Finances: Périgueux, l’Islande, même combat ?

Depuis quelques temps déjà, le débat fait rage autour de l’état des finances de la ville de Périgueux. Suite à une note de mise en garde du Préfet de Dordogne et du Trésorier Payeur Général sur la capacité d’investissement de la ville, les échanges vont bon train.

D’un côté le maire de Périgueux se fonde sur cette mise en garde pour dénoncer l’incurie de l’ancienne équipe municipale, et ainsi faire valoir l’impossibilité de répondre des investissements prévus, comme la réalisation du projet du Bas Saint Front. Il met en relief, ce faisant, toute sa prudence budgétaire de gestionnaire de bien public, sage et avisé.

De l’autre, l’opposition dénonce énergiquement une manipulation de cette note à caractère confidentiel, préférant, plutôt que de rendre des comptes de sa gestion passée, appuyer sur le caractère d’incompétence du nouveau maire, qui ne saurait pas quoi faire d’une situation sans réelle difficulté. En ce sens, l’opposition se cale même dans les propos du Préfet de Dordogne, dénonçant une instrumentalisation politique de la chose.

Chacune des parties attend les résultats d’un audit financier commandé par le maire, pour fonder ses dires et démontrer les torts de l’autre. Nul doute que chacun, en bon rhéteur, trouvera dans ce rapport financier tout motif de satisfaction pour son propre camp. Ceux qui alimentent ces finances en seront-ils plus avancés ?

Etant ignorant en matière de subtilités comptables et budgétaires, j’ai suivi la piste proposée par le journal Sud-Ouest il y a quelques temps, merci à HC. Il s’agit du site du Ministère de l’Economie et des Finances consacré aux collectivités locales. On y trouve les budgets complets de la ville de Périgueux depuis 2000, avec la situation moyenne nationale en comparaison des villes de la même strate.

Vous pouvez télécharger en pdf, ci-dessous, chaque fiche budgétaire de 2000 à 2007.

Pour un non spécialiste, il faut admettre que l’on ne voit pas en quelle demeure est le péril. Faisons leur toute confiance. Enfin, en ce moment les spécialistes en analyses financières n’ont d’autre choix que la posture de l’humilité hein ?

 :: Quelques comparaisons qui mériteraient de nous être mieux expliquées ::

L’endettement moyen en euros par habitant
De 2000 à 2005, Périgueux est restée en deçà de la moyenne d’endettement. Visiblement, c’est à partir de 2006 que la ville a procédé à des emprunts ou perdu de sa capacité de remboursement de la dette. En 2007, cet endettement était supérieur de 67 € / habitant à la moyenne nationale, pour un total de 1 227 € / habitant.

Le résultat d’ensemble
Le résultat d’ensemble est la soustraction du résultat comptable, (à savoir le résultat des opérations de fonctionnement), et du besoin ou de la capacité de financement résultant des opérations d’investissement. Pour cette section, la ville de Périgueux oscille. En 2002, le résultat d’ensemble était de 111 € /hab. supérieur à la moyenne nationale. En 2003, inférieur de 74 € /hab. ; en 2004 supérieur de 66 € /hab. ; en 2005 supérieur de 44 € /hab. ; en 2006 supérieur de 47 € /hab. ; et en 2007 inférieur de 28 € /hab. Bien sur, ces données dépendent des autres villes puisque c’est une moyenne nationale. Mais cela reflète surtout une fluctuation constante des variables influençant ces résultats. La situation sur ce point, ne semble ni pire ni meilleure, mais changeante.

Impôts locaux et taxe d’habitation
Là en revanche il y a une grande stabilité. La ville est supérieure à la moyenne nationale en terme d’impôts locaux, donc on peut penser qu’ils sont déjà élevés. En revanche, la taxe d’habitation est inférieure à la moyenne nationale, ce qui laisse penser que cette dernière était volontairement contenue. Sur ces points, s’il y a des spécialistes, leurs commentaires seront les bienvenus.

