Groupe Sud Ouest et S3G: discrétion sur un licenciement massif

Comme on achète son pain ou son kilogramme de patates, on lit son Sud Ouest. Un journal fondé à la libération en 1944, par Jacques Lemoine. Le journal succède à la Petite Gironde ((Interdit de parution à la libération, ordonnance de l’été 1944)), duquel Henri Amouroux ((Rédacteur en chef de Sud Ouest de 1966 à 1974)) lors du procès Papon (le journaliste fut cité par la défense) déclarera que s’il n’était pas pro nazi, n’en était pas moins « maréchaliste » ((Est-ce que le journal était maréchaliste ?  »  » Oui « .  » Et pour L’allemagne nazie ? « .  » Non « ..))

Epoque trouble et complexe entre amnésie et désir d’avenir (oui déjà), un nouveau journal se justifiait. Tiré initialement à Bordeaux à 76 000 exemplaires, Sud Ouest deviendra le 2° quotidien régional en 1989 avec 400 000 tirages.

1972, 1976 et 1990 sont trois bons crus pour Sud Ouest qui se voit récompensé par le prix Albert Londres, à travers ses grands reporters que sont Jean Claude Guillebaud, Pierre Veilletet et Yves Harté.

Mais la constitution du Groupe Sud Ouest – GSO – en 1986 a changé la donne.

Le prix de 1990 se présentait déjà comme un vestige, la médaille honorable d’un passé révolu. C’est aujourd’hui un groupe de média pesant 450 M€, propriétaire de multiples journaux, comprenant 28 filiales directes et indirectes ((Sud Ouest, Dordogne Libre, République des Pyrénées, L’Eclair,  Midi Libre, l’Indépendant, Centre-Presse, Montpellier Plus, etc)).

Les problématiques y sont donc avant tout financières. L’image du bon petit journal de proximité sculptée à la serpe fait l’ombrelle sur les réalités économiques qui dominent la qualité de l’information et la chaîne de production/ diffusion.

Depuis deux ans, GSO s’est lancé dans un vaste plan de restructuration qui débouche aujourd’hui sur 1150 pertes d’emplois. Le journal Sud Ouest n’a pas été prolixe sur le sujet, c’est le moins que l’on puisse dire. Un seul article à disposition daté du 10 juillet 2010 (2 autres payants).

GSO a choisi de travailler son image plutôt que de relater des faits pourtant sacralisés par son slogan. Sa position régionalement monopolistique lui a garanti l’impunité du silence. Quelques bruits de tambours des syndicats et puis plus rien. 1 150 chômeurs.

Nous allons donc essayer de contextualiser ce plan pas social du tout en le comparant aux enjeux financier du groupe.

L’image de vertu que voudrait se donner GSO

Il suffit d’aller sur le site de GSO pour comprendre, à la rubrique : « Les valeurs du groupe» .

  • Les valeurs fondatrices : humanisme, indépendance et pluralisme
  • La qualité et la rigueur du traitement de l’information, quel que soit le média
  • L’attachement aux valeurs d’une région à laquelle il s’identifie
  • La participation à l’animation économique de sa région
  • L’ouverture aux nouvelles techniques d’information et de communication
  • La confiance dans la qualité des femmes et des hommes qui le composent

1 150 salariés virés comme des malpropres à propos desquels les différents journaux ont slalomé pour éviter le sujet. Voilà une réalité différente, des faits largement désacralisés et des commentaires serviles. C’est ce que nous allons voir dans cette modeste note.

Ces 1 150 salariés aujourd’hui couteux ne l’ont pas toujours été. C’est pourquoi GSO était fier d’annoncer sur son site (non mis à jour) que sa filiale S3G ((Société des Gratuits de Guyenne et Gascogne)) avec ses 140 M€ de CA est « le 1er pôle de rentabilité du groupe ».

Non rentables depuis 2 ans, les salariés de S3G en qui pourtant GSO avait toute confiance, ont été virés avec humanisme, en guise de participation à l’animation économique. Cet évènement touchant 1 150 familles a été relayé comme il se doit par un traitement rigoureux de l’information.

[dailymotion]http://www.dailymotion.com/video/xc7g2z_interview-salarie-s3g-dans-la-manif_news[/dailymotion]

L’explication de Sud Ouest du 10/07/10

Le motif du licenciement en une phrase :

Le groupe va se désengager de l’activité des gratuits d’annonces, devenue déficitaire.

En juillet 2010, GSO dit qu’il va se « désengager progressivement » de la presse gratuite. Autrement dit qu’il coupera la branche S3G, filiale consacrée à cette activité.
L’aspect progressif conjugué au futur est étonnant, puisque depuis 2008, 725 salariés ont déjà été remerciés. GSO explique pourtant que cette activité était la plus rentable depuis une trentaine d’années.

Quelques exercices déficitaires et c’est la trappe, alors que depuis une génération les salariés assuraient de larges dividendes à GSO. Aussi on nous explique que les déficits sont structurels, subissant à la fois La Crise et la concurrence d’internet.

