Déménagement de la mairie, un maire unique en 800 ans

Que l’on nous permette en aparté de partager une joie singulière.
A une large majorité, le Parlement Européen vient d’approuver l’amendement 138, (cf. Paquet Télécom) qui dispose :

en vertu du principe selon lequel aucune restriction aux droits et libertés fondamentales des utilisateurs finaux ne doit être prise sans décision préalable de l’autorité judiciaire en application de l’article 11 de la charte des droits fondamentaux, sauf en cas de menace à la sécurité publique où la décision judiciaire peut intervenir postérieurement.

En clair, l’accès à Internet étant reconnu comme un droit fondamental, il devrait être impossible d’en interdire l’accès par voie administrative, comme le voudrait le gouvernement français par le biais de la future Haute Autorité pour la Diffusion des Œuvres et la Protection des Droits sur Internet, (HADOPI) et surtout son bras armé, la Commission de Protection des Droits (CPD).

Ne pas laisser un gouvernement attribuer à une administration subordonnée la compétence de décider seule de la privation d’un droit fondamental, sans autre enquête qu’un relevé d’adresse IP, voilà tout le sens de cet amendement contre les dérives du pays des (ayants) droits de l’Homme.

Quelques considérations sur le déménagement de la mairie.

Puisqu’il s’agit du maître projet de la mandature 2008/2014, de ce qui sera la trace du passage du maire actuel à Périgueux, autant s’y arrêter quelques lignes. Ce projet est intéressant à plus d’un titre, technique, légal, financier, historique, symbolique et identitaire.

:: Finances ::
On ne va pas s’appesantir ici sur ce thème. Nous l’avons détaillé avant. Gardons à l’esprit, hormis les couts de fonctionnement non communiqués, (prévus ?), l’investissement sur le foncier devrait tourner autour de 2.75 M€ / 3M€ et les travaux prévisionnels de 1M€ pour 1800m² sont largement en dessous de la réalité, le double s’en rapprochant davantage. Au bout du bout, il ne serait pas excessivement déconnant de prévoir entre 5M€ et 6M€, 7M€ au pire.

:: Normes et législation ::
Arguments dominateurs du maire. L’actuel hôtel de ville n’est pas aux normes, (surfaces règlementaires et lois sur l’accessibilité handicapée), il faut donc changer de bâtiment.
Démonstration dans le dernier bulletin municipal :

. Pour respecter la règlementation vis-à-vis des agents
L’extension si elle est peu plausible, du bâtiment actuel, n’interdit en rien une délocalisation de certains services vers d’autres bâtiments par exemple. Piste de réflexion imparable lorsque, dans un contexte économique tendu, on cherche les économies possibles, par surcroît lorsque les finances communales nécessitent un « rééquilibrage ». Mais l’obsession du contrôle centralisé de l’administration broie tout dialogue sur son passage.

. Pour être plus efficace
Mieux installés, donc plus efficaces… Les connaisseurs apprécieront !

. Pour être plus efficient
Le regroupement de la maison des Association, du CIJ et de l’Office de Tourisme dans l’actuel hôtel de ville, n’interdit en rien de les imaginer à leur aise dans les locaux de l’actuelle CCI ou de tout autre.
On ne doutera plus que des liens très étroits unissent l’Office de Tourisme et la Maison des Associations… Mais enfin, de là à faire passer l’hégémonie administrative et la monomanie de la surveillance pour de l’efficience, il y a une frontière que seule la mauvaise foi peut franchir.

. Pour assurer un meilleur accueil aux usagers
Exit l’argument de la loi pour l’accessibilité des handicapés, trop bidon, puisque le problème est strictement identique pour le bâtiment de la CCI.
L’argument massue ici, c’est l’accueil du public dans l’actuelle salle du conseil municipal, trop petite.
Le maire pourrait déjà faire comme quasiment partout ailleurs, dématérialiser le conseil municipal en le filmant et en le mettant en libre consultation (streaming) sur Internet.
Et puis pour une salle trop petite, il faut changer de bâtiment. Tant qu’à être pris pour des imbéciles, allons jusqu’au bout. Hein ?!
Reconnaissable à ce qu’il ose tout, on en aura pour notre argent.

Bref, toujours pas l’ombre d’une piste tangible, un dossier vide à mettre un détective au chômage technique. Le véritable mobile de ce projet semble toujours inavoué, sinon bafouillé, enfoui sous les gravas d’une complainte politicienne.

