Dordogne Libre en ligne, un cas de malbouffe informationnelle

L’adaptation des médias d’informations à la « révolution » du web (en particulier 2.0) touche également la PQR (Presse Quotidienne Régionale). C’est le cas aussi à Périgueux avec les quotidiens locaux Sud Ouest Dordogne et Dordogne Libre.

Dans la foulée de Sud Ouest, Dordogne Libre a lancé sa version 2.0, comme nous l’avions évoqué avec la révolution de l’information locale en avril 2010. Après l’ouverture de comptes Facebook et Twitter, le lancement de la plateforme de blogs est venu parachever la transformation.

Nous faisons un bilan mensuel du blog des journalistes, devenu le canal officiel du journal sur le web. Car si l’ancien site présentait des articles complets mais en petite quantité, Dordogne Libre a choisi de faire l’inverse aujourd’hui. Beaucoup d’articles au quotidien mais allégés par rapport à l’édition papier.

Pour l’heure le journal a besoin de générer du trafic et de fidéliser son lectorat sur internet, seul espoir de convaincre des annonceurs pour rentabiliser le blog ((Sauf si les ventes papier doivent supporter le coup de l’édition numérique)). Il est donc intéressant de voir comment la rédaction s’y prend et à qui elle s’adresse à travers les sujets traités ((Même s’ils font partie de la stratégie dans le modèle économique recherché, nous laissons pour l’instant de côté les blogueurs invités et les blogs hyper locaux)).

Enjeux économiques de la PQR et publicité

Le lien le plus important sur dordognelibre.fr est celui de Presseregionale.fr, un site regroupant l’ensemble de la PQR. De ce site on peut aller sur « l’offre publicitaire web » maîtrisée par le groupe Amaury à travers la société Amaury Médias. Cette régie publicitaire met la « marque » PQR en valeur, vendant un fort trafic de visiteurs uniques et proposant des formats publicitaires variés.

L’offre de la PQR est articulée autour de 5 concepts clés que l’on retrouve dans le nouveau Dordogne Libre ou Sud Ouest. Information en continu (temps réel), proximité (là où tu es), services (météo trafic etc.), multimédia (diversité des formats), interactivité (commentaires sondages etc.).

Ces nouveaux principes sont la réponse des professionnels à la crise de la presse et sa mutation numérique. Dordogne Libre s’adapte à cette révolution et pourrait devenir le 40ème site d’info locale proposé par Amory Médias si le Groupe Sud Ouest décide d’individualiser Dordogne Libre.

L’enjeu pour le nouveau Dordogne Libre est donc de générer du trafic pour intéresser les annonceurs. Il doit donc se positionner comme l’annonceur lui-même, en recherche d’audience, s’appuyant sur sa valeur ajoutée : la production d’information.

C’est cette production de contenus qui est ici passée au peigne fin. A qui s’adresse ce contenu et comment est-il distribué ? Au final, peut-on confondre la génération de visiteurs uniques avec le métier de l’information, le journalisme ? Quelles conséquences ?

Le volume d’informations de Dordogne Libre

Au mois de mai, le total est de 186 articles (6/jour en moyenne). Le volume global est d’environ  20 500 mots, pour une moyenne de 110 par article. Le plus petit article comprend 31 mots (il passe presque dans Twitter) et le plus long est de 645 mots.

Première remarque, en un peu plus de 100 mots, il est difficile de répondre à la règle des 5W en proposant une mise en contexte, des croisements d’info et une perspective quelconque. Il s’agit davantage d’un patchwork de dépêches et de breacking news qui se rapprochent du micro-blogging ou de Facebook.

Information très courte, très vite lue, évitant ainsi toute lassitude et ne requérant aucune exigence pour le lecteur. Le rapport entre la vitesse d’assimilation et l’énergie dépensée pour l’assimilation de l’information est optimisé à outrance (le temps est compté). On lit plus facilement 10 dépêches AFP qu’un long article de fond, on augmente ainsi le nombre de pages vues, c’est préférable pour l’annonceur potentiel. On voit ici l’application d’un principe du web marketing.

Exemple: 03h00 de conférence et un seul sujet

Le 20 mai, la préfète de Dordogne a tenu une conférence de presse de 03 heures, faisant l’inventaire de la position du gouvernement en Dordogne. Economie, emploi, société, plan de relance, sécurité routière, immigration, délinquance, la représentante de l’Etat a fourni une lourde communication multithématique.

En « 110 mots », impossible d’aborder chaque sujet, difficile même d’espérer un compte rendu correct. Par conséquent, Dordogne Libre a sélectionné puis développé un seul sujet le 21 mai : l’immigration (221 mots). Le titre : Les familles sans-papiers de l’agglo doivent partir, assure la préfète se positionne sur les affects sous la forme d’un story-telling plutôt qu’une mise en contexte de la politique migratoire.

Le critère de sélection du sujet plutôt qu’un autre et la manière de le présenter donne une bonne idée sur ce qu’on attend de l’information numérique pour générer du trafic. Le journal élude le contexte et la quasi-totalité de la conférence de presse en donnant l’impression que le thème était le sort des sans-papiers périgourdins.

