Histoire de Périgueux: la démolition de la tour Barbecane (I)

« Rien de plus funeste et de plus amoindrissant que les grandes démolitions. Qui démolit sa maison démolit sa famille, qui démolit sa ville démolit sa patrie, qui détruit sa demeure détruit son nom. C’est le vieil honneur qui est dans ces vielles pierres ».

Sur ce point Victor Hugo ne fut pas assez entendu, à Périgueux comme ailleurs ; la révolution étant aussi industrielle qu’urbaine. Nous raconterons ici la démolition de la tour Barbecane. Une histoire troublante entre 1858 et 1864, qui laisse plusieurs questions en suspend.

Car si cette tour avait résisté depuis 400 ans aux assauts et à la ruine, seulement 6 suffirent à l’administration victorieuse pour conclure : « Toute la tour y a passé » ((Sous ingénieur des Ponts et Chaussées, M. Culot)). Les raisons pour lesquelles Viollet le Duc intégra cet édifice dans son Dictionnaire Raisonné de l’Architecture ((Dictionnaire Raisonné de l’Architecture, 1856, Tome 1; p. 414)) ne parurent en rien décisives pour les responsables.

L’histoire de cette démolition révèle bien des choses, elle mérite tous les détails. Une ingénierie administrative et une autorité préfectorale aveugles et sourdes à la notion d’histoire et de patrimoine, maraboutées par le positivisme régnant. Une classe politique mouvante et veule selon ses intérêts, défendant un jour ce qu’elle combattait la veille. Une classe nobiliaire solidaire mais contrainte de s’ouvrir aux élites roturières, débouchant notamment sur la création des sociétés savantes comme symboles de la fusion des élites sociales voulue par Napoléon III ((Exemple périgourdin avec la création de la Société Historique et Archéologique du Périgord en 1874. Elément significatif, ses statuts interdisent toute publication sur la généalogie ou la Révolution)).

Car il s’en fallut de peu, au regard de l’enjeu, pour que la tour Barbecane connaisse le sort (heureux) de la tour Mataguerre, la dernière que nous pouvons voir à Périgueux.

C’est pourquoi cette présentation sera longue et les notes abondantes. Nous vous proposons donc de lire en deux étapes, par deux billets, l’histoire de la démolition de la tour Barbecane. Le présent billet comprend les parties suivantes.

Le prochain, dans quelques jours, présentera l’histoire linéaire de sa démolition et surtout le dessous des cartes. Car si les décisions furent difficiles, les manœuvres et les stratégies furent habiles. A l’hiver 1860, lorsque le conseil municipal approuve le projet, peu se doutent du prochain retournement de situation.

Cette note est une relecture d’un excellent travail, celui de Charles Durand, dont l’étude, Comment finit la tour Barbecane, a été éditée par la Société Historique et Archéologique du Périgord en 1917 et 1918. Charles Durand, ingénieur des Ponts et Chaussées en retraite, est également l’auteur du compte rendu des fouilles de Vésonne 1912/1913.

Les propos liminaires étant posés, nous pouvons aborder

Le contexte de Périgueux au XIX° siècle

Une ville en transformation

Impossible à croire aujourd’hui, Périgueux fut une ville en effervescence. Les remparts de la ville étaient tombés en 1795 et l’on construisait sur les ruines, après la récente destruction des portes fortifiées de la rue Eguillerie et de la rue Taillefer. Ouverture des rues des Chaînes, de la République, Saint Front et de l’avenue Daumesnil, construction du canal, du port, de la halle aux grains, du marché couvert, de la prison, de la cathédrale, du pont de la Cité, de l’hospice, de la préfecture, de la gare et des ateliers, du théâtre, du palais de justice, etc.

Une frénésie urbaine agitait Périgueux, qui s’étalait hors les murs médiévaux à la conquête de la modernité avec les quartiers du Toulon et Saint Martin. Le véritable signal de cette modernité n’était pas (à mon sens) une construction ou une destruction, mais l’arrêté municipal du 07 octobre 1828, interdisant l’élevage intra muros. Cette conquête de la révolution néolithique serait expulsée de la cité, afin de devenir pleinement une ville selon les nouveaux canons de la révolution industrielle. Le citadin n’était plus paysan.


L’Isle, rivière indomptée et inondations

Comme beaucoup de villes françaises, Périgueux subissait les caprices de la rivière. Et depuis plusieurs siècles, les crues centennales dévastaient la ville et le faubourg des Barris. Une situation jugée intolérable en conseil municipal de 1852 qui devait attendre la loi du 20 juillet 1858 ouvrant crédit de 20 millions de francs afin de lancer une vaste campagne de travaux contre les inondations.

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Alimentation du faubourg des Barris - 1860

Pour plus de détails des constructions sur la rivière, se reporter aux photos de Baldus pour les Monuments Historiques.

Il faut enfin revenir sur la cause des inondations qui entraîna les démolitions. Les constructions étant désignées comme la cause des crues importantes, leur démolition parut de salubrité publique. En réalité les démolitions et les quais furent un échec, au point de douter des véritables motifs étayant les travaux. En 1913 par exemple, malgré l’ouvrage de confinement de la rivière, l’eau monta jusqu’à 1.80 m rue du Gravier (quartier des Rues Neuves) et 1.50 m à l’entrée de la rue des Barris.

