Périgueux et son maréchal Bugeaud

Qui ne connaît la place Bugeaud à Périgueux ?

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Autant de monde certainement qui ne connaît pas la statue à son effigie, à peu près personne. On a connu aussi la caserne Bugeaud, laissant place aujourd’hui à la cité administrative portant toujours ce nom. Cette statue se trouve à côté de l’ancienne place du Maréchal Pétain, que l’on a en toute hâte un beau jour, renommé en place du Général De Gaulle.
Nous allons revenir sur certains fait d’armes de Thomas Robert Bugeaud, marquis de la Piconnerie.

:: Statuaire publique périgourdine ::
Car la tradition de la statuaire publique périgourdine, comme tant d’autres, est bigarrée. Elle peut jeter son dévolu sur Michel de Montaigne par exemple, sur Yriex Daumesnil encore, ou bien sur Bugeaud. Certes la philosophie et le droit sont généralement moins à l’honneur que l’art militaire en cette moitié de XIX°s.

:: L’honneur local au maréchal ::
C’est en conseil municipal du 1er août 1850, que le maire André Delphin Borros de Gamenson préside, qu’il est décidé d’élever une statue à la mémoire de l’illustre maréchal. Jean Joseph Etienne Estignard se chargera de son érection et de son inauguration en 1853.
Le socle, gravé dans le granit, mentionne tous les faits et titres honorifiques dont l’homme est alloué et qui lui valent tout l’honneur et le respect de la ville de Périgueux.

Ceux qui nous intéressent particulièrement aujourd’hui sont les suivants :

A VAINCU PACIFIE ET COLONISE L’ALGERIE

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Par ailleurs, l’historien et abbé Théodore PECOUT, dans ses Souvenirs Historiques, Biographiques et Archéologiques, nous apprend sur notre gloire locale missionnée en Algérie:

Là, il déploya de rares qualités comme homme de guerre. Infatigable dans la poursuite des Arabes, plein de résolutions dans le combat, amis de ses soldats, au bien-être desquels il veillait avec sollicitude, il se montra, en outre, administrateur habile et intègre.

De tels gratifications ne sauraient nous faire douter de la louable érection municipale, tenant en haute estime le courageux et fier maréchal. Car les qualités de l’homme de terrain ne se bornent pas à l’appréhension des oueds et des dunes. Il nous a également laissé quelques ouvrages de renom, entre autre :

De l’Etablissement de Légions de Colons Militaires dans les Possessions Françaises du Nord de l’Afrique en 1838.

L’Algérie : des Moyens de Conserver et d’Utiliser cette Conquête, de 1842.

Dans le cadre de sa vaste mission de pacification et colonisation de l’Algérie, l’auguste militaire applique sa devise. Ense et aratro ; « par l’épée et la charrue ». Son opération en Afrique du Nord a débuté en 1836 et s’est conclue par un traité avec Abd El-Kader en 1837. En 1840, il est nommé gouverneur de l’Algérie par le ministre et humaniste Adolphe Thiers, date à partir de laquelle il va remplir sa mission avec zèle et méthode, en conduisant une troupe de généraux studieux dans l’application de ses préconisations.

:: La méthode Bugeaud ::
Il s’agit de la fameuse méthode de l’ enfumade, qui consistait à enfumer les populations (hommes, femmes, enfants), enfermées ou emmurées dans des grottes, jusqu’à une totale ou partielle « pacification ».
Il ne s’agit que de diminuer la résistance de l’adversaire dans son entêtement à ne pas se laisser pacifier. C’est pourquoi le 11 juin 1845 à Orléanville, Bugeaud conseille à ses maîtres d’œuvres de généraux :

Si ces gredins se retirent dans leurs cavernes, imitez Cavaignac aux Sbéhas ! Enfumez les à outrance comme des renards.

Et la méthode fait recette. Un point qu’un soldat décrit :

Les grottes sont immenses ; on a compté 760 cadavres ; une soixantaine d’individus seulement sont sortis, aux trois quarts morts ; quarante n’ont pu survivre ; dix sont à l’ambulance, dangereusement malades ; les dix derniers, qui peuvent se traîner encore, ont été mis en liberté pour retourner dans leurs tribus ; ils n’ont plus qu’à pleurer sur des ruines.

En définitive, cette méthode qui se passe et de constructions onéreuses et de techniques savantes, fera plusieurs milliers de victimes. Au point même, c’est dire, que la technique du maréchal offusquera Paris, qui lui demandera des comptes.
Droit dans ses bottes, le maréchal assumera la responsabilité de ces actes, en les justifiant par une phrase célèbre :

Et moi, je considère que le respect des règles humanitaires fera que la guerre en Afrique risque de se prolonger indéfiniment.

