous habitons les mêmes immeubles qui étaient considérés comme les causes de ces carences. Cette contradiction est essentielle, car ce fut un motif d’insalubrité publique et une des causes de la destruction des quartiers.

Comme le rapporte sincèrement Pierre Roucheyroux, le non ensoleillement des rues était considéré comme un facteur aggravant de mortalité infantile, car « le rôle des radiations ultraviolettes dans la fixation du calcium et du phosphore » était déterminant, entraînant des « troubles graves du métabolisme minéral chez l’enfant », avec pour conséquence le rachitisme.
On considère avec prudence aujourd’hui ce genre de théorie, unilatérale, mono factorielle, simplement infirmée par la diversité des faits. Mais c’est leur impact qui fut important, ainsi que l’intelligibilité qu’elle permet de la conception et la représentation d’une période.

En revanche, le rapport sur l’absence de trottoir ou l’écoulement des eaux usées à même les murs est largement plus factuel. Le ravinement et la formation de « petites mares d’eau croupissante », sont largement plus descriptifs de l’insalubrité.

 Photo P. Roucheyroux

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Insalubrité qui est au cœur de la question, et dont l’auteur rappelle la définition appliquée au logement dans une loi du 15 février 1902, comme ce qui est « dangereux pour la santé des occupants et des voisins ». C’est assez vague au point de devoir faire préciser cette définition dans les règlements sanitaires municipaux et départementaux. Il rappelle également la vétusté des installations électriques et les risques d’incendies liés, ainsi que les accès difficiles pour les secours dans des rues étroites et souvent à angle droit.
Deux problèmes connexes très différents, puisque le second se rapporte à la structure urbaine, tandis que l’autre relève des propriétaires et des pouvoirs publics et leur obligation d’entretien.

Pierre Roucheyroux s’applique alors à montrer la difficulté d’entretien du bâti par les propriétaires au regard des loyers perçus. Il en dresse l’inventaire pour les rues Neuve, du Basilic et de l’impasse des Anges, dans lequel seuls deux propriétaires occupent leurs habitations.
Surpeuplement, aération défectueuse, éclairage naturel insuffisant, forte présence de poussière dans l’air du à l’effritement des matériaux, l’auteur en vient pour la première fois à parler de mortalité infantile et de tuberculose.
Après les risques liés aux maladies, il en vient à ceux liés aux effondrements des constructions, pouvant être soudains et entraînant parfois un effet dominos dévastateur. Après avoir décrit les problèmes de salubrité et de santé publique liés à l’habitat en lui-même, il aborde les conditions de vies de ces quartiers.

3. Les conditions de vie

Il est notable que Pierre Roucheyroux débute ce chapitre avec une citation de Blanqui (1805-1881):

J’ai étudié avec une religieuse sollicitude la vie privée des familles de nos ouvriers et, j’ose l’affirmer, le problème du logement est à la base de toutes les misères, de tous les vices et de leur état social.

3.1 Hygiène
Cette citation lui sert à signaler immédiatement l’incurie des conditions de vie des années 50 que les progrès du XX° n’ont pas encore atteint.
50% des maisons ne possèdent pas l’eau courante alors que l’adduction d’eau potable date de 1882. Aussi, « l’eau est rare, au moment de la toilette le matin ». Les WC, (mêmes publics), quand ils existent, sont de « simples fausses » et le tout à l’égout est à peu près inexistant.
Place Mauvard, à la « borne fontaine », les ménagères vident et lavent les récipients, rejoignant la rivière par les caniveaux, rivière dans laquelle les enfants se baignent.

Photo J. Lagrange, rue Sainte Marthe

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 Commentaire
L’image est prenante, mais n’a rien à voir le niveau de pollution industrielle qui interdit la baignade dans l’Isle en 2009. A défaut donc de dépolluer la rivière, on en a interdit la baignade. Pour une partie les effluents bruts sont toujours rejetés dans des caves et certaines eaux usées sont toujours évacuées dans la rivière.

L’auteur aborde ici un autre point marquant ; la quantité frappante de chats et de chiens, qui ont pour utilité les habitants de la pullulation des rats ! Le tableau dressé par Pierre Roucheyroux est dantesque ou plutôt camusien:

La nuit tombée, les rats sont les maîtres, ils grouillent et pénètrent partout, les cloisons, les plafonds ou les parquets leur offrent tous les lieux de passage qu’ils peuvent souhaiter, seuls les chat qui veillent près des maîtres endormis peuvent éviter des accidents.

Ainsi, nous retombons sur une vieille hantise médiévale, le fléau de la peste, retraduite en 1953:

Nous connaissons le rôle prépondérant que jouent ces animaux dans la propagation de nombreuses maladies.

A notre humble avis, la leptospirose, la fièvre aphteuse, la toxoplasmose, la fièvre typhoïde ou le typhus murin, n’étaient quand même pas, en 1953, les principales causes de mortalité.

3.2 Entassement des habitants et promiscuité
L’auteur aborde donc à raison des statistiques plus parlantes sur le surpeuplement. La densité de population y est de 570 habitants à l’hectare, mais moindre dans les Rues Neuves, ce qui n’empêche nullement un problème de promiscuité. Il retrouve des chiffres étonnants pour Périgueux. Rue Aubergerie, une pièce et 6 habitants, rue Eguillerie, 4 pièces pour 17 occupants, rue Notre Dame, 1 pièce pour 10 occupants, etc.
A titre d’exemple pour les rues Neuves, impasse des Anges, 7 personnes vivent dans la même pièce, et ont les âges de 26, 19, 18, 16, 15, 10 et 6 ans.

Rue Port de Graule, 8 personnes dont 6 enfants logent dans deux pièces : 5 enfants couchent dans une petite chambre de deux lits. Malgré les difficultés que l’on peut imaginer, l’auteur, pourtant, témoigne que « ces intérieurs sont bien tenus !

Par ailleurs, il note aussi les effets de la promiscuité entre voisins et le nombre de « ménages irréguliers ». Au point tel que :

A ce sujet, il est permis de constater que la suppression des maisons closes semble souvent avoir eu des répercussions regrettables sur la jeunesse.

On ne s’y attendrait peut-être pas mais c’est logique. Car les « amours illicites », (identiques au cours de l’eau dirions-nous), se pratiquaient dès lors devant les enfants ou bien ces derniers étaient-ils tout simplement mis à la rue le temps des ébats. C’est pourquoi, les établissements spécialisés permettaient de préserver la jeunesse non pubère de ce qu’elle ne devait pas découvrir prématurément.

4. Le niveau de vie des habitants

Bien que la population ne soit pas uniforme, la grande majorité est constituée « de travailleurs aux ressources modestes ». Les habitants du quartier possédant des moyens s’en sont servis pour quitter les lieux et s’installer dans « la ville moderne ».
C’est le cas des commerçants qui, continuant leur commerce en Rues Neuves, ont délaissé les appartements du dessus sans vouloir pour autant les relouer pour une question de loyer trop bas.