Or le problème n’est qu’auxiliairement technique et règlementaire. Car c’est de la mairie dont nous parlons et pas d’un simple bâtiment administratif. Réduire le problème à une norme et une règlementation ou des dispositions techniques, c’est nier dans le même temps tout ce qui touche à la notion de mairie, d’histoire et de symbole, de pouvoir et d’identité.

:: Historique ::
Le maire brandit à l’envie l’argument de la modernité. Que n’a-t-on pas fait au nom de ce mot rondement creux, tant qu’il n’est pas strictement explicité et circonstancié.
C’est par exemple au nom de cette modernité que l’on a voulu raser la tour Mataguerre.
Une fois en 1817, au prétexte d’élargir la rue des Farges, et l’autre en 1876, où le conseil municipal décide qu’elle sera « démolie et ses matériaux vendus aux enchères ».

Le lieux du pouvoir civil a été installé place du Coderc du XIIIème s. jusqu’au XIXème s., époque de la destruction du Consulat où siégeaient le maire et les consuls. Soit environ 700 ans. En 1832, fut conçue sur ces ruines l’actuelle halle couverte.
A la suite de quoi le lieu du pouvoir civil a été transféré en 1831 dans un bâtiment appartenant à la famille Lagrange-Chancel, pour être, encore, au jour le jour, l’actuel hôtel de ville. Soit 178 ans.

Cela fait près de 800 années que les maires de Périgueux se succèdent en ce lieu de la ville, au cœur du Puy Saint Front. Non parce qu’ils n’étaient pas modernes à la façon du maire, ni qu’ils étaient plus ignorants, on en doute fort.
Dans les deux cas, l’hôtel de ville était sur une place centrale de la ville, ou le Coderc ou l’ancienne place de la Concorde. Il n’y a qu’un moderniste éclairé (au néon), qui peut imaginer une mairie excentrée, mal implantée, de biais, faisant face, non à la ville et aux citoyens, mais à un immeuble de logements.

De grâce, par pitié, monsieur l’adjoint à l’urbanisme qui êtes également architecte, expliquez au maire la différence et faites produire cette décision en connaissance de cause. Faites lui découvrir au moins quelques pages de cet ouvrage de référence qui est :

Histoire de la ville
Leonardo Benevolo
Broché 1995

Vous l’avez nécessairement en votre bibliothèque.

Si sur ce point il est incontestable qu’aucun maire avant lui, depuis 800 ans, n’avait commis un tel geste, il est parallèlement aisé de comprendre pourquoi.
Qu’il s’agisse d’agrandir la salle des mariages ou celle du conseil municipal, ou d’améliorer les conditions de travail des salariés municipaux, (à juste titre évidement: paix à Zola), nul n’aurait pu, sauf lui, proposer une telle alternative. Il fallait nécessairement, au préalable, être parfaitement vierge de l’histoire de la ville et de sa signification.
Et pour un maire cela n’arrive pas tous les jours. La preuve, il est unique en 800 ans. Quand on pense, par surcroit, qu’il est capable de s’en flatter, c’est que l’on n’est pas loin de toucher le fond.

:: « Symbolithique » ::
Pourquoi, avant notre maire actuel, aucun de ses prédécesseurs n’avait envisagé sérieusement, en 800 ans, de déplacer le cœur du pouvoir en dehors du cœur de la ville ?
Parce qu’ils n’étaient pas modernes, et lui si ?
Parce qu’ils étaient moins clairvoyants que lui ?
Uniquement pour satisfaire l’égo de l’apparatchik inféodé à son appareil?
C’est possible, mais par dignité pour la ville et les habitants c’est à exclure par principe, pour conserver un peu d’espoir.
Pour l’heure, il se targue de ce que le projet était dans son programme électoral, que les habitants l’ayant élu, ils ont donc automatiquement souscris à ce projet.
Un pathétique alibi de démocratie représentative, parfaitement a contrario de ses engagements de campagne pour une démocratie participative, qui ne vient démontrer que le vide sidéral habitant ce programme politique en matière de projets urbains et de vision pour l’avenir.