L’autofinancement
Un autofinancement positif semble indiquer mécaniquement la capacité d’investissement de la ville, toute précision ou démenti seraient les bienvenus. Il est décomposé comme suit :
– Excédent brut de fonctionnement
– Capacité d’autofinancement = CAF
– CAF nette du remboursement en capital des emprunts

Aussi, nous pouvons voir l’évolution de Périgueux par rapport à la tendance nationale de 2000 à 2007 pour se faire une idée générale de cette capacité d’autofinancement. En grand ici.

AUTOFINANCEMENT_PERIGUEUX_2.jpg

L’excédent brut de fonctionnement demeure plus élevé que la moyenne nationale, bien qu’il ait tendance à s’éroder sensiblement depuis 2005.
La capacité d’autofinancement de la ville est pour la première fois depuis 2000 en deçà de la moyenne.
Pourtant, la CAF de remboursement en capital des emprunts demeure largement supérieure à la moyenne et ce depuis 2006, ce qui n’était pas le cas depuis 2000.

:: Conclusions ::
Calculée en € /hab. et en comparaison de la moyenne par rapport à des villes de même strate, la situation supérieure que connaissait la ville de Périgueux en terme de résultat d’ensemble se dégrade sur l’année 2007. Pour autant, les fluctuations dans cette section sont récurrentes. En revanche l’endettement progresse. Mais il progresse en conservant une pression fiscale constante et en altérant peu, voir pas, la capacité d’autofinancement du remboursement des emprunts. A chacun, donc, de faire sa conclusion : investir ou ne pas investir, telle est la question.


:: Et la CAP et la CAP… ::

Et les autres villes de la Communauté d’Agglomération Périgourdine dans tout ça ? Après tout on ne parle que de Périgueux, mais cette ville fait partie d’une communauté d’agglomérations de 13 communes, dont la politique globale a un impact sur sa gestion. Nous avons donc employé le même procédé pour l’ensemble des communes de la CAP. Cette fois ce n’est pas une situation verticale qui est proposée, selon les années, mais une situation horizontale sur l’année 2007, mettant en vis-à-vis l’ensemble des communes, chacune comparée dans sa propre strate bien sur.

Voici la liste des communes composant la CAP

Antonne et Trigonant, Champcevinel, Chancelade, Château Lévêque, Coulounieix Chamiers, Coursac, Escoire, La Chapelle Gonaguet, Marsac sur l’Isle, Notre Dame de Sanilhac, Périgueux, Razac sur l’Isle, Trélissac.

Le tableau complet et brut de décoffrage :

Téléchargement au format Excel

Chacun aura loisir de le triturer comme il l’entend. Nous proposons ci-dessous le tableau comparatif qui en résulte, indiquant en bleu les résultats supérieurs à la moyenne nationale et en rouge les résultats inférieurs. En grand ici.

COMPARATIF_COMMUNES_CAP.jpg

La division en trois parties permet de distinguer le trio de tête, le peloton et la voiture balai.

Le trio de tête
La ville qui dépasse toutes les moyennes nationales dans sa propre strate, c’est Marsac sur l’Isle. Cette situation privilégiée, outre certainement une gestion avisée, provient néanmoins, à l’instar d’une commune comme Boulazac, dans la même situation, de ce que ces communes sont des villages au milieu d’une vaste Zone d’Activité Economique.
En revanche pour Château Lévêque ce n’est à notre connaissance pas le cas, cela nécessiterait confirmation. Dans tous les cas, cette commune se place bien, en second dans le classement de la CAP.

Permettons nous ici une incise, sur ces villes qui s’engoncent, pour toujours plus de taxe professionnelle, dans de vastes écrins de surfaces commerciales. Aussi parlerait-on plus opportunément de la ZA Boulazac ou la ZA Marsac, en regard de la prégnance commerciale par rapport à la véritable identité urbaine. On ne peut que conseiller la lecture du livre de David Mangin:

La ville franchisée

Formes et structures de la ville contemporaine

Ed. de la Villette, 2004.

ville_franchisee_mangin.jpg

 Extrait:

Finalement, la plus grande victoire du système qui s’est mis en place ne serait-elle pas d’avoir réussi à faire converger, à l’échelle des secteurs, les systèmes de circulation et de marchandisation des produits, tout en plaçant les villes dans une logique de marketing?