Effectivement il fallait le préciser, on comprend mieux. Surtout en considérant que la méthode de l’ enfumade faisait partie d’un vaste dispositif de « pacification » consistant à affamer les populations civiles, sans distinction, en détruisant systématiquement tous les moyens de production agricole.

:: Maréchal nous voilà ::
Oh, à l’époque on ne s’émeuvait pas à outrance de ce genre de pacification ou contre-guerilla économe. Cela ne l’empêcha guère d’être élu à la Constituante par les électeurs de la Charente Inférieure. Il mourut sous les honneurs en 1849, et 4 ans après les massacres, sa statue était décidée au nom du peuple de Périgueux. A travers la pacification algérienne portée en louange sur la stèle, nous amendions et cautionnons la méthode de  l’enfumade,dont l’existence était connue et reconnue.

:: Aujourd’hui et/est hier ?::
Une large part de ce billet revient à l’article sur Wikipédia consacré au maréchal. La partie Discussion ne souffre d’aucune controverse majeure sur les faits évoqués.
Une question intéressante au demeurant. Peut-on qualifier aujourd’hui ces actes militaires de « crimes de guerre » ?
Non pour certains, car cette qualification juridique n’existait pas en son temps (TPI). Oui pour d’autres, car la qualification juridique détermine un acte sans se borner aux limites temporelles.

Il y aura aussi la position de l’historien, dénonçant l’anachronisme dans l’histoire des mentalités, nous interdisant de juger une époque ou un homme d’un autre temps. En somme, « c’était comme ça ». Certes, lorsqu’on parle du Mexique pré hispanique du XV°s., on conçoit aisément que les catégories cognitives et culturelles avaient quelque distance avec notre perception d’aujourd’hui. Que l’on sache, les catégories mentales en France au XIX°s., ne relèvent pas d’un autre monde. Et quand bien même, parlez de cet anachronisme aux algériens qui commémorent encore aujourd’hui les anniversaires macabres de ces massacres.

Et ce même si les généraux Bigeard, Massu et Aussaresses ne sont pas près d’avoir des statues à leur effigie. Dans le cas d’Aussaresses, c’est sont livre Services spéciaux : Algérie 1955-1957, paru en 2001, qui interpelle l’opinion publique et pas l’inverse. A l’époque encore, les historiens dénonçant les actes de torture de l’armée française en Algérie ne sont pas largement entendus.

Les massacres de populations civiles du maréchal Bugeaud n’ont évidement aucune raison d’être soulevés dans un cadre juridico-historique contemporain. Là n’est pas la question. En revanche, lui faire encore aujourd’hui l’honneur d’une statue, confirmant ainsi la pérennité de l’hommage que la ville de Périgueux lui rend, pourrait être ouvert à discussion. A fortiori aux côtés de Michel de Montaigne, a fortiori toujours quand la ville projette des jumelages avec l’Afrique du Nord, comme le Maroc, où Bugeaud a laissé des souvenirs sanglants.

Car en définitive, ce que la ville de Périgueux continue d’honorer, sans le savoir sûrement, c’est pour partie et en raison des motifs de l’hommage sur le socle (pacification et colonisation de l’Algérie), la méthode des enfumades des milliers de femmes et enfants algériens, ces arabes traités comme des renards et dont la vie valait moins que la peau d’un tambour.

On ne saurait rendre honneur à la colonisation de l’Algérie en oblitérant les méthodes qui l’ont rendue possible. Et rendre honneur à la colonisation de l’Algérie tout court, qui le ferait, à part quelques ultra nationalistes conservateurs dont la biologie et l’histoire nous débarrassent (trop) lentement?

Que son nom même soit associé à une cité administrative, incarnant par là la fonction et le service public, est troublant. Il serait plus idoine d’associer son nom à celui du futur incinérateur de déchets ménagers de la communauté. Au moins cela ferait sens. (Merci Laurent).

:: Epilogue ::
A l’attention des esprits les plus torves, il n’est en rien question de la responsabilité de l’actuel conseil municipal, absolument en rien. C’est bien pourquoi est mentionné tout au long du texte, la « ville de Périgueux » et jamais la « mairie de Périgueux », (sauf au sujet de l’érection de la statue, pas après).

Mais à l’heure où l’on baptise une place Robert Badinter, en ce qu’il a permis à notre société d’évoluer en ne coupant plus les hommes en deux pour les punir, on pourrait également méditer sur ce que cette place est en face de celle de Thomas Robert Bugeaud.

