Trélissac/OM, le but en or de Leclerc

Par un heureux tirage au sort, le club de foot local est sous les feux de la rampe. Le hasard aura braqué la lumière sur cette équipe, non pour une victoire exceptionnelle, essence du sport, mais pour l’aura de son adversaire.
Ainsi s’est joué le match Trélissac/Olympique de Marseille en 32ème de finale de la coupe de France de football. Ils n’ont donc pas réitéré leur exploit de 1998 contre l’AS Muret, leur permettant de réaliser le meilleur résultat sportif de leur histoire en accédant aux 16ème de finale. Il faut dire que l’Amicale Sportive Muretaine était prenable…

Evidemment, nous ne nous improviserons pas commentateurs sportifs. C’est autour du terrain que s’est joué un match bien plus complexe, une rencontre sociologique offrant une photographie de la société périgourdine à l’instant T.

La couverture du match de football par les médias locaux a été jusqu’à la limite de l’overdose, offrant à l’évènement une surface papier inégalée depuis les élections, mais concentrée dans un temps plus restreint. On ne leur reprochera pas de mettre du beurre dans les épinards, le hasard avait vraiment bien fait les choses pour tout le monde. Le meilleur des mondes possibles est aujourd’hui de pain et de jeux, les journalistes en sont les premiers serviteurs.

:: Chiffrage de l’évènement ::
A croire qu’il s’agit de l’évènement de la décennie, ce qui est peut-être le cas. Mais à l’évènement exceptionnel des réactions exceptionnelles. Seul Sud Ouest a décidé de relayer vraiment la polémique qui a éclaté au sujet de la distribution des places. Les autres se sont contentés dans l’ensemble d’en faire la réclame.

Capacité du stade pour total des places : 10 200
Places réservées par le président : 8 000 (gradins et tribune)
Places ouvertes au public : 2 200 (pelouse)

Détail des places ouvertes au public
Lieu de vente : Leclerc
Prix : 12 euros (marché noir à partir de 25 euros)

Détail des places réservées
– Partenaires du club.
– Sponsors et porteurs de financements.
– Les licenciés.
– Sportifs, encadrement, animateurs et supporters du club j’imagine.
– Les marseillais; 400/450 places. Certaines places sont à vendre sur des sites, montrant qu’ils ne seront pas tous au rdv.
– Les collectivités: traduction, le monde politique périgourdin, élus, fonctionnaires et cadres influents.
– Dérogation spéciale: 200 places pour les salariés de Leclerc.
Continuant le petit calcul, sur les 8 000 places privatives, 600 à 650 sont connues pour les salariés et les supporters marseillais, il en reste 7 400 à se partager entre partenaires, licenciés, politiques et VIP. Au finale la proportion entre places « publiques » et places « privées » est de 20%/80%.

:: La direction du club ::
Commençons par la tête, c’est par là que le poisson perd sa fraîcheur.
Le club de foot de Trélissac est la propriété, ou plutôt la jouissance de quelques sociétés privées locales, dont les dirigeants voient là de bonnes raisons de communiquer pour s’implanter dans le tissu social. On peut consulter pour cela l’organigramme.

Le président du club est M. Fabrice Faure, dirigeant de la société Trélidis, (Leclerc Trélissac), employant 350 salariés sur une surface de 7 400 m². Pour en connaitre un peu plus, son interview donnée au MEDEF Périgord en mars 2007 est enrichissante. Il expose sa vision de l’urbanisme par l’implantation toujours plus massive en périphérie des villes, de surfaces commerciales et d’enseignes nationales :

Si l’on n’a pas des zones fortes comme celle-ci on ne peut pas retenir le client. Des enseignes comme Decathlon, Brico Dépot, par exemple, évitent au consommateur d’aller consommer en Corrèze ou en Gironde.

Il n’y aurait rien de plus suicidaire que de souscrire au monopole de cette logique. Elle n’a  pour finalité que son propre enrichissement, primauté absolue sur tout fait humain. Pour l’alternative, nous renverrons à David Mangin par exemple. Dans La ville franchisée, formes et structures de la ville contemporaine, (La Villette 2004), on peut lire une réalité toute différente. Le diagnostic est largement contrasté et ce dont Trélidis est le nom est aussi une défaite majeure de l’urbanisme du XX° siècle qui s’écoule encore à Trélissac.

