Cénotaphe de la place Montaigne, les collabos de la mémoire

Le 13 juin 1944, cinq jeunes périgourdins sont exécutés par la Gestapo après avoir été torturés. Dans les jours qui suivent, un cénotaphe est spontanément élevé par les habitants, formant un monticule de fleurs autour d’un drapeau tricolore.

En 1968, le Comité pour Léguer l’Esprit de Résistance – CLER – proposa, déjà, l’édification d’un cénotaphe officiel.

20 ans plus tard, le 08 mai 1987, Yves Guéna inaugure un nouveau cénotaphe en lieu et place de l’original. Il est à l’emplacement exact du massacre, place Montaigne, à quelques pas du palais de justice.

Mais aujourd’hui en 2010, ce monument dérange le promoteur Eiffage pour son projet de centre commercial. Alors le maire de Périgueux explique dans Sud Ouest, le 13 décembre 2010, qu’il a « consulté les anciens combattants pour le déplacement du cénotaphe ».

Dans une silencieuse et générale indifférence, des questions se posent.

  • L’emplacement du cénotaphe est-il bien désigné pour recevoir Zara ou H&M ?
  • Les anciens combattants sont-ils les seuls concernés par cette mémoire ?
  • Un cénotaphe se réduit-il à être transporté pour devenir du terrain à bâtir ?

Bientôt Séphora sur le cénotaphe ?

Loin de moi l’idée d’un plaidoyer lyrique pour la mémoire avec un grand M. Mais il y a peut-être des limites dans l’extension du commerce. C’est aujourd’hui un lieu appartenant à la sacralité, qui demain, serait transformé en vulgaire, oui vulgaire, surface commerciale.

Un cénotaphe c’est quoi ? « C’est un tombeau vide à la mémoire d’un mort enterré ailleurs ou sans sépulture ». Le mot vient du grec kenotaphion, associant keno, le « vide » et taphtein, « ensevelir, enterrer » ((Alain Rey; Dictionnaire historique de langue française)).

C’est un tombeau. C’est une sépulture symbolique, mais une sépulture avant tout. C’est un tombeau sans corps. Et parce que le roi du béton local voit l’opportunité de se faire des couilles en or, le lieu de cette sépulture servirait bientôt à vendre des parfums ou des sandwichs ?

Cénotaphe spontané de 1944 place Montaigne (Coll. G.Penaud)

A-t-on bien conscience de ce que nous nous apprêtons à laisser faire ? Les vieux cons et leurs monuments on s’en fout, ce qu’on veut c’est de la marque comme à Bordeaux. C’est ça ?

Souvenons-nous que cette sépulture est à l’emplacement exact de l’exécution. La déplacer n’a aucun sens. On ne fait pas virevolter les tombeaux au gré des opportunités financières.

Michel Moyrand : le devoir de mémoire (mais courte)

En 2008, le maire de Périgueux créait une délégation d’adjoint au « Devoir de mémoire ». Mais qui le sait à part les potentiels électeurs concernés ?

Le 02 septembre 2010, le maire faisait un discours à la Filature à l’attention des anciens combattants de la seconde guerre mondiale.
Le politicien opérait tactiquement en deux temps. Dans le premier, il allait annoncer le contraire de ce qu’il défendrait dans le second.

« Je suis convaincu qu’il faut respecter l’identité de chaque lieu, sinon le risque serait grand de voir le temps effacer le souvenir ».

Après la pommade, les clous :

« Je veux ici redire mon attachement particulier au dernier lieu cité, la place Montaigne. Vous le savez, le projet d’une galerie commerciale, porté par un opérateur privé, est actuellement à l’étude sur cette place. Avec leur l’accord, car sans leur accord je n’aurais pas poursuivi la réflexion sur le projet, le monument qu’on appelle le cénotaphe sera – si le projet se concrétise – installé à un autre endroit de la place où, mieux mis en valeur, il pourra continuer à être un témoin, une vigie, pour les générations futures ».

Sans plans ni projet, personne ne saura ni où ni comment. Sur un air de On the road again, nous savons que le cénotaphe part en ballade. Il serait au mieux en périphérie d’une emprise foncière de 3000 m², ni plus ni moins que la surface de la place Montaigne.

On saisit alors le sens d’ « attachement particulier »

Qui sont les dépositaires du cénotaphe ?

Le maire considère que les seuls à pouvoir donner leur avis sont les anciens combattants. Comme si en voulant déplacer un palais de justice, l’on ne consultait que les magistrats.

Cette mémoire est commune, chacun peut en justifier l’héritage. Un héritage légitime qui n’est pas plus la propriété d’un groupe de survivants, que la mémoire collective des descendants que nous sommes.

Et selon le maire, nous n’aurions pas un mot à dire. Il faudrait constater qu’en lieu et place de ce cénotaphe, trône une galerie marchande avec son Geneviève Letue ou son Pizza Machin ?

Le promoteur immobilier décide, le maire exécute les ordres et nous, nous éteignons la radio. La sépulture sans corps de ces jeunes résistants ne vaudrait donc plus aujourd’hui que l’indifférence. Elle ne mériterait donc pas plus de respect qu’elle est transportable au gré des opportunités immobilières.

Voilà un égarement lourd de sens. Le lieu des morts se marchande donc aussi facilement que du terrain à bâtir. A l’heure où un vieil homme de 93 ans pousse le cri de « Indignez-vous ! » ((Cf. Stéphane Hessel sur Rue 89 par exemple)), je ne veux pas croire que l’apathie périgourdine méprise jusqu’à la mémoire de ses morts.