Photo J Lagrange, rue Séguier

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L’unique emploi du salaire est très souvent dévolu à la ressource alimentaire et au loyer, ce qui suffit à l’utiliser en totalité. Ces personnes ne reçoivent aucune aide au logement, car les habitations ne correspondent pas aux normes en vigueur. De plus, leur précarité les conduit à un état d’insécurité chronique. En effet, beaucoup sont manœuvres et par exemple, les travaux de terrassement sont stoppés en hiver. La dureté de l’hiver ou sa longueur entraîne ces travailleurs dans de longues périodes de chômage qui les conduisent à la misère :

Au moment où sont écrites ces lignes, les manœuvres en bâtiment chôment depuis 15 jours ; un boulanger me confiait que depuis plusieurs jours, nombreux sont ceux qui ne peuvent payer leur pain.

Peut-être à travers ce boulanger se dessine la figure de Ricou Fournier, emblématique habitant des Rues Neuves dont la mémoire vit toujours sur les marchés, en évoquant un homme généreux.

Et Pierre Roucheyroux de conclure sur ce point :

Il est incontestable que le cas de ces gens aux revenus insuffisants pour vivre dignement, présente un point particulièrement délicat pour le moment où l’on songera à les reloger.

5. Les classes sociales

L’auteur s’emploie dans ce chapitre à décrire « la structure sociale de cette population », en faisant référence à un ordre ancien qu’il est utile de préciser un peu et que nous prenons ici à notre compte.
L’organisation spatiale et urbaine était constituée de « gâches » regroupant des corporations et des métiers dans le cas des artisans ou des commerçants. C’est le cas par exemple pour la rue de la Selle et la rue de l’Etrier, ou la rue des forgerons (Farges), ou encore la rue des Tanneries à la sortie de l’ancien bourg de l’autre côté du pont des Barris.
Pour autant la période féodale était caractérisée par un brassage social important et une homogénéité des structures, au moins dans leur coexistence.

Carte postale, rue du Lys

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La classification s’est accrue avec l’acquisition de richesses, de rangs et de titres. On les retrouve exprimés en architecture par l’existence d’une porte cochère ou d’un mur pignon imposant par exemple. L’émergence de cette distinction plus ou moins étanche entre classes sociales inférieures et supérieures se lit ouvertement dans les rues du Plantier, de la Constitution et Barbecane avec leurs hôtels particuliers. Cette segmentarisation est d’ailleurs dénoncée au XVIII° et correspond à la perte de confiance dans le pouvoir municipal détenu par les consuls, ainsi que leur obsession de vouloir être anoblis par le Roi de France, en référence au procès des francs-fiefs, pomme de discorde entre monarchie féodale et monarchie absolue. Tentative avortée et procès annulé par la Révolution, un véritable plan social pour les ambitions des bourgeois de Périgueux. Mais aujourd’hui, nous dit l’auteur, « l’évolution ayant bouleversé les bases qui établissaient les distinctions de classe, il est intéressant de rechercher et de délimiter les nouvelles classes qui forment cette population ».

Il s’appuie pour cela sur des critères matériels et psychologiques.
Matériels d’une part, le montant des revenus, la source des revenus et l’emploi qui est fait de ces revenus. Psychologiques d’autre part, la manière de penser, les réactions psychologiques et la conscience collective.

Cette grille a largement évolué et sa lecture s’est complexifiée. Pour ce qui est des classes aisées, quelque soit leur endroit de résidence, elles se retrouvent entre elles. Leur mobilité atteste de leurs revenus. Pour ce qui concerne les plus modestes, l’auteur a cette remarque :

Il semble que ce soit dans ces foyers les plus modestes, nous pouvons dire les plus pauvres, qu’existe une sorte d’esprit de classe, une mentalité spéciale qui fait que la population du « Vieux Périgueux » possède une personnalité qui lui est propre.

Les statistiques valent ici d’être rapportées.

Rue des français         Rue du Lys                     Rue Mauvard                 Rue Notre Dame
Commerçant 1            Artisan 3                        Commerçant 1                 Professeur 1
Artisan 2                     Employé 6                      Artisan 1                           Artisan 3
Employé 6                   Manœuvre 3                  Employé 1                        Employé 7
Manœuvre 3               Ouvrier 1                        Manœuvre 4                   Commerçant 1
Ouvrier 1                    Non imposable 14          Ouvrier 1                          Manœuvre 2
Non imposable 9………………………………………….Non imposable 14………..Femme de ménage 1
………………………………………………………………………………………………………….Non imposable 21

Il décrit un fonctionnement en groupe, une mobilité insignifiante et une tendance forte au mariages entre familles.

6. Le comportement politique de la population

L’auteur décrit un comportement politique qui a figé son évolution, puisque la grande majorité de la population est communiste. Les listes électorales ne permettent pas une telle observation puisqu’elles sont constituées alphabétiquement sur l’ensemble de la ville. Mais l’auteur en fait la déduction au travers de ses visites et de ses discussions. Cela dit il ne dit mot sur un éventuel taux de participation et l’abstentionnisme aurait pu être étudié.

Il note que l’influence du MRP décline, comme sur l’ensemble de Périgueux avec deux conseillers municipaux. La position de la SFIO était assez faible, entre le MRP et les Radicaux. La position centrale était occupée par les Communistes, occupant la mairie depuis la libération. Le RPF occupait une place marginale dans ce quartier.

 Carte postale

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Pierre Roucheyroux semble dans ce passage prendre ouvertement parti pour le maire socialiste de Périgueux, M. Pugnet. Il reproche la critique qui lui est faite parce qu’il agit, tandis qu’en rien faisant les Communistes exploitent le mécontentement. Il décrit des Communistes profitant de la moindre occasion, comme l’effondrement d’un immeuble par exemple, pour « communiquer » en leur faveur :

L’injustice sociale agit dans ce domaine comme un excellent recruteur du parti communiste.

Cette phrase ne devrait subir qu’un changement aujourd’hui : remplacer parti communiste par front national. Au fond, l’alliance objective d’après la libération se trouve confirmée et le déplacement de cette population a apaisé la carte politique.

7. Le comportement religieux de la population

Pour le moins que l’on puisse dire, c’est que cette zone est l’objet d’une activité intense de la part de l’Eglise. Mais c’est davantage sur le plan de la charité que sur celui de la piété que Pierre Roucheyroux va, on comprend bien pourquoi.

Avec une rigueur et un objectivité qui peuvent traduire se traduire par un sourire, il nous dit :

En effet, par suite de la misère qu’il contient, ce quartier offre un vaste domaine à l’activité charitable.