 

Mais revenons à nos communes…

Le peloton
Tiens, nous retrouvons Périgueux, ville la plus présente dans cette partie de tableau. Impossible ici de dire si elle est en progression ou en baisse, mais en tout cas, si elle est vraiment à ce point financièrement dans le rouge, le Préfet de Dordogne et le Trésorier Payeur Général ont du inventer de nouvelles couleurs pour avertir les autres communes qui pédalent derrière. Peu nous importe ici, faisons toute confiance dans l’imagination chromatique de nos responsables.

La voiture balai
Alors là, on ne peut pas dire que ce soit joyeux. On peut même supposer que la commune de Trélissac est déjà sous tutelle de l’Etat. On a du mal à imaginer comment une commune peut en arriver là. Ou bien les trélissacois sont victime d’une malédiction budgétaire, ou bien depuis que le maire a été élu en 1983, il n’a encore pas saisi toutes les subtilités des concept de recette et de dépense. Dans tous les cas, il y a un gros problème.

 :: Epilogue ::

Ces documents officiels ne font pas état, bien sur, de tous les petits trucs et astuces permettant d’équilibrer un budget en terme de recettes, de dépenses, de résultats bruts et de charges de fonctionnement. Peu importe, on voit bien que Périgueux, dans la moyenne de sa strate, dans la moyenne des communes de la CAP, n’est pas, effectivement, un radeau à la dérive. Incontestablement, sa situation est moins bonne que d’autres années, plus fastes. Donc son évolution nécessite l’attention, pas de crier au loup, cela ne sert à rien. D’autant que dans la situation actuelle, les résultats de Périgueux vont finir par être rassurants!

La base de ces documents permettra, dans quelques années, de suivre son évolution. Autant le dire, La Chouette vient de placer un collier émetteur aux futurs budgets de la ville, aussi sauvagement opaques qu’ils sont, sur l’unique volonté des élus de ne pas les rendre plus clairs et plus compréhensibles pour des non spécialistes.
Mais Enfin, le plus important, nous invitons toute personne versée en comptabilité et gestion publique à donner son avis, qui sera forcément meilleur que le notre.

:: Epilogue II ::

Suite au complément d’information fourni par Durififipartou, merci, un nouveau tableau prenant en compte cette fois l’évolution de la section Autofinancement de la la ville de Périgueux, en milliers d’euros, de 2000 à 2007. En grand là.

PERIGUEUXCAF20002007.jpg

Bien que globalement supérieure à la moyenne de sa strate, la CAF globale s’érode depuis 2004. Pour autant, la CAF nette du remboursement en capital des emprunts a fait un bond significatif depuis la même année. Il semble donc qu’il manque beaucoup de critères, en l’état, (naïveté volontaire), pour comprendre la mise en réseau d’alerte. Car il faut se rappeler les préconisations de l’actuel maire pour remédier à cette érosion générale :

 – limiter l’investissement ;
–  restaurer des marges d’autofinancement en remettant en adéquation le rythme des dépenses avec celui des recettes ;
– alléger les charges de fonctionnement.

Si ces mesures sont censées ramener le bilan comptable de la ville à ses marges de 2003/2004, on doit comprendre aussi que la ville ne devrait pas s’endetter davantage à moins de ruiner les efforts d’autofinancement. Aussi, on comprendra qu’il faut limiter les investissements au strict minimum prioritaire. Or c’est l’interprétation même de prioritaire qui va faire débat, comme avec le projet de déplacer la mairie, (si ce n’est en réalité déplacer le maire), et de créer un nouveau centre culturel en cœur de ville, à 300 m du centre François Mitterrand par exemple.

Si l’on prend l’exemple du projet du Bas Saint Front, qui sera en grande partie autofinancé hormis le recours à l’emprunt. A aucun moment n’est projeté le retour sur investissement en taxe professionnelle, via la revitalisation des commerces du quartier. Idem pour la restauration de l’habitat aux abords de la cathédrale qui en terme de cadre de vie comme de marché, représenterait une plus value certaine à l’arrivée. Enfin n’est pas chiffré l’impact sur le tourisme, dont l’afflux devrait croître après la rénovation du quartier et l’embelissement général. Ce projet n’est présenté que sous forme d’un fond perdu sur le plan comptable. C’est loin d’être le cas en réalité.

A suivre…