Je marche, donc je suis

Cher Jean-Marie,

Tu me disais hier soir au téléphone comme tu étais inquiet. Tu te désolais de tant d’individualisme dans ce monde et que personne, même l’Eglise que tu as servie 60 ans, n’était capable d’un discours d’espérance qui puisse redonner du tonus aux hommes, la joie d’exister, un appétit de vivre.

Entouré de tes daims de Sibérie, à la lorgnette de tes 80 ans, tu continues de donner aux autres sans attendre de beaucoup recevoir. Et tu regardes. Tu vois encore la pauvreté, la solitude, la maladie, les gosses paumés. Toi, droit comme un i avec ta voix de stentor à vous réveiller un mort, tu secoues ta carcasse douloureuse pour les rejoindre, les écouter, ou simplement être là à regarder les maladies les abîmer et les embarquer.

Alors je vais te parler des manifestations à Périgueux,

petite ville de province que tu ne connais pas, toi, l’homme de l’Est. Ce qui me réchauffe le cœur -et te rassurera un peu j’espère- c’est de voir les générations se mêler et marcher ensemble. Je sais que toi, tu ne me traiteras pas comme d’aucun, d’idéaliste bêlant sa rengaine du « tous ensemble« . Je veux te raconter les marches, et ce chatouillement au fond de l’estomac : le plaisir de côtoyer des gens que l’on ne connaît pas mais qui vous sourient et vous parlent :

« Ce n’est pas qu’une histoire de retraite, c’est une histoire de travail »

  • «Ceux qui aiment ce qu’ils font n’ont pas envie de partir à la retraite. J’en connais. Mais c’est une minorité, malheureusement » ;
  • «J’aimais mon travail mais je n’ai plus de métier, on m’a demandé d’être polyvalent : touche-à-tout = propre à rien » ;
  • «une restructuration qu’ils disaient, et après 35 ans, je suis remercié ! Alors la retraite, je la vois mal venir» ;
  • «j’ai mal partout, 30 ans que je travaille sur les routes à faire le goudron, à respirer des produits chimiques » ;
  • « J’ai élevé toute seule mon gosse et j’ai pas fait carrière, j’ai pris ce qu’il y avait, caissière. Mon gosse est diplômé, il n’a pas de travail et je lui donne de l’argent pour l’aider; j’ai mal aux poignets et au dos mais j’ai 50 ans et je devrai travailler jusqu’à 62 ans ! En plus ils veulent supprimer ma demi-part ».
  • « On est à la retraite, on n’est pas trop mal par rapport à beaucoup mais ça nous empêche pas de venir parce qu’on pense aux gosses et aux petits enfants ».

« Toujours les mêmes qui payent » :

la hausse des impôts locaux, hausse du prix de l’énergie, niveau insupportable des loyers, les aides sociales qu’il faut aller pleurer, la suspicion permanente sur la bonne foi des chômeurs, la diminution des remboursements des médicaments et la surveillance accrue des arrêts maladies, les gosses qui ne trouvent pas de travail ou deviennent des salariés pauvres et surtout, surtout, l’exécration « des menteurs de Paris », de « ceux qui s’en mettent plein les poches et passent toujours dans les mailles du filet », « faire des sacrifices on veut bien à partir du moment où tout le monde en fait ».

Alors oui, ça vaut la peine de marcher

et de crier et de chanter. Marcher pour exister, pour rejeter ce qu’on veut nous imposer : un futur « sans avenir » aussi bien ceux qui ont presque fini leur quarantaine laborieuse que ceux qui ne l’ont pas encore commencée !

Tu m’as dit que l’espoir, il est en nous, qu’il faut réapprendre à faire la part de ce qui est essentiel et redevenir des êtres humains sans peur de dire et de faire. Tu aurais vu les gens dans la rue hier, tu aurais pensé sans doute, comme moi, que les manifestations, c’est ce qui reste de vivant de ce grand corps malade qu’est devenu notre société.

« Dans la vie, il n’y a pas de solutions. Il y a des forces en marche : il faut les créer et les solutions suivent » –

Saint Exupéry