Le principal organe, officiel, d’aide sociale, était le bureau municipal de bienfaisance situé rue du Plantier, constitué d’un personnel exclusivement religieux. Un office qui ne désemplit pas à la mauvaise saison, 40 à 45 repas par jour. 500 familles recevaient des aides sous diverses formes, denrées, bois de chauffage, bons de pain, bons de chaussures, etc.
Il faut à cet égard (et personnellement) rappeler une figure de Périgueux, Sœur Joséphine, femme de haute tenue respectée de tous. Certes, elle a permis de régulariser quelques concubinages. Mais elle s’est surtout battue une grande partie de sa vie pour les habitants les plus pauvres. Elle servait même d’intermédiaire avec le préfet, auquel elle faisait appel en cas de problème. Leur combat commun dans la résistance avait uni leurs considérations mutuelles. Mais cette considération dont elle jouissait ne servait qu’à venir en aide aux autres. Une grande dame, assurément.

Carte postale, rue Mauvard

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A cet égard, Pierre Roucheyroux rapporte qu’aux obsèques de Sœur Joséphine, une foule énorme venue des Rues Neuves avait apporté un dernier hommage. Mais que bien peu cependant avaient consenti à pénétrer dans la cathédrale.

Avec une certaine innocence, l’auteur s’étonne :

Il est certain que toutes ces activités devraient être de nature à influencer le comportement religieux des bénéficiaires en faveur de l’Eglise. Il semble bien pourtant qu’il n’en est rien et que l’influence de la religion soit tout à fait insignifiante dans ce milieu.

Il opte donc pour deux adjectifs décrivant l’attitude de la population à l’égard de l’Eglise : hostilité et indifférence. Les personnalités religieuses interrogées ont leur avis. Elles témoignent d’une nette différence de considération à leur égard depuis l’arrivée des réfugiés politiques espagnols après la victoire de Franco. Ce serait à cause de leur arrivée que l’on soit passé de l’indifférence à l’hostilité.

Bref :

Les devoirs envers les sacrements de l’Eglise sont rarement observés.

Les enterrements étaient pour la plupart civils. L’auteur rapporte ici une anecdote significative qui a nous a été rapportée par ailleurs. A la suite d’un décès, le prêtre s’est présenté mais s’est vu refusé ses offices. L’accès au défunt lui fut simplement interdit, au visa du testament de ce dernier qui notait expressément l’interdiction à tout homme d’église de s’approcher de son corps !
Pour notre part, nous savons que les obsèques étaient de tradition très fleurie en Rue Neuves et une grande part de la population participait à l’évènement que l’on voulait avoir une certaine magnificence.

8. Etude de l’influence du milieu sur la santé physique et morale de la population ainsi que sur l’enfance

8.1 Santé physique
Les données proviennent principalement du service départemental de la Santé et surtout du dispensaire départemental, afin de dresser l’état de santé de la population.

L’auteur rapporte immédiatement cette phrase :

Monsieur le Directeur départemental de la Santé m’avait averti « Vous serez étonné de constater que l’état sanitaire de cette population est bien meilleur que l’on pourrait penser à première vue

C’était en réalité une manière de vanter (sûrement à raison) l’excellente prestation du dispensaire, composé de deux médecins et deux assistantes sociales, ayant examiné 15 000 personnes en 1952.

Le principal problème rencontré à l’époque est le rachitisme, avec son lot de malformations chez les adultes. En revanche, rares sont les cas de tuberculose, et les cas où elle se présente sont sous forme de méningite grave. Les cas de cuti-positive se présentent très tôt chez les sujets en général.

Photo, rue du Niveau

 rueniveau.jpg

 Par ailleurs, l’auteur utilise les registres d’Etat Civil pour observer les différences des taux de mortalités. Il commence par dresser le tableau des enfants mort-nés :

Année          Pour l’ensemble de Périgueux           Pour le vieux Périgueux
1950            9                                                             4
1951            12                                                           15
1952           15                                                            8

Puis celui de la mortalité infantile (décès d’enfants de moins de deux ans) :

Année          Vieux Périgueux       Totale pour la commune     Naissances vivantes
1950            12                                 49                                             1225
1951             7                                   42                                             1224
1952            5                                   49                                              1160

Il faut considérer ici qu’en 1952, un nombre important de familles du vieux Périgueux ont été déplacées et relogées en HLM.

8.2 Santé morale
C’est dans ce chapitre qu’il observe que le milieu des vieux quartiers influe peu sur la santé physique, bien moins que sur la santé morale.

N’y allant pas par quatre chemins :

Ce quartier est un véritable foyer d’incubation de tous les vices.

Pour Pierre Roucheyroux, il existe des « noyaux » où le « vice » fait son nid et qui, par le biais de la promiscuité, contamine la « partie saine » en contact avec le « mal ».
Autant être sincère, ce vocabulaire détonne avec le reste de l’ouvrage. De même, la référence au « mauvais instinct » supposerait un « bon instinct », ce qui ne signifie rien que de très inquiétant. A fortiori pour un homme qui de bout en bout ne fait aucune référence à l’inné et considère l’influence du milieu comme première. L’homme pourtant ne peut être soupçonné d’être moralisateur ou partisan de la Question. J’opte ici pour un problème de vocabulaire peu laïcisé et un peu maladroit. On le retrouve d’ailleurs encore dans l’ensemble des sciences sociales, dans une société encore marquée par la morale, nous sommes dans les années 50…

Photo, nc, jardin du Thouin

 thouin.jpg

 Cela étant dit :

Les foyers les plus dangereux sont les rues Neuves, un secteur derrière l’ancienne caserne des pompiers (près de la rue Eguillerie) et la rue de la Nation et ses alentours. Il apparaît que la rue Port de Graule présente beaucoup moins de danger.J

Je ne comprends pas le sens de cette phrase. En l’état de mes connaissances Pierre Roucheyroux commet une erreur. La rue Eguillerie et la place Saint Louis sont à l’ouest de la vieille ville. Celle de la rue Neuve se trouvait au sud près de la rivière. Il s’agit de deux quartiers bien distincts. La suite de sa description semble indiquer qu’il s’agit d’une confusion.

Dans la rue des Anges et l’impasse du même nom : les personnes résidant dans cette rue présentent les caractéristiques suivantes :

Faux ménage 1
Famille en danger 1
Famille en instance de divorce 1
Repris de justice 1
Fille mère 1
Enfant naturel 1
Mutilés et invalides 2

Rue du Canon, sur 6 familles, on compte :
3 ménages en concubinage
1 famille de 4 enfants dont les 3 filles ont été confiées à une maison de redressement

Là encore, il y a de quoi être surpris en terme de science sociale. Qu’est-ce qu’un « faux ménage » ? Celui qui n’est pas marié et heureux ou celui qui est dans le quartier de la préfecture, marié, mais où chacun cultive maitresses et amants dans une indifférence courtoise ?
Que vient faire le « repris de justice » entre une fille mère et une instance de divorce ?

Photo, J. Lagrange

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Ce passage est confus, on ne sait où Pierre Roucheyroux veut nous conduire et nous faire comprendre en réalité. Pour notre part, c’est une des limites de l’hygiénisme et l’utilisation « descriptive » du terme de « santé morale », fort heureusement abandonné par la suite. Car la santé morale suppose intrinsèquement une bonne et une mauvaise santé. Or qu’est-ce que la bonne santé morale, dès lors que l’on s’écarte de la stricte pathologie en désignant la santé mentale ?