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M. Fabrice Faure a par ailleurs obtenu il y a peu l’autorisation de construire une surface commerciale supplémentaire de 1 600m², objet de litige juridique pour le maire de Périgueux qui se demande s’il ira plaider sa cause devant le Conseil d’Etat. Cela ne servirait à rien, mais il pourrait tenter de se faire bien voir. Il n’y avait pourtant aucune surprise. Car M. Fabrice Faure, apprenant l’autorisation d’extension de l’industrie Auchan pour une surface de 10 000m², avait déclaré dans DL le 20 février 2009 :

C’est une bonne nouvelle, car s’ils acceptent l’extension d’Auchan, ils accepteront la mienne à Trélissac

Il faut dire qu’à ce moment là, le maire de Périgueux n’avait pas émis de jugement défavorable à ce projet, sachant pourtant très bien qu’il relancerait la course aux m² des mastodontes de l’industrie agro-alimentaire.

Ce n’est pas à traiter à la légère, car ce commerçant a pour principaux acolytes les maires de Trélissac et de Boulazac, deux fervents communistes convertis au rationalisme néolibéral. Par ailleurs, c’est aussi cet actif dirigeant qui porte le projet de nouvelle ZAE Leclerc sur la plaine des sports de Périgueux avec la société Agema (CA 2008 1.28M€), ce qui permettrait d’implanter une zone commerciale de 2ha en plein cœur de la commune, ne se contentant plus de sa périphérie. Il reviendrait ainsi aux consommateurs locaux de financer un « grand » stade pour le club de rugby, (après quelques inter-médiations bancaires pour l’investissement).

Enfin, cet acteur local a un poids non négligeable, puisque avec un chiffre d’affaire d’environ 100 M€ en 2009 et un résultat net de 3 M€, il ouvre les portes et les oreilles des élus comme les hirondelles font le printemps.
Pour finir ce tour de table, nous trouvons Yannick Commagnac (Reflex Interim Périgueux), vice-président et Jean-Claude Madronnet (Auto Finances Madronnet AFM), directeur sportif. Outre la passion du sport mécanique pour le premier et la vente automobile pour le second, les deux hommes partagent le goût de l’immobilier. Ils possèdent la SARL J2C Promotion, marchand de biens immobiliers à Périgueux. Sur les exercices 2005/2006/2007, la société a réalisé 0€ de chiffre d’affaire pour un résultat net négatif de – 86 000€. Ca arrive.

:: Partanaires, médias, collectivités publiques, sociétés privées::
Tout cela sert à comprendre qu’entre sport, business et politique, il y a des relations conjugales, n’écartant parfois peut-être, ni l’adultère, ni l’inceste, à la faveur échangiste d’une romance politico-financière.
Car le club est par ailleurs largement financé par d’autres sociétés privées: « les partenaires« , qui s’offrent ainsi via leur budget de communication, une vitrine efficace et populaire. Même les collectivités s’y montrent, faisant la réclame pour leurs équipements les plus modernes et les plus déficitaires comme l’Aquacap (sponsors sur le terrain). Enfin, on y trouve les deux quotidiens locaux, Dordogne Libre (Groupe Sud Ouest – CA 2008 515M€) et Sud Ouest (Groupe Sud Ouest).

Crédit club TFC

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:: La polémique ::
Il est intéressant de lire les nombreux commentaires laissés en bas des articles de SO. Ce journal a proposé des espaces d’expression « citoyenne » sur des sujets fondamentaux comme le Plan de Déplacements Urbains ou autres projets aux conséquences lourdes pour notre collectivité. La totalité de ces sujets, dont on rappelle l’importance pour la collectivité, a rencontré un vaste flop. Le journal a du cesser ses propositions faute de commentaires, pour des sujets qui n’intéressaient visiblement personne.

Mais aujourd’hui, voilà que la polémique intéresse tant et tant que l’on commente à tout va, s’insurgeant contre le « système » local. Ainsi, la citoyenneté s’arrête au ras des crampons. Voilà qu’un évènement sans lendemain ni intérêt public fait plus réagir qu’un projet territorial que nos propres enfants utiliseront.