Comment pourrait-il faire l’économie de réaliser son seul et unique projet, le seul par lequel il ait une chance de marquer les mémoires autrement que dans les archives municipales ?
Si pragmatiquement et économiquement le projet se montre timidement défendable, comme le prouve l’absence d’arguments de fond et la redondance d’une rhétorique positiviste et pompidolienne, c’est bien que la confirmation de ce projet n’a de raison que dans son absence d’alternative et d’imagination. C’est oublier un peu vite la vivacité des traditions locales. Demandez à quelque passant, par exemple, où se trouve la place Marcillac, renommée ainsi en l’honneur du maire qui concrétisa l’acheminement de l’eau potable dans la ville au XIX ème s.

Le conseil municipal de l’époque, croyant bien faire, avait fait renommer ainsi la place de la Clautre par décret municipal, le 15 aout 1836. Rien n’y fit. Rien. Le 22 février 1890, le conseil fit enlever les plaques portant le nom de Marcillac. Celle de la Clautre n’y fut revissée que bien plus tard.
Parce que la place de la Clautre l’était depuis des centaines d’années et qu’elle avait un sens, il n’était pas pensable qu’un maire et sa lubie l’emportent sur les habitants, la toponymie et sa signification.

Autant notre maire, dont l’unique titre de gloire sera d’avoir été unique en son genre, pourra déplacer la mairie, autant, par la suite, il est possible que la mairie réinvestisse ses quartiers au cœur de la cité ; un jour. Certes, c’est difficile à saisir pour quelqu’un qui n’a que pour histoire son passé de conseiller municipal et seul avenir l’échéance électorale de 2014.
Peu importe pour lui de savoir ce qu’il a fait. Seul compte visiblement pour lui de pouvoir dire :

– Je l’ai fait

Peu importe donc que les périgourdins aient une mairie faisant face à des logements, sans perspective ni profondeur, excentrée, fardée comme un manoir de notable enrichi par la révolution industrielle, en mal de l’ostentation si caractéristique des bourgeois provinciaux. Le projet tient davantage d’une pataphysique du désespoir que d’une décision courageuse et pertinente.

:: Epilogue ::
Pour le maire, se dissimuler cyniquement derrière les principes les plus usés et désuets de notre système représentatif, consiste à renvoyer la balle dans le camp des citoyens, qui l’auraient élu pour déménager la mairie. A ce titre il a raison, bien qu’il trahisse sans vergogne ses engagements de campagne en matière de démocratie locale.Il sera donc strictement de la responsabilité des périgourdins, d’avoir consenti au déménagement de leur mairie. Et c’est ce qui compte.
Or c’est un signe inquiétant que de voir une population si docile et facilement manipulable, qu’elle méconnait sa propre ville, l’histoire qui a fait les périgourdins, autant que les périgourdins qui ont fait leur histoire.

Il y a là un vide contemporain, symptomatique de l’identité locale. Un périgourdin ne serait plus qu’un habitant de la ville de Périgueux, un état civil et administratif, rien de plus?

Aussi le terme de périgourdin ne serait que géographique au mieux, mais ne servirait plus à définir et caractériser une identité, ou une référence servant à se définir soi-même?

En approuvant le déménagement de la mairie, les périgourdins se nient eux-mêmes. Ils se coupent des racines de leur histoire, en ne comprenant plus pourquoi, pendant 800 ans, le pouvoir, leur pouvoir, a été à cet endroit de la ville. Et ce faisant, ils ne discernent plus pourquoi il devrait y demeurer. Certes, on pourra me rétorquer que la majorité faisant loi, il faut s’incliner. Ce que je consens sans regarder le sol.

Nous serons collectivement, une génération responsable d’avoir voulu, sinon d’avoir laissé un maire peu inspiré et ignorant, (transposable dans n’importe quelle commune de France au nom des intérêts d’un parti politique), fouler du pied les racines identitaires et historiques. Pour un obscur opportunisme politique et vaguement technique, flanqué d’une rhétorique de la modernité anachronique et propre au XIXème s., nous aurons consenti à le laisser dénaturer et dévisager l’histoire, autant que l’identité de la ville.

Par cette responsabilité collective, nous serons jugés un jour par d’autres générations. Et si ces dernières auront l’indulgence d’avoir oublié le nom du maire, elles accuseront à raison les périgourdins d’avoir oublié ce qui les faisait périgourdins.

FORTITUDO MEA CIVIUM FIDES