C’est pourquoi l’analyse s’éclaircit quand il aborde la pathologie qu’est l’alcoolisme, pour laquelle il écrit qu’elle fait des « ravages » dans la population. Il y a 44 licences IV pour le vieux Périgueux et 261 à l’échelle de la ville. Une proportion importante.

Le phénomène était en voie de banalisation :

Le plus grave est que dans certaines familles on habitue les enfants à boire de bonne heure. Des institutrices m’ont déclaré qu’il n’était pas rare de voir des enfants de 5 ou 6 ans venir en classe en présentant un état d’énervement avancé dû à la boisson !

Pas question pour autant de stigmatiser la population, l’alcoolisme est une maladie qui se déploie sur des terrains qui la favorisent :

– un milieu familial sans agrément
– des conditions d’habitation pénibles
– des loisirs limités ou difficiles à utiliser

Conclusion :

Il semble bien que le cadre de vie que constitue le Vieux Périgueux offre toutes les conditions requises pour le développement de ce fléau.

Sans transition, Pierre Roucheyroux passe de l’alcoolisme à l’étude de qu’il appelle la « mentalité » qu’il rencontre dans le Vieux Périgueux. Il lui faut donc assumer que cette partie figure dans le chapitre considérant la « santé morale ». Encore à mon sens un travers de l’hygiénisme et de la pensée dominante de l’époque. Pourtant il semble avoir été profondément touché par ces rencontres:

Cette mentalité est particulièrement marquante dans les quartiers défavorisés comme les rues Neuves.

Il est dit que les habitants « font corps » avec leur quartier et « revendiquent ce titre avec une sorte de fierté provocante ». Pierre Roucheyroux y a été attentif :

C’est une vie pittoresque grouillante, chacun se sent chez lui dans sons quartier. Les habitants aiment se dire qu’ils sont, qu’ils représentent une classe à part, une classe de sacrifices, de victimes de la société.

C’est le récit d’un lien puissant, d’un attachement qui relève de l’identité :

Il est en effet curieux de constater le contraste entre leur attitude souvent provocante dans leurs revendications et leurs refus prolongés d’abandonner leurs taudis pour des logements mieux situés, dans des baraques de sinistrés certes, mais à l’air et au soleil !

Il parlera même d’unité et ce jusque dans les rixes très fréquentes, banalisées au rang de relations de voisinage. Pour ma part, je rajouterai le témoignage d’un homme qui connut, enfant, ce déplacement qu’il vécut comme un déracinement. Pour du soleil et du grand air, mais dans des baraques en bois au début, un camping quasi sauvage dans les banlieues de Périgueux, en particulier à Chamiers. Par la suite, ils furent dans des HLM avec le « confort moderne », certes. Mais dans une cité tournée vers l’intérieur, les confinant entre eux à la demande des riverains leur refusant jusqu’aux ouvertures des constructions vers le bourg. Tout était conçu pour qu’ils ne sortent pas du périmètre qui leur était dessiné. Peut-être que dans ce cas là, le soleil et le grand air ne font pas tout, loin s’en faut.

L’auteur en vient à décrire la solidarité régnante, trésor ultime de ceux qui n’ont rien à partager, l’entre aide et la générosité :

Le moment venu, ils savent en effet manifester leur solidarité. L’entr’aide y est pratiquée, les meilleurs sentiments y naissent. Population bien pittoresque que celle-ci, mais qui sait recevoir un étranger et témoigner des sentiments les meilleurs et les plus sincères.

Et Pierre Roucheyroux d’en conclure :

Quelques visites dans ce quartier suffisent pour captiver l’enquêteur et lui faire souhaiter de tout cœur qu’une solution soit apportée à ce fléau qu’est la vie dans les taudis.

Captivé, l’enquêteur ouvre son cœur. Cette dimension humaine qui le mène à cette étude éclate soudain au grand jour, à la fin de son cheminement.

9. Influence sur l’enfance

Le chapitre commence et se résume presque par cette confession intime :

Faire la connaissance de l’enfant qui est né et a grandi dans ce milieu est une chose captivante.

C’est vers l’école qu’il se tourne naturellement pour les observer. Principalement l’école du Centre et l’école Lakanal pour les garçons, Jules Ferry et place Hoche pour les filles. Mais de ces dires, c’est à l’école de la place Hoche et celle de la Miséricorde qu’il a recueilli le plus d’informations.

Photo, J. Lagrange, rue des Anges 

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9.1 Santé physique des enfants
Premier point important, leur santé physique n’est pas aussi critique qu’on pourrait l’imaginer au regard de leurs conditions de vie. Quelques cas de rachitisme par ailleurs en régression et largement mieux dépisté qu’avant guerre. Pour autant, 8 enfants sur 13 présentant des signes de primo-infection sont originaires du Vieux Périgueux. il rattache d’ailleurs les cause du rachitisme davantage à l’alcoolisme qu’aux conséquences des taudis.
Le second problème le plus important est celui de la déficience visuelle. Un point majeur aussi, les enfants ne sont pas sous alimentés, même si le régime qui leur est proposé n’est pas jugé rationnel, mais c’est d’importance moindre. En Rues Neuves, on mange et les enfants sont globalement en bonne santé.

9.2 Santé morale des enfants
La « santé morale » est d’un autre acabit et nous retrouvons les contradictions de l’hygiénisme et de ce que nous pourrions appeler le « naturalisme moral ». Les enfants sont « grossiers » :

Il est courant de voir un de ces poulbots donner une leçon de politesse à un cadet en usant des qualificatifs les plus orduriers.

L’hygiène quotidienne n’est pas, comme le langage châtié du quartier de la préfecture, leur intérêt premier. Certains déclarent même n’avoir jamais été lavés en dehors des grands bains d’été dans la rivière.
En somme et on s’en doute, ils se débrouillent, quelques soient les moyens détournés, on leur en donne si peu à l’origine :

Le sens moral est très émoussé ; de bonne heure, ils ont été habitués à se débrouiller et ils mettent un point d’honneur à réussir dans ce domaine ; entrer sans payer dans un cirque avec l’aide du père, s’il le faut, est une réussite qui fait honneur !

Bien plus grave, ces enfants sont habitués à recevoir des coups :

L’enfant, instinctivement (sic), au moindre reproche, lève le bras pour se protéger de la gifle familière.

 Photo, J. Lagrange

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Une vie de poulbot, de chapardeur, d’enfant des rues, de ceux que nous devons protéger et aider en premier :

Cet enfant est pourtant affectueux, beaucoup plus que ses camarades plus privilégiés, il s’attache très vite à ceux qui lui témoignent de la sympathie. Il essaye de manifester ses sentiments et parfois, arrive en classe avec quelques fleurs à l’usage de la maîtresse. Le plus souvent, ces bouquets sont le résultat d’un tri minutieux parmi les fleurs récupérées dans une poubelle, à moins qu’ils ne soient le produit de chapardage dans un jardin public voisin !