« Match privé »
Plusieurs commentateurs se sont indignés de ce que le président du club n’avait laissé au grand public que 2 200 places, debout autour du stade. Pour le reste, il lui a été reproché d’organiser un match privé. Effectivement, ce match est privé et appartient à celui qui le finance. L’indignité ainsi accusée par les spectateurs malchanceux a de quoi surprendre, la chose n’étant ni un service public, ni une activité gérée par la collectivité.

Le chantage électoral
Que n’entend-on pas sur le président du club, même si samedi prochain, en consommateur enjoué, on remplira le caddy dans sa boutique.
Certains mêmes parlent de leur « voix » électorale, s’ils ne peuvent assister au match ! Rappelons simplement que l’acolyte du président, le maire de Trélissac a été réélu au premier tour après avoir vu sa première élection annulée par le Conseil d’Etat pour irrégularité du scrutin, tendant à montrer que la balkanysation périgourdine n’est pas qu’un fantasme.

« La plèbe »
Certains encore se plaignent de n’être que la « plèbe », face à des catégories politiques et financières détenant privilèges et passes droits. Et c’est effectivement ce qu’ils sont. Ce qui surprend, c’est que cette réalité ne les choque que pour un match de football, quand, le reste du temps, ils s’en accommodent largement.

L’évènement est donc révélateur d’une conscience de classe que vient laisser exprimer subitement une rencontre sportive. Oui, ils seront au ras du sol, pour un évènement privé dans lequel ils seront « tolérés ». Dans la tribune, siégera la société politique et financière, avec tout ce qu’elle compte de réseaux et de VIP issus des médias, des professions libérales, des amis, etc.
Evidement qu’il s’agit d’une occasion incontournable pour le président du club d’arroser de billets les collectivités publiques, constituées en premier lieu, par les responsables qui signent les permis de construire et de lotissement, octroient les autorisations d’exploitations commerciales, décident des voiries publiques qui desserviront les centres commerciaux, etc.
A ce titre le président reconnait sans ambages que l’opération n’est pas lucrative :

Ce match n’a rien d’une opération financière. Pour nous, c’est plutôt en terme de communication que l’on va gagner.

Et la communication ne se limite pas à des panneaux en bord de stade afin d’être captés par les spectateurs et les caméras. C’est aussi l’occasion de se voir, de serrer des mains, de discuter, d’être remercié pour ce bon geste…
C’est donc la loi de l’offre et de la demande. La rareté fait le prix. Il a été dit qu’il aurait fallu 30 000 places pour contenter tout le monde, il n’y en a que 10 000. On retrouve donc dans les tribunes les éléments supérieurs de la société, par terre les lambdas chanceux et en dehors la plèbe frustrée et coléreuse.

La grande ironie, c’est que ce sont ces éléments inférieurs qui bâtissent eux-mêmes leur destin et leur place. En démocratie, ils sont responsables de leurs élus car ils les désignent. Le système politique périgourdin n’est que la conséquence du choix des électeurs. Ils sont consommateurs ensuite, libres de leurs choix et de tous les contrats de ventes synallagmatiques qu’ils passent avec ces enseignes, en faisant leurs achats et leurs courses. C’est à partir d’eux et de leur consentement que les puissances financières se forment. C’est bien à eux que M. Fabrice Faure doit ses 100 M€ de CA.

:: Du pain Leclerc et des jeux de ballon::
Ce match est donc l’occasion de voir se constituer une pyramide sociologique à la limite de la caricature, par certains aspects outrancière, mais bien réelle et révélatrice de la société, périgourdine en particulier. Chaque composante sociétale s’y retrouve à sa place, en miniature, exacerbant les différences et les clivages.

Qu’un évènement sportif de second plan serve de révélateur à la disposition des classes et des castes est encore plus intéressant. Intérêts publics et privés s’y confondent et s’y parfondent pour former une classe supérieure et homogène, alors que le succès de l’évènement est strictement issu de la passion populaire.

Alors oui, il y a quelque chose de désespérant à voir cette colère des sans grades face aux murs qu’ils ont eux-mêmes bâti. Ils iront voter pour les plus belles promesses, ne manqueront pour rien au monde les grandes offres industrielles, s’endetteront sur 30 ans pour un pavillon et 10 pour une BMW, mais le moment venu, ne comprendront pas pourquoi ils ne peuvent pas voir le match de foot Trélissac / Olympique de Marseille.