« Dans le doute, abstiens toi »

Ah l’abstention ! Comme à chaque élection, mais avec plus de relief pour les régionales, les politiques lèvent les bras au ciel, sans clivage et à l’unisson. L’abstention : métastase du suffrage universel ! Gangrène de la démocratie moderne !

Ne pas voter vous dit-on, c’est voter par substitution pour les extrêmes, pour X ou pour Y, mais toujours pour l’adversaire. En période électorale, le candidat dans un élan compassionnel se porte au chevet de la démocratie, exhortant le peuple à voter (pour lui si possible).

:: Un phénomène complexe ::

A contrario d’un scénario généreusement débilisé par beaucoup de politiques, l’abstention est un phénomène complexe. Ses causes et ses origines sont multiples, variées, comme insaisissables parfois. L’article de David Mongoin sur ce point est intéressant en balayant un champ large: Variations politico-juridiques sur l’abstention électorale.

N’empêche, à l’instar de la montée du chômage, des inégalités et des transferts de souveraineté plus ou moins assumés sans contrepartie démocratique équivalente, l’abstention est en plein essor depuis les années 80. Comme le montrent Jean-Yves Dormagen et Céline Braconnier dans Démocratie de l’abstention :

Le chômage, l’intérim et la précarité de l’emploi expliquent en partie le lien fort entre exclusion sociale et exclusion électorale.

Ces causes sont largement analysées et connues. Elles sont portées à leur paroxysme sur les populations nomades, « les gens du voyage », dont la Halde dénonce l’empêchement à la participation aux scrutins, parallèlement au défaut d’accès à l’éducation. La délibération du 14 septembre 2009 est explicite sur ce point:

En conséquence, le traitement réservé par la loi à cette catégorie de citoyens français, identifiés par leur appartenance à la communauté des gens du voyage, entrave directement et de manière excessive leur accès au droit de vote. Il caractérise une violation des articles 3 de la Constitution de la Ve République et 6 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, lequel dispose : « la loi est l’expression de la volonté générale. Tous les citoyens ont droit de concourir personnellement, ou par leurs représentants, à sa formation. »

Aussi l’Abstention, abstraite et coupable d’un déni de démocratie, revient concrètement et au cas par cas à la face de ceux qui la geignent comme un déficit structurel de suffrages. Elle est largement le fait de l’exclusion et de la pauvreté, du manque d’éducation, de misère parfois et au fond, de désespoir. Un désespoir naît de l’équivalence entre les modes de gestion publique. Une équivalence qui manifeste l’incapacité des pouvoirs publics à changer le monde (LOL Lipdub), à modifier les conditions de vie, tout en promettant perpétuellement le contraire.

:: Une abstention utile ::

Incapacité avons-nous dit ? Pas si sur. Prenons le cas de Michel Moyrand, maire de Périgueux. Conseiller régional sortant, il défend (Sud Ouest 10/03/2010) un bilan « excellent » mais craint un « rejet de la politique ». L’abstention ? Un simple manque de connaissance des citoyens qui n’ont pas encore compris le rôle de la Région. D’autres questions ? Non, c’est torché.

L’homme s’était présenté à Périgueux en 2008, en promoteur de la démocratie participative, il proposait dans son programme une « politique nouvelle », « une vie plus démocratique », offrant « à chaque citoyen la possibilité d’être associé à l’action municipale ». Effectivement, l’ADELS promeut ce genre de dispositif énergique pour lutter contre l’indifférence et le sentiment d’exclusion.

Problème, une fois élu, le maire a délaissé cette partie du programme pour se concentrer sur une politique pyramidale, de réseaux et de clientélisme. Rien de nouveau donc, son adjointe à la démocratie participative a été réaffectée à de tout autres tâches (à la voirie on nous dit dans l’oreillette, c’est à vérifier).

Quant au cumul des mandats, il en est un ardent défenseur, s’étant positionné contre l’initiative du PS d’ouvrir la question lors du référendum interne du 1er octobre 2009; par lequel il s’est trouvé au final sévèrement désavoué. Des apparatchiks fermés à l’évolution de la démocratie, jouissant de petits privilèges au sein de baronnies (collectivités locales) qu’ils tètent sans faim, voilà ceux là mêmes qui s’étonnent publiquement d’un « rejet de la politique » ?

:: L’excellence de l’hypocrisie ::

C’est ce candidat se targuant d’excellence, qui promettait l’amélioration de la démocratie et la lutte contre l’exclusion, qui déplore aujourd’hui le risque d’un fort absentéisme ?
Faudrait-il applaudir au nom de la démocratie de les voir jouer ce vaudeville ? Michel Moyrand était le premier à nationaliser les régionales. Son adversaire entend maintenant municipaliser les régionales, contre l’avis du candidat sortant (Dordogne Libre 09/03/10 : Des régionales aux allures de municipales à Périgueux). C’est là le spectacle par lequel on est censé être motivé pour aller voter ?

En réalité, l’abstention ne dérange nullement le candidat, le principe de « majorité » faisant foi et assurant son bonheur. Elle est au contraire un outil très pratique utilisé en cache-misère de la République. Si elle faisait tant problème sur le plan de la légitimité, on les verrait lutter contre elle avec acharnement et non s’en servir à des fins utilitaristes.

:: Les prédicateurs de la République ::

Auront beau jeu les prédicateurs et les prosélytes. Aujourd’hui même JF Cros se lance dans des incantations républicaines, n’hésitant pas à s’attribuer un point Godwin avec sa comparaison sur le nazisme. Si avec l’ombre de la rafle du Vel’ d’Hiv’ vous n’allez pas voter, c’est que vous êtes ou un crétin, ou un salaud.

L’abstentionniste a toujours tort. Soit il n’a rien compris à ce qui se passe, soit il lézarde, soit il est anti-démocrate. Cette obstination à refuser de regarder la réalité sociologique en face est symptomatique.

Reste une question. A partir de quel taux d’abstention, la légitimité sera-t-elle suffisamment dérisoire pour agir réellement et concrètement contre ses causes ?