Les Archambaud et Périgueux

On s’attaque aujourd’hui à un gros morceau. Un des morceaux les plus imposants de l’histoire de Périgueux, une lutte sans merci, un combat de titans. La rencontre Mohamed Ali / George Foreman à Kinshasa à côté, c’était une bataille de polochons miniatures.

:: Planter le décor ::
Nous voulons parler bien sur, tout le monde l’aura deviné, du conflit qui opposa la commune du Puy Saint Front à la dynastie des comtes du Périgord, les incroyables Archambaud.
Plantons le décor en 2 minutes chrono. Les Bourgeois du Puy Saint Front (PSF), imposent le Traité d’Union à la ville de la Cité en 1240. Certes, ce texte pétro-constitutionnel est l’acte de naissance de la petite Périgueux.

Mais il est d’abord et avant tout humiliant pour les nobles et le clergé de la Cité, qui, habitués à leur système héréditaire et consanguin, se voient infliger un système électif dans lequel non seulement ils sont impuissants, mais en plus qui s’accapare leurs droits de juridiction.
Inacceptable pour le comte du Périgord, qui se doute que les Bourgeois sont en train de tout lui piquer ; déjà.

Et à ce rythme, il va pouvoir ouvrir des chambres d’hôtes dans son château de la Rolphie, plutôt bien situé, dans l’amphithéâtre gallo-romain au cœur de la Cité, à deux pas de Vésunna.
Qui sait si ces ambitieux du PSF en plus, ne voudraient lui contester la salle comtale dont il est si fier, dans le quartier des Farges, à côté de la Maison des Dames de la Foi ?
Ce qui devait être un traité d’union et de paix est en réalité une déclaration de guerre. Quelques années passent sans heurts, le comte rumine sa vengeance.

:: Archambaud veut jouer du couteau ::
Après moult fourberies et complots de toutes sortes, en 1246, rien de ne va plus. Baston générale entre la Cité et le PSF pour le plus grand plaisir du comte. Et ce au point que le sénéchal du Périgord, Pons de la Ville, doit interférer entre les belligérants. Crânement, le comte du Périgord le renvoie paître en le menaçant de mort, arguant qu’en Dordogne c’est lui le patron, pas le Roi de France. Erreur.
En pleine montée de testostérone, le comte rassemble sa bande de potes, des vassaux du Roi d’Angleterre, les vicomtes de Limoges, Fronsac, Bénauge, ainsi que nombre de chevaliers et vassaux, et fait le siège du PSF pour tout péter. Ils ne rentrèrent pas dans la ville, mais incendièrent et saccagèrent les environs, les champs de blé, les vignes, les granges, les moulins, etc.

Premier avertissement. Le sergent royal Hugues Massua remet au comte des lettres du Roi lui demandant de se calmer. C’était le 21 août 1246. Rien à faire. Le même jour, le comte ravage encore des vignes et les citoyens de la Cité s’emparent des réserves de fruits, les premiers raisins de la colère.
Le deuxième avertissement royal fut le bon, en la présence du commissaire spécial envoyé par Louis IX, le chevalier maître Pierre de Fai, dont on perçoit qu’il s’était déplacé avec quelque sérieux argument de persuasion.

Et puis en septembre 1247, c’est la douche froide. Le jugement définitif du Roi tombe. Le comte du Périgord prend une claque juridique dont il se souviendra :
1.Tous les revenus et les droits qu’il avait au PSF sont confisqués jusqu’à nouvel ordre
2.« Silence éternel » sur ses prétentions à nuire ou diriger au PSF
3. Confiscation autant qu’il plaira au Roi du château de la Rolphie
4.La Cité est condamnée à de lourdes amendes pour dommage intérêt au PSF
5.Le PSF obtient le maintien du Traité d’Union

Le comte semble se résigner, et décidé à jouer profil bas, il promet même de se croiser. Comme par hasard, il ne prendra jamais la mer…
En 1251, son fils prend la relève. Papa semblant avoir été châtié de n’être pas parti en Terre Sainte.

:: Archambaud essaye la politique::
Archambaud III semble vouloir réussir politiquement là où papa avait échoué par les armes. C’est ainsi qu’en 1266, Archi’ tente de récupérer le droit de battre monnaie au PSF, voulant décider de la quantité et de la qualité des espèces qui s’y fabriquaient. Semi échec, le comte n’eut que très partiellement accès à la planche à billets.
Les sociétés d’économie mixte n’existant pas, cette bataille juridique dura plus de 10 ans. Le comte laissa filer, donnant l’occasion aux Bourgeois d’exercer leur pression sur la Cité et les Sénéchaux royaux, histoire de récupérer encore quelques droits de juridiction supplémentaires.
Il semble que lorsque le PSF ne faisait pas de la politique, il faisait la guerre. Et quand la guerre cessait, il faisait de la politique. Rarement on dirait, la phrase de Clausewitz sur la contiguïté de nature entre guerre et politique ne fut si juste. De sorte qu’en politique ils guerroyaient et en guerre ils négociaient.