Mais la meilleure cliente de l’incarcération c’est la pauvreté. 9 enfants sur 10 devant le juge pour enfants viennent du Vieux Périgueux. A l’orphelinat, pour ceux qui sont retirés de leurs familles, 10 proviennent du Vieux Périgueux quand 20 arrivent du département.

10. Conclusion

Pierre Roucheyroux insiste sur l’influence du milieu en référence à Taine en particulier. Puis il revient sur le quartier des Rues Neuves, qu’il résume en un mot qu’il souligne, le seul de l’ouvrage : la démolition.

Nous arrivons au terme de son essai et il ne va pas manquer de vous rappeler quelque chose de piquant dans l’actualité contemporaine :

Deux possibilités s’offraient : reconstruire sur le même emplacement amélioré ou bien créer un espace vert en établissant des jardins en terrasse s’élevant jusqu’au pied de la Basilique ; la dernière solution aurait été sans aucun doute du meilleur effet quant au point de vue de l’amélioration du site. Malheureusement il est un impératif qui oblige d’opter pour la première. Si Périgueux a besoin de logements (2 000) les terrains libres à ce jour ne permettent que d’en construire 800 ; d’autre part, la ville est déjà riche en espaces verts.

Pour appuyer ses propos, il se reporte à l’extension de la population périgourdine. 31 361 en 1906 ; 33 144 en 1925 ; 40 865 en 1946.

Et c’est ainsi, pour Pierre Roucheyroux, que « la municipalité possède à l’heure actuelle la majeure partie des immeubles à détruire ». En fait l’acquisition des habitations par la mairie s’est étalée de 1934 à 1960. L’évacuation commença à partir de 1958.

En réalité pour un projet qui ne verra jamais le jour. Revenons pour finir sur les deux possibilités envisagées par Pierre Roucheyroux au sujet des Rues Neuves. Le projet d’espaces verts et de jardins en terrasse allant de la cathédrale à la rivière a sa préférence. Ainsi de 1953 à 2007 au fond, ce projet a vécu quelque part, enfoui, et a failli voir le jour. Il aura fallu un spécimen unique en la matière, Michel Moyrand, pour y préférer un parking.

Photo, nc

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Mais concernant son choix de raison des reconstructions, il le fonde sur la démographie, ce qui est à la fois logique et frappant. Logique à l’instant T en constatant le besoin de logements par rapport à une population en extension. Mais frappant aussi, puisque après un pic de population au milieu du XX°, l’équilibre entre le début du XX° (31 000) et le début du XXI° (29 000) est prégnant. Sur ce critère unique, le projet ne serait plus réellement justifié, hormis à penser que la construction de logements est la cause principale de l’augmentation démographique, ce qui n’est pas l’explication unique ni première loin s’en faut.

Merci

Au lecteur parvenu jusqu’à ces lignes j’adresse mon remerciement. Il a défié les statistiques liées à la lecture sur internet et explosé les probabilités de voir ce billet lu en entier. Mais ce dont je suis le plus content, je le dis sincèrement, c’est que le contenu de ce billet soit maintenant dans l’espace public.

Périgueux, quartier des rues Neuves, hommage à Pierre Roucheyroux

Le quartier des Rues Neuves, dont l’existence remonte au moins à 1319, fut appelé quartier des Turcos, appellation quasi mythique aujourd’hui, teintée d’une forte revendication d’autonomie et d’indépendance politique. Un « esprit » communard peut-être, s’étant poursuivi dans la misère des sous couches sociales de la fin du XIX° pour perdurer jusque dans les années 50 à Périgueux.

Nous avons abordé à notre manière l’histoire de cette ville du Puy Saint Front depuis le traité d’alliance avec la ville de la Cité en 1240. Nous avons largement insisté aussi sur la destruction de ce quartier des Rues Neuves entre 1950 et 1972, qui nécessita l’acharnement de trois maires successifs pour finalement laisser un trou béant devenu aujourd’hui un parking.

Parking Mauvard que le maire de Périgueux aura bientôt, vaillamment et temporairement rénové pour 400 000 euros, condamnant dans le même temps, le seul vrai projet en passe d’être réalisé depuis 1972. Comme ses prédécesseurs, (les trois destructeurs), Michel Moyrand s’accommode largement de voir des voitures là où avant les gens vivaient et où la ville, dans sa matière, donnait du sens.

Les éléments ci-dessous pris à partir du PLU en vigueur et la superposition avec l’ancien cadastre permettent de mesurer temps et espace pour les enjeux actuels.

PLU actuel

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 Zone détruite

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Pour ceux qui ne connaissent pas le lieu, voici deux esquisses du projet abandonné et deux photos de l’état actuel. Il faut en conscience savoir que la rénovation du parking existant à hauteur de 400 000 euros ne constitue pas un projet réel. Encore moins donc la continuité du projet initial, c’est une imposture et un mensonge.

Merci Laurent…

Projet Moyrand (-400 000 euros)

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 Projet abandonné

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 Projet Moyrand (-400 000 euros)

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 Projet abandonné

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Ce quartier, même rasé, a toujours attiré le mépris des politiciens et des notables, sauf pour fréquenter quelques bordels où ils avaient leurs habitudes d’antan. Des bordels disparus aujourd’hui, mais non ce mépris caractéristique des bourgeois, toujours palpable chez le maire de Périgueux dans son obstination à humilier cet espace de la ville.

C’est délibérément que nous repartons de ces images du vide pour notre petite histoire et non de photos « cartes postales » invitant à une douce mélancolie ou des souvenirs émouvants. Nous partons donc de rien, de celui d’aujourd’hui et de celui de demain, pour nous situer en 1953, quand « ça » vivait encore.

:: Monsieur Pierre Roucheyroux ::
C’est l’occasion de parler d’un homme, un homme certainement peu connu à Périgueux et qui pourtant compte beaucoup. Pierre Roucheyroux est aujourd’hui un vieil homme, un homme qui a vécu. Je l’ai rencontré avec passion et émotion. Je lui ai demandé pourquoi, lui, a-t-il écrit en 1953, la seule et unique Etude sociale du Vieux Périgueux. Il m’a expliqué que préparant le concours de l’ENA, il s’était trouvé déporté en Allemagne pendant la seconde guerre mondiale. Plusieurs années de camps et de lutte pour survivre. Le retour en France avec une certitude. Que la solidarité entre les prisonniers était leur principal moyen de rester en vie. Il rencontra dans ces camps un habitant des Rues Neuves. Un homme qui est mort de la malveillance des autres prisonniers, le sachant alcoolique et lui ayant fourni de l’alcool à 90° qu’il a bu. Bien que constatant sa mort dans son lit au début de la nuit, la chambrée avait préféré attendre le matin pour s’occuper du cadavre.