1 150 chômeurs c’est autant de familles dans la merde. Mais là n’est pas le problème. Car GSO nous explique que hormis S3G, les résultats du groupe au début 2010 sont supérieurs aux prévisions.

Le message est clair. Ces 1 150 salariés qui depuis des années rapportaient des bénéfices ne méritaient aucun soutien de la part des autres activités rentables du groupe. Un déficit et c’est la porte. Si tu ne banques pas, tu pointes.

Sur ce point là, GSO a le mérite d’être franc.

« Les faits sont sacrés les commentaires sont libres »

Pourtant en octobre 2009 GSO se défendait de vouloir poursuivre les licenciements. Mieux, la direction s’était engagée à tout mettre en œuvre pour préserver les emplois restants. Aussi un projet a été validé, le budget 2010 voté et les embauches poursuivies jusqu’en juin (et même après).

En novembre 2008, la direction rassurait déjà ceux qui se sentaient visés. Et le 5 décembre 2008, (lettre ouverte de Philippe Maurin [.pdf]), la CGT rappelle déjà aux « preux chevaliers de la godille » que personne n’est dupe de l’objectif final.

Crainte confirmée le 25 juin 2010, la direction annonçait la rupture pure et simple des conventions de trésorerie : au revoir.

725 licenciements en 18 mois plus 425 avant l’été, un total de 1 150 salariés dégagés à un rythme effréné.

C’est rapide. Il y a peu encore, Sud Ouest Eco faisait de la pub pour S3G, rappelant fièrement avoir fondé la société en 1978 avec Havas avant d’être devenu actionnaire unique en 1988. En 2006, GSO se vantait encore d’une rentabilité de 13% et un CA de 125 M pour 2007.

Sud Ouest dans un article du 18 septembre 2009 (en .pdf sur Filpac-CGT.fr), expliquait la situation par un « brutal retournement de tendance » au second trimestre 2008, irréversible selon lui, emporté par une tendance baissière qui condamnait les salariés, apportant des bénéfices à GSO depuis exactement 30 ans.

S3G branche pourrie, branche coupée

S3G est annoncé avec une chute de 50% de son CA entre 2008 et 2009 pour une perte de 10M€. Mais S3G a lui-même plusieurs branches dont certaines sont rentables. Selon que l’on évoque S3G Com, S3G Graph ou autres, les enjeux sont différents car toutes les filiales ne perdent pas d’argent.

Les déclarations des salariés de S3G Graph détonnent avec l’image que GSO tente de se donner à travers son journal Sud Ouest. Indemnités « supra-conventionnelles » pour les boss de S3G d’un côté et refus systématique du Droit Individuel de Formation pour les salariés. Leur conclusion est sans appel:

Une fois le citron pressé, ils vont jeter la peau

On appelle cela « rationaliser« , ça consiste à dire que vous ne valez rien, quoi que vous ayez apporté à l’entreprise durant des années. Dans ce cas votre dieu n’est plus transcendant ou impalpable, mais simplement une calculatrice.

Quant au journal Sud Ouest, si vous trouvez un article qui détaille les faits, hormis son propre satisfecit de juillet 2010, je suis preneur. Car il ne faut pas manquer de culot, en étouffant cette affaire sous les rotatives, pour conclure:

Dans ce contexte, « Sud Ouest » et les autres journaux du Groupe pourront continuer à offrir à leurs lecteurs l’information libre et diversifiée qu’ils sont en droit d’attendre.

Cynique et méprisant pour les 1 150 chômeurs qui réclamaient une information jamais fournie, le journaliste oublie de citer l’implication des banques et leurs manœuvres dans ce qui demeure un scandale financier et social.

GSO endetté avait besoin de cash, donc de chômeurs

Le 25 janvier 2010, Le Figaro sort un article intéressant : « Sud Ouest en quête d’argent frais ». Alors que le groupe licencie à tour de bras, on apprend que Pierre Jeantet, PDG de GSO, cherche à lever entre 30 et 50 M€, ouvrant pour la première fois le capital détenu à 80% par la famille Lemoine.

Le groupe endetté à hauteur d’une centaine de millions d’euros, serait pressé par les banques, en particulier le CIC (filiale du Crédit Mutuel en quête de liquidités après ses exploits bancaires), d’assainir ses finances. Cette levée de fond a été confiée à une autre banque mise en lumière par ses pertes abyssales durant la crise financière : Natixis (4 milliards d’euros de dépréciations d’actifs).

Le 02 février 2010, Challenges nous apprend que cet apport de capital « vise surtout à financer les projets de développement et notamment renforcer le secteur numérique et sa filiale consacrée à internet GSO interactive ». Étonnant puisqu’il est dit par ailleurs que GSO Interactive a été financé à hauteur de 1.5 M€.

Le budget prévisionnel 2010 de GSO prévoit un résultat d’exploitation positif de 1.6 M€ pour un excédent brut d’exploitation de 18.8M€ et un CA de 455 M€. GSO a ainsi baissé son CA, de 525 M€ en 2008 et 480 M€ en 2009.