On peut dire qu’en ce début de XIV°, Philippe le Bel n’eut pas à dégainer le glaive pour séparer les belligérants. Ce n’était pas plus mal quand on voit comme les Templiers ont fini. Une incroyable succession de procès vit tour à tour Archambaud IV et les Bourgeois être demandeurs et défendeurs. La mode n’était plus à la masse d’arme mais davantage à la rixe juridique, ce qui allait être un progrès de courte durée en définitive.
Malheureusement pour la lignée, la Maison du Périgord semblait avoir de moins bons avocats que le PSF, qui vit globalement ses pouvoirs renforcés au fil du temps, malgré quelques succès d’estime à mettre au tableau de chasse comtal. Car la Couronne de France voyait le ciel s’obscurcir nettement avec les anglais en Aquitaine, et semblait essayer de maintenir un statu quo, ayant besoin du comte comme du PSF pour des desseins plus vastes.

:: Archambaud rate un péno ::
Après de fines manœuvres, le comte du Périgord répondant du nom gracieux de Roger Bernard, réussit, en 1353, à imposer un traité à son avantage contre les Bourgeois, qui s’étaient visiblement endormis sur leurs lauriers. Mais le destin leur étant toujours souriant, ce traité pour être exécutoire aurait du être visé par le Roi de France, ce qui ne fut jamais fait.
D’autant que la guerre montait en pression avec les Anglais, et que Périgueux était devenue une case hautement stratégique de l’échiquier politique.
Décidément même quand la chance semblait leur sourire, les comtes du Périgord échouaient sur le fil, comme si leur dynastie était marquée au fer par la poisse. Car ça chauffait tellement que par une nuit de mai 1356, les anglais s’emparèrent de la Cité largement plus vulnérable que le PSF.

Alors que la viande bouillie allait devenir à la mode, coup de théâtre ! Les anglais prennent une rouste, (phrase toujours agréable à écrire, surtout au rugby).
Prétendant avoir libéré la Cité après octobre 1356, le frère du comte du Périgord, Hélie Talleyrand, réclame et obtient tous les droits pour son frangin sur ladite Cité. Un véritable coup de tonnerre dans le PSF, qui voyait ses efforts anéantis depuis maintenant plus de 100 ans. Non seulement le PSF était à l’agonie, s’étant ruiné à combattre les anglais pour le Roi de France, mais en plus il perdait la totalité de ses droits sur la sœur ennemie de la Cité, qui a du ouvertement se gausser.

Mais quand l’histoire vous tourne le dos on n’avance qu’à reculon. Car en 1360, par le traité de Brétigny, la France lâche le Périgord aux anglais. Et ces cochons d’anglais que font-ils en 1362 en la personne de Jean Chandos, vicomte de Saint Sauveur et lieutenant du Roi d’Angleterre ?
Et bien ils rendent tous leurs droits aux Bourgeois du PSF sur la Cité au détriment du comte !
Un grand moment de solitude pour le comte du Périgord, qui, comme ses prédécesseurs voyait inexorablement ses prétentions tomber à l’eau, comme ça, par petits bouts, de lambeaux en lambeaux, de décrets en jugements et de jugements en décisions. En réalité, les anglais ménagent les Bourgeois qu’ils savent fidèles au Roi de France, n’acceptant la situation que sous l’autorité de cet infâme traité. Du coup, en hommes d’affaires éclairés, ils accordent aux Bourgeois la conservation de leur indépendance et leurs traditions.

:: Archambaud ou l’art de l’autodestruction ::
S’il y eut un homme en Périgord qui put intéresser Sigmund Freud dans ses recherches sur la psychologie des profondeurs, c’est certainement le comte Archambaud V. Cet homme fut si méchant et si cruel que seuls des traumatismes infantiles peuvent être la source de sa compréhension.
C’était du pain béni pour les Bourgeois. Il n’aimait personne et on le lui rendait bien. Même les anglais ne pouvaient pas l’encadrer, au point qu’en août 1363, le Prince de Galles, (dit le Prince Noir), qui n’avait pas laissé que des bons souvenirs dans la région, confirme les droits et privilèges des Bourgeois, à Périgueux et en présence d’un Archambaud serrant les dents.
Pensant bien faire, au moins pour le calmer, le même Prince Noir, aidé des comtes de Cambridge et de Pembroke, lui confisquent son château de Bourdeilles.