Après la guerre, Pierre Roucheyroux s’est trouvé à Périgueux. Il avait préparé ce concours de l’ENA pendant plusieurs années, mais son âge lui interdisait maintenant de se présenter. Il avait pourtant acquis bien des connaissances qu’il ne désirait pas inutiles, ne servant désormais à rien. Alors qu’il s’ouvrait de son problème à un ami, ce dernier lui conseilla de faire une étude du vieux Périgueux et en particulier de ce quartier si pauvre des Rues Neuves.

Ainsi le jeune Roucheyroux se lança dans cet essai d’étude sociale. Un document unique. Il obtint les saufs conduits nécessaires de la part du maire, M. Pugnet et entreprit sa collecte de données dans les différentes administrations. Ce n’était pas le plus difficile. Car il sut également mener son enquête sur le terrain, dans ce quartier réputé mal famé dans lequel les habitants du haut Périgueux n’étaient pas acceptés, dit-on. « Même les cognes n’y descendaient pas ! » peut-on entendre à l’envie. Pourtant il sut s’y faire accepter et bien sur je lui ai demandé comment.

Le plus naturellement possible. Avec respect et humanité. Ainsi les habitants lui ont ouvert leur quartier, leurs rues, leurs portes. Document unique encore, certains acceptèrent que Pierre Roucheyroux prenne des photos d’intérieur, ce qui constitue aujourd’hui des traces rares. Il me parla ainsi de leur générosité, de leur simplicité et de leur joie de vivre malgré des conditions pour certaines misérables.
Il s’est ainsi attaché à décrire leur condition de vie, les classes sociales, le « comportement » politique et religieux, la santé physique et morale et enfin l’enfance. C’est son sommaire.
Tout est mesuré et honnête dans ce qu’il écrit, page après page, il décrit ce qu’il lit de l’administration et ce qu’il voit dans le quartier. Il ne peut s’empêcher parfois de quitter l’objectivité de l’observateur attentif qu’il est pour partager ses émotions et un certain sentiment d’injustice.

Dans la conclusion, il livre un verdict sans appel sur les conditions de vie ; misérables. Mais sans pathos, avec une stricte humanité, il délivre avec modestie ce qu’il attend des pouvoirs publics. Changer ces conditions de vie et redonner aux habitants de ce quartier une dignité réfugiée dans leur fierté, celle qui fit leur identité et apporta tant à la ville de Périgueux.

Voici terminée cette trop brève étude qui mériterait d’être traitée avec beaucoup plus de précision. Le problème posé a été ignoré ou sous-estimé très longtemps ; il présente pourtant un caractère très sérieux de gravité, et il est grand temps qu’une solution lui soit donnée, dans l’intérêt des familles qui y résident, aussi bien que dans l’intérêt général.

Et pour finir enfin

Il semble heureusement aujourd’hui que nous allions vers la réalisation des plans prévus. Ce sera une œuvre profondément humaine en même temps qu’intelligente, tant il est vrai qu’en fin de compte, il coûte moins cher de prévenir que de guérir.

Il est frappant de voir qu’à la fin de son essai, monsieur Roucheyroux croit qu’un nouveau projet est en place afin d’améliorer les conditions de vie des habitants du quartier. Mais en guise d’une œuvre « humaine » et « intelligente », les décideurs ont privilégié le grand vide, comme aujourd’hui encore.

Personne n’a jamais édité son Essai sur l’Etude Sociale du Vieux Périgueux, pas même les pouvoirs publics, dans leur déni habituel. Il est pourtant nécessaire aujourd’hui de publier cet essai à l’heure de la rénovation du parking. Car de 1319 à 1972, avant que les voitures ne s’imposent, cet espace était vivant. Cet essai est une des dernières traces de cette vie. Certes méprisable pour les politicards, mais une vie qui participe de ce qu’est aujourd’hui un périgourdin, qu’il en ait conscience ou non.

Lors de notre dernière rencontre, monsieur Roucheyroux m’avait confié avoir fait ce travail dans l’unique espoir qu’il soit utile. Et cette utilité passait par la conservation dans la mémoire de ses recherches. Ceci est chose faite pour l’instant, nous nous y sommes engagés. Mais dans l’intimité de mes archives ou de ce blog uniquement. Il serait donc temps que cette recherche fasse l’objet d’une réelle publication; ainsi que son intérêt pour la collectivité et son histoire soit reconnu.

J’ai admiré ce vieil homme et j’admire ce qui l’a conduit à faire cette recherche. Qu’il me soit permis ici de lui témoigner un profond respect.

Dans un autre billet, nous reviendrons donc dans la matière de cette étude et nous essaierons de présenter aussi fidèlement que possible sont travail.

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La démolition de Périgueux

Le Puy Saint Front de Périgueux au XIX°s ne correspondait plus aux exigences et aux attentes de la société. La Révolution Industrielle, les grands idéaux de la modernité et du progrès, s’opposaient frontalement à l’urbanisme médiéval, ses rues étroites et son système défensif.

Ce constat serait fatal à nombre de constructions, des plus délabrées aux plus solides. Quelques éléments de cette histoire sont développés dans ce long billet.

:: Contexte général ::
Pendant plus de 600 ans, la vie urbaine s’est développée à l’intérieur des murs d’enceinte, délimitant physiquement les limites de la ville. La ville en armure était devenu un non sens et depuis la fin du XVIII°s., il fallait jugeait obsolète les principes fondateurs de la ville pour cause de paix durable. Aussi furent détruits les remparts, dont quelques traces subsistent, la trentaine de tours de défense, sauf la tour Mataguerre, et la totalité des portes fortifiées, dont on a tracé au sol celle de la Taillefer.

Ce qui avait rendu la ville imprenable, qui lui donnait sa force et son autonomie, était devenu un handicap dans une société « étatisée », pacifiée et ouverte, mais se trouvant alourdie économiquement par ses formes médiévales. Les réformes napoléoniennes avaient donné toute sa puissance régalienne à ce nouvel Etat.

Bien avant la construction de la gare de chemins de fers, qu’il faudrait relier à tout prix avec la vieille ville du Puy Saint Front, c’est l’émergence du quartier Saint Martin qui semble porteuse. Mais au fond il y a du prétexte. Le besoin va bien au-delà de l’ouverture de la vieille ville vers l’Ouest, puisque l’Est et le Nord sont concernés aussi. Seul le Sud, avec la rue Aubergerie, ne sera pas bouleversé, ou dans une moindre mesure, puisqu’au bout il n’y a que la rivière. Il faut intensément élargir l’axe est/ouest, et ouvrir vers le nord en aménageant le sud.

De 1825 à 1972, les formes du Puy Saint Front seront profondément travaillées, modifiées, faisant évoluer la ville médiévale vers celle que l’on connaît aujourd’hui. Non en construisant, mais en détruisant. Cet aménagement par le vide devait projeter la ville vers son essor industriel, seul horizon rationnel envisagé et envisageable. Mais entre l’implantation des ateliers de chemins de fer (Paris Orléans) et celle de l’usine du timbre par Yves Guéna, force est de constater que Périgueux n’a jamais embrassé le destin industriel que l’on profilait pour elle.