La route impériale n°21

Parallèlement, la route impériale n°21 de Paris à Barège – actuelle RN 21- au parcours chaotique et vallonné entre Sorges et Périgueux, faisait l’objet de vives critiques depuis la fin du XVIII° siècle ((Il fallait trois jours de voyage pour rallier Périgueux depuis Paris, dont deux entre Limoges et Périgueux)). C’est pourquoi la décision fut prise de joindre la route de Savignac les Eglises à partir de Sorges, qui en longeant l’Isle permettait d’atteindre Périgueux dans de meilleures conditions. Le tracé de cette route conduirait bientôt vers une entrée de la ville qui s’appelle aujourd’hui le boulevard Georges Saumande.

Ainsi étaient doublement justifiées la construction des quais de Périgueux et une nouvelle entrée de ville, entrainant la destruction du Moulin de Saint Front, du pont Tournepiche et de la tour Barbecane.

Les « antiquités » menacées

Cette tour était pourtant considérée comme une « antiquité », à savoir un édifice patrimonial, bien avant la création de la commission des monuments historiques en 1837, comme l’était aussi la tour Mataguerre. En 1817, l’ingénieur Duvaucelle proposa sa démolition, ce fut un échec et la tour fut classée monument historique en 1840. Nous reviendrons en détail sur l’histoire de Mataguerre durant le XIX° siècle, elle vaut le détour, nous le ferons donc bientôt.

Ex. Projet Vigier de 1881

Souvenirs d’un ancien monde déchu avec la Révolution de 1789, les vestiges de ce passé étaient soumis à controverse. Devait-on les préserver comme des reliques de l’histoire avant même l’utilisation du terme de patrimoine? Ou devait-on les détruire pour laisser place à un nouvel ordre rectiligne et moderne?

Fonctionnellement inutiles, les reliquats médiévaux gênaient le développement et l’ouverture de nouvelles voies de communications. Mais qu’allait-on verser dans l’oubli et perdre à jamais?

Ce tiraillement national était bien exprimé par des administrations en concurrence. D’un côté les ingénieurs des Ponts et Chaussées, positivistes déchaînés contre tout obstacle à leurs lignes droites et de l’autre, des Monuments Historiques balbutiant relevés et photos, associant patrimoine historique et bien public.

La démolition de la tour Barbecane est une métonymie assez fidèle de ces valeurs entrechoquées.

La Barbecane de Périgueux

Sur une base rectangulaire de 6×4 mètres, la tour mesurait une dizaine de mètres de hauteur. Côté rivière, l’épaisseur des murs était de deux mètres. Au pied de l’hôtel de Fayolle, des restes de la fortification demeurent visibles.

Une architecture militaire et médiévale

Une première tour daterait du XIII° s., appelée tour Gordonnet (Guodorn). Au XIV° s., elle aurait pris le nom de tour Port de Graule, avant d’être reconstruite à la fin du XV° s., précédant de quelques années la construction de la maison des Consuls (début XVI° s.).

A la fin du XV° siècle, les ingénieurs s’adaptent à la domination du canon en positionnant les pièces d’artillerie au rez-de-chaussée, « dans des batteries casematées ». Les points hauts, les courtines, sont réservées aux archers, arbalétriers et arquebusiers.

En architecture militaire médiévale, la barbecane était une fortification avancée protégeant un passage ou une porte. Le nom de la tour en l’occurrence provient directement du nom de sa fonction (Voir Dictionnaire raisonné d’architecture – Viollet le Duc).

Les pièces d’artillerie servent essentiellement à battre la rivière, à travers quatre embrasures. Sans aller plus loin, l’édifice parut assez original à Viollet le Duc pour l’étudier. Voici comment il présente cette fortification de Périgueux, car ce type de défense montra rapidement ses limites:

C’était là une médiocre défense et il était facile à l’ennemi de se placer de manière à se trouver en dehors de la projection du tir. On reconnut bientôt que ces batteries couvertes établies dans des espaces étroits, et dont les embrasures n’embrassaient qu’un angle aigu, ne pouvaient démonter des batteries de siège et ne causaient pas un dommage sérieux à l’assiégeant.

Façade dressée par Viollet le Duc

Un édifice rare au XIX° siècle

Elle fut pourtant conservée en l’état à Périgueux jusqu’au XIX° siècle, échappant aux améliorations militaires, ce qui fit certainement sa rareté et son originalité. Charles Durand s’est chargé de l’élévation et de la coupe, ainsi que de certains détails.

Les dernières photos

Voici deux photos. La première de 1858, agrandie par Georges Margat et la seconde de 1860 par Edouard Baldus. Les clichés de Baldus furent remis au Préfet le 24 novembre 1860 par l’ingénieur en chef qui allait réussir à détruire la tour Barbecane, soutenu par le Préfet en personne.

On aperçoit nettement les embrasures et l’hôtel de Fayolle surplombant la rivière ; ainsi que l’ancien rempart venant clore la ville sur elle-même.

1858. Agrandissement du cliché par Georges Margat début XX°

Sur le cliché de Baldus, la tour Barbecane est à gauche de l’arbre, dissimulée par son feuillage

A bientôt donc pour le second volet de cette présentation…