En 1376, alors que Du Guesclin lutte âprement contre l’occupation anglaise, Archambaud voit mieux à faire. Devenu complètement mégalo, cristallisant des frustrations séculaires dont la psycho-généalogie a le secret, (et sûrement la consanguinité aussi), le comte se déchaîne contre le PSF. Pendant 5 années, il se rend coupable d’une liste remarquable de crimes et forfaitures divers : invasion des bourgs, coups, blessures, assassinats, enlèvements, incarcérations, tortures, extorsions de fonds, rançonnement, razzias, démolitions, incendies…

Même le chapitre de Saint Front, normalement acquis à la noblesse, est exaspéré. Et c’est ensemble, avec les Bourgeois, qu’ils portent plainte à Paris, au début de l’année 1391. La procédure est accélérée tellement l’autre malade est en train de mettre le Périgord à feu et à sang. La promesse d’intervention royale arrive à l’été et à l’automne, un détachement de l’armée, dirigé par le vicomte de Meaux, Robert de Béthune et le Sénéchal Aymery de Rochechouart, s’entend venir de loin.

Et le 10 novembre 1391, le château comtal de la Rolphie est rasé, ainsi que la garnison entièrement trépassée. Dans les années 1392 1393, le comte est convoqué au Parlement de Paris. Silence radio. Car non content de l’avertissement, aveugle au fait que son mauvais caractère lui a déjà coûté 2 châteaux, il redouble d’intensité et s’enfonce dans la haine.
Au contraire, il va même jusqu’à déclarer que le Roi de France n’a rien à faire sur ses terres périgourdines, dont il est le seul maître. Y a rire et rire, et il aurait du se rappeler de ce qu’il en avait coûté à grand-père d’oser une telle crânerie.

Au printemps 1394, un nouvel avertissement tombe et ordre lui est donné de prêter allégeance et fidélité. Au lieu de saisir sa chance, Archambaud V confirme son absence totale de sens politique en répondant par un chantage à la trahison avec Richard V, Roi d’Angleterre.
Forcément, il n’y avait plus qu’à attendre la sanction royale, qui tombe le 3 février 1397. Pour l’anniversaire de 1247 et le jugement de Saint Louis, 150 ans plus tard, l’arrière petit-fils fait mieux que tous ses aïeux :
il est banni à perpétuité du royaume
tous ses biens sont confisqués
énormes dommages intérêts au PSF

:: Archambaud à la soupe populaire ::
On pourrait croire que l’histoire s’arrête là. Ce ne serait pas drôle et c’est mal connaître les Archambaud. Car c’est consternant mais il avait un fils qui avait dignement hérité de toutes les tares familiales. On ne peut aller jusqu’à dire qu’il s’agit d’Archambaud VI, vu qu’il n’a guère plus que son château de Montignac et que papa fut déchu de ses titres.
Même Montignac il ne saura le garder. Croyant pouvoir reconquérir les biens familiaux appartenant maintenant aux Bourgeois, il repart de plus belle à l’attaque. Sauf que là il s’agit davantage d’une mauvaise bande de brigands, une vulgaire association de malfaiteurs.

De guerre lasse, le Roi, dont on imagine le regard méprisant, envoie cette fois le Maréchal Boucicaut. L’énervé du Périgord court se réfugier dans son château de Montignac. Les Bourgeois se font un plaisir de montrer le chemin au Maréchal. D’autant qu’avant, ils se sont occupés de démolir entièrement (malins les Bourgeois) la salle comtale à côté de la rue des Farges. A la place de la Salle Comtale, nous avons aujourd’hui la rue de la Selle et la rue Condé.

A peine le temps de voir les feuilles commencer à tomber, en 1398, que le siège débuté à l’été se termine. On dira du fiston qu’il s’est bien défendu. Mais bon, vu ce qu’il reste du château de Montignac, on imagine sans peine la puissance de frappe du vieux Maréchal, sûrement désireux d’en finir avant l’hiver.
Et comme papa, le 19 janvier 1399, il est banni du royaume et tous ses complices et vassaux sont exécutés.
Et là on se dit que c’est fini, qu’il est SDF, qu’il va doit trouver un petit boulot, qu’il aura droit au RSA peut-être…

:: Archambaud bouge encore ::
Perdu. Mais il est temps d’en finir. Archi’ s’exile en Angleterre où il devient capitaine de l’armée du Roi. Il débarque à Bordeaux avec la ferme intention de recouvrer ses biens, sinon ses titres. Il s’empare de la forteresse d’Auberoche de laquelle il fait un temps illusion. Un temps seulement et juste une illusion. Il suffisait de l’imaginer sautant partout dans son petit fortin en hurlant ‘Montignac!’ ‘Montignac!’. Mais bien sur, sa place forte finit par être rasée et lui avec, de très près même.