Au contraire. L’enclavement géographique de la ville, sa topographie complexe, en marge des axes de communication nationale et en périphérie des grands réseaux d’échanges, a toujours compliqué les implantations industrielles. Globalement face à l’impossibilité de muter favorablement de la production agricole à la production industrielle, Périgueux s’est développé vers le tourisme avec plusieurs générations de décalage. Par surcroît en ayant détruit une partie de son patrimoine, celui-là même qui fait de la ville de Sarlat par exemple, autant un succès touristique qu’un décor minéral.

L’impact de cette mutation aléatoire a été amorti par le développement du fonctionnariat lié au statut préfectoral de la ville et centre administratif du département, ainsi qu’à une incontestable qualité de vie, propice à l’établissement de populations retraitées.

C’est donc sur cette vague de destruction que nous revenons ici, pour présenter sa chronologie et observer son impact. Certains choix découlant d’un diagnostic à l’instant ‘T’ peuvent évoluer dans le temps, du statut de solution à celui de problème.

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 Repères généraux

 

 :: Le vocabulaire ::
Un point de vocabulaire entre le XIX°s. et la première moitié du XX°s.. Il permet de cerner la sémantique utilisée pour qualifier la ville médiévale. Nous allons faire court, mais ce point est plus intéressant qu’il n’y parait, révélant par l’épithète, la conception de l’époque.

L’ouverture des voies de communications est systématiquement qualifiée « d’amélioration », d’ « embellissement » (XX°), de « grande utilité », servant à « vivifier » pour le « bienfait commun » (XIX°). Techniquement, ces destructions sont jugées propices à des « habitations plus vastes », pour « un air infiniment plus pur », offrant « un puissant élément de prospérité commerciale ».

En contre point, la ville ancienne, « dédalle de petites rues malsaines et étroites » (XX°) présentait (XIX°) un « aspect triste », faite de « bouges affreux », avec ses « rues étroites, humides », « ses vieilles constructions noires », pour un résultat « affligeant ». Tout concourt à la destruction de ce « quartier infect ».

Ce qui est donc déterminant dans la conception des acteurs de ces projets, c’est que ces rues ne peuvent pas être rénovées ou subir la moindre amélioration. Ou plutôt que la seule amélioration possible est leur propre destruction. Cette rhétorique moderniste intéresse car sa faiblesse dans le manque de justification technique, trouve sa force dans la culture positiviste de progrès et de modernité. Evoluer signifie aussi détruire, faire du vide à la place du plein, où le pur oxygène se substitue à une pierre malsaine. (De quoi durablement déprimer un architecte des bâtiments de France).

:: Inventaire apatrimonial ::
La notion de patrimoine était absente de la « condition urbaine« . En définitive, ce qui allait devenir quelques années plus tard, le fond de commerce et la fierté de la ville, était alors objet de mépris ou quantité négligeable.
Car si effectivement certaines venelles présentent des défauts sanitaires évidents, (défaut d’ensoleillement et forte humidité), il n’en va pas ainsi par exemple de la tour Mataguerre.
Or, c’est parmi les premiers édifices qu’on voulut détruire pour agrandir la rue des Farges. Alors qu’en 1840, 10 ans plus tard, le même édifice était classé monument historique, pour mémoire, la tour Barbecane qui gênait la création du boulevard Georges Saumande, n’a pas été jugée digne de cette protection et a été rasée en 1864.

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 Tour Barbecane

 

C’est pourquoi dans un projet de 1881 (A. Vigier), il est proposé d’ouvrir une vaste avenue (Alsace-Lorraine) d’une douzaine de mètres de large, commençant au pied de la tour Mataguerre (Sud) pour tirer en ligne droite jusqu’au pont des Barris.

 

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Jonctions transversales comprises, le projet prévoyait la disparition ou la modification d’une centaine de constructions, dont les hôtels d’Abzac de la Douze et de Sallegourde par exemple.

En 1830, la destruction du Consulat (XIII°s.) place du Coderc ne posa aucun problème, hormis pour sa cloche, de même que l’ouverture de la rue Saint Front ne fit aucun cas de l’hôtel Saint Aulaire, nous y reviendrons.

 

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 Consulat

 

Dans la continuité du XIX°s., la destruction du quartier des Rues Neuves montre des similitudes prégnantes. Alors que l’on détruisait la totalité du quartier pour des raisons officielles de péril et sanitaires, il fallut a contrario toute la science des entrepreneurs-démolisseurs pour venir à bout de l’hôpital Saint Marthe, fortement établi depuis le XIV°s. Il en allait de même pour le moulin fortifié qui portait bien son nom.

 

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 Hôpital Sainte Marthe

 

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  Moulin fortifié

 

Enfin, la réinvention de la cathédrale, à partir des années 50, impliquait naturellement la destruction d’une soixantaine de maisons accrochées à ses murs porteurs. Que parmi elles figuraient par exemple l’évêché, le couvent ou la porte de la Gramelha, n’avait strictement aucun poids.

 

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 Façade ouest Saint Front

Clairement, les motifs techniques invoqués pour la purification de la ville, s’appliquaient à toute forme de construction, qu’elle fut saine ou en péril, une modeste habitation ou un bâtiment majeur. En aucun endroit et à aucun moment, le critère architectural, la notion de patrimoine, ne permet d’éviter une destruction au bénéfice d’un nouvel élément de voirie. Hormis pour la tour Mataguerre, l’exception qui confirme la règle.

Fait majeur et original de l’époque montrant des critères culturels plutôt que strictement technique, aucune exception architecturale n’a empêché une voirie d’être strictement droite et rectiligne. Aucune des interventions que l’on observe aujourd’hui ne montre une courbe ou un virage permettant de constater un évitement ou un contournement. L’hôtel Renaissance Saint Aulaire illustre le propos, dont on conserve quelques éléments d’intérieur au musée du Périgord.

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 Hôtel Saint Aulaire

C’est dans ces conditions que l’idée de patrimoine ou de « monument historique » pouvait paraître farfelue, touchant peu l’opinion, secondaire pour les élites, subordonnée aux besoins d’élargissements des voies de communication.

 

:: De 1825 à 1972 ::
Comme base d’observation, voici l’inventaire des travaux, dont les grandes étapes contiennent également des interventions « mineures » :

 Vers l’Ouest

La première grande phase, comme on l’a vu, commence par l’ouverture des voies vers l’Ouest, vers la plaine, vers la gare, vers Saint Martin.

Ouverture et création de la rue des Chaînes

Destruction ou élargissement des rues du Serment, des Chaînes, du Consulat, Berthe Bonaventure (rue Froide), Modeste, de l’Arc, de la Peur, de l’Oie. Construction du marché couvert.

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 Ouverture et création de la rue de la République

Destruction ou élargissement des rues Saint Silain, de la Mairie, Hiéras, Puynazeau, Modeste, Chancelier de l’Hôpital.