Catégories et hiérarchie de l’information : la suprématie du sport

Nous avons divisé l’information en 8 catégories : Sports, Faits divers, Social, Loisirs (et divertissement), Politique (et urbanisme), Economie (emploi compris), Culture, Société.

A elles seules, les catégories Sport, Faits divers et Loisirs représentent 58% de l’information globale.

Proportion selon le nombre d'articles


Premier constat, la rédaction mise une bonne partie de sa réussite sur le sport. Le ciblage est lucide puisque le trio des notes les plus lues appartient à cette catégorie. La majorité des lecteurs aime le sport, elle a ce qu’elle veut.

A titre de comparaison, 17 articles sont consacrés à l’équipe de rugby locale, 18 à la culture, 19 à la politique, 14 au social.

L’information sportive est économique. Rapide à générer, elle a un faible coût de production. Classement, score à la mi-temps, composition de l’équipe, transfert de joueurs, rien ne sollicite la réflexion, l’enquête et in fine la matière grise du journaliste.

La conjonction entre une information très rentable et une demande forte du lectorat amène à cette domination du sport dans l’information locale. Cette disproportion est au détriment du journalisme, de la démocratie et du citoyen. Mais là n’est pas le problème de l’annonceur qui exige du trafic, ce n’est donc plus celui du journaliste.

Évincées, économie, culture et politique sont les parents pauvres de l’information locale, totalisant à eux trois 23.86%, à peine plus que le Sport à lui seul.

Deuxième constat, les sujets les plus complexes mais aussi les plus décisifs pour la société sont relégués à un rôle subalterne.
C’est aussi la catégorie d’articles la plus exigeante. L’explication du Plan de Déplacements Urbains et ses conséquences est plus touffue à mettre en œuvre que le récit de la énième défaite du club de basket. Dordogne Libre peut remercier en l’occurrence son lectorat de préférer les exploits athlétiques de nos périgourdins les plus hardis à la question de l’étalement urbain.

En proportion du volume de mots le sport écrase la concurrence

Proportion en volume de mots

On aurait pu penser que les sujets les plus complexes, malgré le faible volume d’articles, bénéficient d’un nombre de mots plus important que les sujets simples. Non, là encore, le sport est l’objet de toutes les attentions. Il accapare à lui seul 28%, près du tiers des mots produits, 131 mots en moyenne contre 110 pour l’ensemble.

Economie (98), social (87) et culture (82), sont les thèmes les moins investis en nombre de mots. Peu d’articles, peu de mots, sont les indicateurs qui confirment la tendance sportive du journal, consacrant près du tiers de son énergie à informer sur le sport local.

Consommer vite une information 0%

La conjonction de ces deux tendances a pour résultat une information calibrée pour générer du trafic. Sports, loisirs et faits-divers accaparent près de 60% de l’information globale, alors que les articles sont déjà réduits à des dépêches. Certes, l’échotier n’est pas un journaliste d’investigation et s’en vante même comme nous avons pu l’entendre. Pourtant, il se présente bien comme un média d’information. Mais sur quoi et comment? Dans quel but?

Car c’est en parallèle une victoire pour les activités qui ont intérêt à rester dans l’ombre, celles pourtant qu’un journaliste pourrait « révéler », porter à la connaissance du lecteur, lecteur dans les conditions actuelles moins citoyen que consommateur avant tout.

Dès lors, cette information est moins produite par le journaliste que relayée. On se contentera de relayer un communiqué officiel de la part d’un responsable politique, sans jamais ni enquêter, ni poser la moindre question dérangeante. La rédaction n’est plus le lieu où l’on produit activement, positivement de l’information, mais une simple caisse de résonnance des évènements.

Aussi dans ces conditions l’information ne sert pas à porter à connaissance, cultiver, enrichir, formuler des problèmes, analyser des situations complexes, mettre en contexte et en perspective, mais avant tout à générer des visiteurs uniques, seul critère valable pour l’annonceur.

Ce visiteur unique, le lecteur-consommateur (tout est dans le trait d’union), est placé en situation confortable. Le temps de cerveau disponible est optimisé par la domination de sujets futiles ou simplifiés à l’excès. Jeux, loisirs, divertissements, sont là pour rassurer notre propension humaine à la légèreté.

Ce modèle d’information que Dordogne Libre est en train de proposer fait heureusement l’objet de critiques profondes de la part de certains journalistes. C’est le cas par exemple de J-C Féraud sur son Ecran Radar quand il dénonce :

… cette « junk news » que l’on produit et que l’on consomme à flux tendu comme de la malbouffe informationnelle

Alors d’accord la profession est en crise, elle mute sans savoir si elle s’adaptera (favorablement), tout en sachant que l’information est une composante essentielle de la démocratie autant qu’une marchandise. Pour l’heure, concernant Dordogne Libre, on ne peut parler que de marchandise.