:: Archi’ c’est fini ::
Le comté du Périgord est offert par la Couronne au Duc d’Orléans, qui conduira bientôt Henri IV à partager la Navarre et le Périgord, et nous changea fort des seigneurs locaux.
Qu’il s’agisse des Archambaud 1, 2, 3 nous irons au bois, ou les Hélie 4, 5, 6 cueillir des cerises, tous ces nobles perdirent quelque chose et leur règne consista à ne pas mordre la poussière.
Durant 152 ans, de 1240 à 1399, le Puy Saint Front ne cessa de lutter contre la dynastie Archambaud. A la fin de la guerre de 100 ans, au milieu du XIV°s., la commune du Puy Saint Front est ruinée, épuisée, lessivée, mais totalement libérée des prétentions de la noblesse locale à exercer leur autorité sur les consuls.
En toute logique, c’est une nouvelle période qui commence.

La vigile de la Saint Jean

Allez, c’est décidé. Cet été, ruedelachouette lâche la politique et ses avanies. Tout ?
Non, certains dossiers restent à suivre de près. Il y aura bientôt du nouveau sur la formation rocambolesque de la société d’économie mixte dont l’aspirateur à subventions aiguise des appétits d’intérêts très particuliers.

Mais quand même, il est temps de souffler ; nous déclarons la trêve estivale et gloire à la transhumance vacancière de nos édiles qui ne sauraient se déplaire, après tant d’années à prier la sacro-sainte Alternance, (au tour des autres de soigner leurs offrandes), de migrer enfin de la serviette de bain à Saint Georges de Didonne au transat de la plage de Pontaillac.

A la place, cela a du se sentir depuis quelques temps, on se penchera sur l’histoire de Périgueux, comme ça, en flânant. Que l’on nous permette d’annoncer la couleur. Point d’exposé magistral, d’empilements de dates, de compilations absconses. Des histoires plutôt, piochées au hasard des rencontres, qui font le sel de la ville ou sa tendance à suivre le courant général d’une époque.
En somme nous essaierons de partager au mieux ces choses, sans se passer d’une certaine subjectivité dans l’interprétation parfois, que nous mentionnerons toujours. Pas facile de rester léger tout en étant exact, précis mais sans lasser. Nous verrons bien.
Dans tous les cas, nous n’alourdirons pas la lecture de notes, de commentaires, de références et autres nécessités méthodiques et universitaires. En revanche et pour la suite, nous tiendrons à disposition sur demande, l’ensemble de la bibliographie et les textes de soubassements aux récits.

Car s’il est vrai que nous n’avons pas toujours été dans une démocratie pacifique et clientéliste, cumularde et vénale, nous n’avons pas toujours ignoré les liens étroits entre notre passé et notre devenir, ou plutôt celui des générations futures. Et au fond, les histoires qui ont fait cette ville sont un peu ce que nous sommes, ou ne sommes plus aujourd’hui.

La première histoire que nous allons essayer d’aborder est celle de la tradition festive qui habita et anima la ville durant des centaines d’années, qu’elle soit institutionnelle ou spontanée. Car ce qui nous semble être des fêtes aujourd’hui aurait, à certaines époques, pu paraître bien falot et insipide. Qu’il s’agisse de notre Carnaval ou du feu d’artifice du 14 juillet, du 15 aout ou du concours de la Truffe, la fête et les évènements publics dit de loisir, culturels ou oisifs, n’ont plus l’envergure et la spontanéité que l’on put attendre, même depuis quelques dizaines d’années.

Certains nous le rappellent souvent, à l’apéro, sur le marché. Nous ne l’oublions pas, en ces jours où mettre une table dehors nécessite une autorisation municipale, où la police déboule après 22h00 parce que la joie de la rue couvre le jingle de TF1, où la ville s’éteint avec le soleil, et quand bien même. Les marchés de nuit sont là pour nous faire acheter, sur fond de Barbapapa et musique d’ascenseur, des didgeridoos chinois et des sabots coréens.