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Vers le Nord

Suivant l’ordre d’importance des ouvertures, s’ensuit celle du Nord :

Ouverture et création de la rue Saint Front

Destruction ou élargissement des rues de la Reconnaissance, de Saint Georges, du Pas Saint Georges, des Drapeaux, du Conseil, Judaïque, de Verdun, des Serruriers, de la Constitution, Notre Dame, d’Enfer, de Daumesnil, de l’hôtel Saint Aulaire.

Cette phase correspondit également à la destruction de l’îlot que l’on nomme aujourd’hui place du Marché au Bois. Quant à la place de la Vertu, elle ne fut que la conséquence d’une destruction plus tardive.

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Vers l’Est

La troisième grande phase consista à ouvrir la ville vers l’Est, en s’appuyant sur la création du Boulevard Georges Saumande et la construction du pont Vieux (Barris) à la place du pont coudé de Tournepiche.

Ouverture et création de la rue Daumesnil

Destruction ou élargissement des rues Migot, du pont Vieux, de Tourville, Sainte Marthe, Port de Graule, impasse Port de Graule.

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D’une façon plus erratique mais tout aussi persistante, on notera les destructions et élargissements suivants :

Elargissement de la rue Taillefer, de la rue Eguillerie, Aubergerie, Mataguerre, création de la place Saint Louis, du Marché au Bois et de la Vertu.

Vers nulle part, les Rues Neuves
Enfin, venant conclure cette longue phase de modifications de la ville, la destruction du quartier des Rues Neuves débutée en 1950 s’achève en 1972. Certes, les motifs sont quelques peu différents, le vocabulaire a changé. On ne parle plus d’embellissement, de progrès, on n’entend plus de jugement esthétique ou commercial, mais une rhétorique axée sur le péril engendré par l’état des bâtiments, et sur l’assainissement nécessaire pour cause de santé publique. Le mauvais air et l’infection, l’insalubrité et le délabrement, demeurent le diagnostic et l’opportunité. Rien de nouveau donc.

La collectivité, incapable de répondre techniquement aux exigences architecturales, (ex. reprise de fondation), ni de financer un programme en remplacement, a du générer un vaste espace. Entre le début du programme de destruction en 1950, et son achèvement en 1972, 22 ans plus tard, quasiment une génération, aucune solution de reconstruction n’a été trouvée. De sorte qu’à l’achèvement des travaux et ce jusqu’à aujourd’hui, soit 37 ans, une partie de cet espace est devenue un parking plutôt qu’une friche.

A l’origine le programme de destruction avait la reconstruction pour corollaire et ce pendant de nombreuses années. La ville aurait été dans l’incapacité financière de reconstruire, déjà mobilisée par le programme de reconstruction de la ville haute. Ce programme ayant été lancé avant l’entrée en vigueur de la loi Malraux de 1962, l’application de ce dernier était administrativement redondant avec le programme périgourdin en cours. Plus ou moins redondant, car il s’agissait d’une loi orientée vers la rénovation du bâti, qui aurait probablement interdit la destruction totale du quartier à l’établissement du Plan de Sauvegarde et de Mise en Valeur. Ce dernier est rentré en application à Périgueux au début des années 1980, largement après la fin des travaux de démolition, après aussi le déplacement et le relogement de la population.

Au final, comme à partir de 1825, il aura consisté à faire le vide. Celui que la nature ne supporte pas mais dont l’homme a besoin. Tracer des lignes selon des axes ou des figures, appartient à une géométrie à deux dimensions opposée aux principes de l’architecture. Lutter contre l’insalubrité par la route et/ou le stationnement est bien le degré zéro de l’assainissement. Principalement lorsqu’il remplace des constructions. Ces 150 dernières années sont à comparer aux 12 siècles précédents en matière d’architecture ; non sur le style, mais sur le degré d’implication.

La partie du haut aura été rénovée in extremis, celle du bas n’aura pas pu être sauvée.

Destruction des Rues Neuves

Destruction (ou rare élargissement) des rues du Séminaire, Neuve, du Niveau, du Gravier, de Tourville, de l’Harmonie, du Basilic, des Anges, places de la Mission, Mauvard, etc.

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:: La promotion du vide ::
Durant presque 150 ans, des générations de maires ont participé à cette promotion du vide sur le plein, jusqu’à Yves Guéna, qui conclut assez fidèlement avec ampleur cette grande période du XIX°s., tournée vers l’industrie, le vide et la circulation.
Pour certains de ces maires sont associés par leur nom à la ville C’est le cas des Gamenson, Marcillac, Lagrange, Estignard, Mie, Bardy-Delisle, Fournier-Laurière, Deffarges, Gadaud, Saumande, Pugnet, Barrière…

Ils ont tous participé, plus ou moins intensément, à détruire la ville médiévale pour celle que nous avons aujourd’hui.

Ces espaces rectilignes et vides, qui nous ouvraient à la communication, le succès commercial, l’industrie, la vitesse, la facilité, l’ouverture, la modernité, constituent aujourd’hui le problème majeur du futur plan de déplacements urbains, avec leurs lots de pollution, de bruit, d’esthétique, de réchauffement climatique, de saturation, d’embouteillages…

Ironie du sort, l’économie locale de notre temps s’appuie en grande partie sur ces objets qui n’avaient pas la valeur de leur rénovation, ni de la reconstruction.

:: Epilogue ::
Il semble aujourd’hui que l’optimisme du XIX°s. soit mitigé. Ce qui apparut comme un embellissement et une évidence n’emporte plus la même unanimité ou du moins la même exhaustivité. Et ce qui était affreux et malsain, devant être démoli, est aujourd’hui préservé et sauvegardé.
Là où aujourd’hui il est préconisé le contournement, la ville d’alors devait être transpercée de part en part. La création des voies d’échanges n’a pas véritablement eu l’impact économique attendu. Pas si on compare les choix qui ont été faits pour la ville de Sarlat, qui, dans sa catégorie, ne semble pas souffrir du manque de démolition et larges voies de communications pour son développement économique.

Par-delà des motivations techniques ou sanitaires, c’est bien un mode de pensée qui s’est imposé, une façon de penser l’espace, de concevoir le bâti et la communication. La rapidité de développement et d’application du concept de patrimoine est venu concurrencer cette pensée positiviste.

C’est bien la manifestation d’une rupture que la ville intègre aujourd’hui. Au niveau le plus intense de cette mutation, nous étions passés d’une pratique cyclique du temps, (modifications, réemplois, empilements), à une conception linéaire, figeant l’existant constitué en patrimoine sacralisé.

:: Crédits photos ::
Tour Barbecane: Archives Départementales
Projet 1881: A. Vigier, La Grande Traverse de Périgueux, (SHAP)
Consulat: gravure, cf. non connu
Hôpital Sainte Marthe: J. Lagrange
Moulin fortifié: Archives Départementales
Façade ouest St Front: cf. non connu
Hôtel St Aulaire: gravure, cf. non connu
Plans de voirie: Fournier Laurière, (SHAP)
Plan Rues Neuves: A. Vigier, La Grande Traverse de Périgueux, (SHAP)