Autant dire que rien n’a été improvisé et qu’une stratégie apparait clairement. L’hypothèse d’une réaction improvisée et contrainte dans l’urgence semble douteuse, comme en témoigne aussi la suite.

140 millions d’investissements en 2007 (prêtés par les banques? )

Car en 2007, GSO a fait l’acquisition des journaux du Midi ((Une « excellente opération » pour Olivier Faguer, président du directoire de GSO, Nouvel Obs le 04/10/2008)) – 1355 salariés pour un CA de 160 M€ pour 90 M€ et du groupe H3S (rapprochement Offreimmo.fr et Refleximmo) pour 50 M€. Total de l’investissement sur l’année : 140 M€.

Pourtant le 18 novembre 2009, la société H3S déposait ses comptes. Et le 17 octobre 2008, H3S apportait des titres à S3G. Bien vu, le 31 octobre 2008, la CGT faisait remarquer que GSO avait pour objectif de « mutualiser » les activités des deux groupes. Dernier recours ou planification ?

C’est pourquoi le Figaro parle de comptes « plombés » par les investissements de 2007, ce que confirme la CGT comme une erreur grave de la direction. Ça plus le besoin des banques de retrouver du cash après leurs acrobaties financières et la chute de la publicité papier… 1 150 salariés sur le carreau.

Aussi on est tenter de penser, (mais c’est de la spéculation), que l’ouverture « historique » du capital décrite comme un « choc culturel » par la direction de GSO fut une contrainte imposée par les financiers. Dans ce cas l’actionnaire principal se trouvait affaibli après des investissements douteux lancés à contre temps; dans une période vouée à la prudence.

Et comme le dit la CGT, dans ce cas ce n’était pas aux salariés d’en payer le prix. Mais fatalement, à qui d’autre alors? A contrario, si la séquence n’était pas préméditée, le PDG a conservé son poste avec facilité, tout en prenant les rênes de S3G pour le rush de la liquidation finale.

GSO un ogre financier omnivore

En 2007, GSO investissait 50 M€ dans la presse gratuite. Mais en 2009 avec un apport de 1.5 M€ il créer GSO interactive, pour expliquer en 2010 que le groupe se concentre sur l’information, son cœur de métier, (juillet 2010) : « Le groupe Sud Ouest se recentre sur l’information« .

Mais pourquoi dans ce cas GSO est rentré à hauteur de 40% au capital de TVPI en 2008, télévision locale basque ?

Pourquoi alors GSO a-t-il des parts dans la Semitour, société d’économie mixte dans le tourisme dirigée par le Conseil Général de Dordogne?

Ou que fait encore GSO avec sa filiale Aden Grand Sud Ouest (télécharger le communiqué de presse en .pdf) et Adenclassifieds, spécialisé dans l’emploi et l’immobilier?

Télévision, tourisme, emploi, immobilier, autant de secteurs qui séduisent un groupe dont son journal nous annonce qu’il se recentre sur l’information.

Selon les syndicats, GSO a dissimulé jusqu’au bout ses intentions de licenciement massif, laissant croire à des ajustements et un pseudo plan de sauvegarde de l’emploi.

Le comportement n’était erratique qu’en apparence. Le groupe semble avoir suivi une stratégie financière concertée avec les banques. Or on connait ce genre de logique. Et ce qu’il en résulte d’ailleurs, c’est 1 150 dommages collatéraux.

L’information ne s’en sort pas grandie. Un tel plan de licenciement aurait mérité plus qu’un article dégoulinant d’une contrition feinte.

L’info discount pour attirer le chaland et plaire aux annonceurs

Mais qu’à cela ne tienne ! Les étudiants de l’Institut de Journalisme Bordeaux Aquitaine (09/03/10 « Presse et numérique le devoir d’innover ») pouvaient écouter le directeur de GSO Interactive, Yann Chapellon ((Nommé au comité de direction Groupe depuis mai 2010)), vanter les mérites de la pub en ligne et le carton qu’allait faire Sud Ouest avec le numérique, hyper local et temps réel en star d’un modèle économique attrayant pour les petits annonceurs.

Il suffit de regarder Sud Ouest.fr pour mesurer l’ampleur des dégâts. Sports faits divers et loisirs. Car en dehors de ce que le lecteur consulte goulument, point de salut pour l’annonceur. Le dictat du « visiteur unique » est la victoire du e-commerce sur l’information, une de plus.

Une nouvelle ère commence. En revanche, il est loin le temps où un journaliste de Sud Ouest pouvait espérer le prix Albert Londres. Car contrairement aux bannières de pub, ça ne rapporte pas un kopeck aux actionnaires.

L’indépendance (très relative on l’a vu) que prétend vouloir le groupe face au marché de la finance serait à ce prix là. Pourtant GSO ressemble aujourd’hui à un groupe financier qui contrôle des dizaines de journaux et maîtrise son information quand elle le dérange. C’est étonnant. Même dans les journaux, les publicitaires finissent par remplacer les journalistes, l’AFP faisant office d’information pro bono.

On en oublierait presque pourquoi on s’informe