Oui, cet espace public que nous ne pouvons plus occuper sans un formulaire administratif, cet espace qui de toute façon appartient aux voitures, cet espace dont on pleure l’absence de spontanéité et de vie mais qui dérange dès qu’il s’anime ; cet espace enfin, qui n’est plus destiné qu’à la consommation ordinaire dans le « carré » d’un serveur. Cet espace qui fut le notre pour partager et échanger, devient par le fer de la contrainte et l’incitation à la division, un espace compacté, hyper administré, qui finit par se vider de sa raison d’être.

Nous n’allons pas passer en revue l’ensemble des fêtes d’une année, il y en a trop. Il doit même y en avoir d’assez ennuyeuses. On remue dans le chapeau au hasard et on en pioche une.

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La vigile de la Saint Jean

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Nous sommes au début du XIV°s., la guerre de 100 ans arrive et la peste ravagera bientôt l’Europe. La monarchie féodale s’éteint lentement, annonçant l’absolutisme qui conduira à la Révolution, tandis que la Renaissance paraît encore si loin.
Les finances n’y sont pas, les disettes sont courantes quand les hivers sont trop rudes, comme trop souvent.
Les citoyens sont regroupés derrière les remparts du Puy Saint Front mais les ponts-levis et les herses sont levés. La ville grouille d’une intense activité pour le jour de la Saint Jean et la fête qui se prépare. Le terme même de vigile, au féminin, désigne une veille, ou veillée de grande fête religieuse. Cette fête sera place de la Clautre et n’est pas comme les autres. La place de la Clautre est très différente d’aujourd’hui. Tout s’y passe ou presque, des liturgies de plein air aux exécutions capitales, elle est le poumon économique et commercial de la ville, Cité comprise.

Elle est la place la plus imposante alors, car la place du Coderc, dédiée aux évènements civils et politiques, est bien plus modeste. Ne serait-ce que parce que le Consulat, l’ancienne maison de ville, occupe déjà un vaste espace, au-delà de la rue de la Sagesse. La place du Coderc reçoit aussi ses fêtes, comme celle du Mardi Gras, ou le Baco, la Charité du Mardi Lardier. Elle est inscrite au Registre des Charités, compte spécial dédié à une distribution de nourriture à l’attention de ceux qui en manquent, y compris à l’extérieur de la ville. D’ailleurs tout le monde y est invité et durant les années de disette, plusieurs milliers de personnes accourent, jusqu’à 4400. Autrement dit, la population de la ville pouvait presque doubler pour l’occasion.

Mais attention, cela reste une fête. En 1323 par exemple, les consuls ont commandé 74 porcs ! A la louche plus de 7 tonnes de viande pour laquelle il suffit d’imaginer une quantité de vin lui faisant honneur. Le clou de la fête, en ces temps festifs et débridés, était la fameuse Course de Femmes, dont nous aurons l’occasion de reparler et qui vaut un chapitre entier, sinon un détour prolongé.

Bref, revenus sur la place de la Clautre, il faut imaginer une quantité incroyable de commerces en rez-de-chaussées, étroits et combles, tous ouverts. Les bâtiments s’élèvent face à la cathédrale et lui sont accrochés. En ce jour la porte de la Gramelha entre Saint Front et la place n’a vu aucun rite d’expiation avant l’exécution d’un condamné à mort, ou aux sévices. Son nom de « larmes et de lamentations », elle ne le porte que trop bien, voyant sous son arceau les hommes implorer le pardon divin alors que les magistrats de la ville ont décidé leur trépas. Mais ce n’est pas le jour.

Bien qu’étant une artère importante, une des plus importantes de la ville, la rue Taillefer est deux à trois fois plus étroite qu’aujourd’hui. Et puis surtout il y a une imposante fontaine au-dessus de laquelle un orme déploie son ombre. Cette fontaine est l’unique de la ville et depuis longtemps, aussi longtemps qu’on se souvienne, elle est sacrée. Elle fait l’objet d’une vénération populaire et son eau est honorée tous les ans à la Saint Jean.
On perçoit aisément son origine païenne et la tolérance dont le chapitre de Saint Front fait preuve pour laisser cette fête se dérouler au pied de la cathédrale. Pourvu qu’il ne soit pas envahissant, même le paganisme avait encore droit de cité. Car pour la fête du printemps, au jour le plus long, il n’y avait rien de plus sacré que l’eau, détentrice capricieuse de la fertilité et des récoltes, source de la vie et condition de l’existence.

Pour l’occasion, la place est nettoyée consciencieusement et un mai est planté sur la fontaine. Cortèges, processions, veillées de chants, musiques et baladins, concours de poèmes agrestes, tout y est. Mais le point d’orgue de la fête, ce que tout le monde attend, c’est cette sorte de carnaval. Le Puy Saint Front est alors divisé en 7 quartiers, non par couches sociales, tout le monde est encore mélangé ; ce n’est que plus tard que Bourgeois et Messieurs voudront s’extraire de la populasse. Il s’agit de quartiers, des « gâches », qui sont autant de zones de guet, de tours et de portes fortifiées. La capacité à résister aux attaques et aux sièges est une nécessité. A la moindre faille, le comte du Périgord envahirait la ville, ou qui sait les anglais, ou pis encore les deux ensembles.

Cette fête de printemps, avec cette forme de carnaval, est l’occasion de la dérision et d’inverser les rôles, alors qu’un représentant de quartier se costume en grande pompe pour incarner quelques heures un personnage burlesque de notabilité. Nous avons ainsi une fine équipe, rassemblée sur la fontaine pour le temps de la cérémonie, qui se compose des personnages suivants :

Le Roi du Pont
L’Empereur de Verdu
Le Duc de la Limogeanne et de l’Aiguillerie
Le Marquis des Rues Neuves
L’Abbé de Saint Silain

Et ainsi de suite, le procédé se décline à l’envie.
Cette fête traditionnelle s’est perdue dans les âges, l’eau est devenue banale, bien qu’autant précieuse, la fontaine a été détruite, puis reconstruite, puis détruite définitivement. L’arbre a été arraché bien sur, la Gramelha rasée par l’architecte Paul Abadie et pour le jour de carnaval (entre l’Epiphanie et le Carême), on a préféré l’hiver au solstice d’été (Bacchanales) , la crémation de Pétassou, les autos-tampons et les jets de mousse à raser. Enfin, on a fait de cette place un parking, en lui concédant toutefois son marché, ininterrompu depuis sept siècles.

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Il y a pourtant eu des traditions à la fin du XIX°s. et au début du XX°s, qui font penser à des réminiscences, des atavismes populaires, dans le besoin de railler les notables, les rangs et les autorités. Là nous quittons les sentiers de l’histoire et laissons libre cours à la comparaison poétique et à l’imagination.

Il suffit d’observer la tradition en Rues Neuves, (celles qui n’existent plus), d’élire à grands coups de chopines un maire, un notable coloré et caricaturé. Là nous ne parlons pas de Jean Mourgoux, le premier maire de ces Rues Neuves qui se battit dans les années 1880 pour que le maire officiel n’oublie pas de raccorder le quartier, déjà déshérité, au réseau d’eau potable.

Et encore quoique. Qu’allait-il faire, sur sa chaise à porteur, soutenue par des gros bras, suivi par un cortège de joyeux drilles, autour de l’arbre de la Liberté place de l’hôtel de ville, tous les 14 juillet, en sonnant comme un ahuri dans sa trompe de chiffonnier ?

A ce propos, son « mandat » était renouvelé chaque année, comme naguère les consuls, précisément à la fête de la Saint Jean, autour d’un grand feu que l’on finissait vite par être incapable de sauter.

Plus près de nous, il reste quelques images.

Ici c’est l’Empereur des Rues Neuves, Jean Larue, qui n’est pas sans rappeler le Marquis des Rues Neuves du XIV°s.

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Certes, le costume n’y est que peu dicible et seule la main est univoque. Pour autant, on sent bien dans le regard une fierté digne des plus grands empereurs !

Avec le Général Justin, Commandant des Turcos de la Rue Neuve, on se rapproche du but. Et si les références ne vont plus vers une noblesse discrète depuis longtemps, c’est au rang militaire que l’on fait référence.

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Sabre au clair nous montre-t-il. Oh pas pour la guerre, c’est sur, mais pour écluser quelques verres c’est probable. Il n’y a peut-être aucun lien mais peu importe, nous étions sortis de l’histoire. Encore que l’histoire des mentalités est constituée de résurgences étonnantes parfois.

Mais nous sommes le 21 juin. Les restaurateurs et les cafetiers s’activent depuis tôt ce matin pour nous organiser une belle fête de la musique. La municipalité a publié le plan des animations musicales et des concerts, hiérarchisant aussi le niveau sonore prévu, ainsi que le planning et les horaires de passages des musiciens. Pour la place de la Clautre, les réjouissances sont les suivantes :

Sa Nou Mem | sega – reggae, 20 h
Ça et Là | maloya – traditionnel électro acoustique, 21 h30
Cyl Vibration | reggae – ragga, 22 h30
Ras Kh | dub électro, 23 h