La démolition de Périgueux

Le Puy Saint Front de Périgueux au XIX°s ne correspondait plus aux exigences et aux attentes de la société. La Révolution Industrielle, les grands idéaux de la modernité et du progrès, s’opposaient frontalement à l’urbanisme médiéval, ses rues étroites et son système défensif.

Ce constat serait fatal à nombre de constructions, des plus délabrées aux plus solides. Quelques éléments de cette histoire sont développés dans ce long billet.

:: Contexte général ::
Pendant plus de 600 ans, la vie urbaine s’est développée à l’intérieur des murs d’enceinte, délimitant physiquement les limites de la ville. La ville en armure était devenu un non sens et depuis la fin du XVIII°s., il fallait jugeait obsolète les principes fondateurs de la ville pour cause de paix durable. Aussi furent détruits les remparts, dont quelques traces subsistent, la trentaine de tours de défense, sauf la tour Mataguerre, et la totalité des portes fortifiées, dont on a tracé au sol celle de la Taillefer.

Ce qui avait rendu la ville imprenable, qui lui donnait sa force et son autonomie, était devenu un handicap dans une société « étatisée », pacifiée et ouverte, mais se trouvant alourdie économiquement par ses formes médiévales. Les réformes napoléoniennes avaient donné toute sa puissance régalienne à ce nouvel Etat.

Bien avant la construction de la gare de chemins de fers, qu’il faudrait relier à tout prix avec la vieille ville du Puy Saint Front, c’est l’émergence du quartier Saint Martin qui semble porteuse. Mais au fond il y a du prétexte. Le besoin va bien au-delà de l’ouverture de la vieille ville vers l’Ouest, puisque l’Est et le Nord sont concernés aussi. Seul le Sud, avec la rue Aubergerie, ne sera pas bouleversé, ou dans une moindre mesure, puisqu’au bout il n’y a que la rivière. Il faut intensément élargir l’axe est/ouest, et ouvrir vers le nord en aménageant le sud.

De 1825 à 1972, les formes du Puy Saint Front seront profondément travaillées, modifiées, faisant évoluer la ville médiévale vers celle que l’on connaît aujourd’hui. Non en construisant, mais en détruisant. Cet aménagement par le vide devait projeter la ville vers son essor industriel, seul horizon rationnel envisagé et envisageable. Mais entre l’implantation des ateliers de chemins de fer (Paris Orléans) et celle de l’usine du timbre par Yves Guéna, force est de constater que Périgueux n’a jamais embrassé le destin industriel que l’on profilait pour elle.

Au contraire. L’enclavement géographique de la ville, sa topographie complexe, en marge des axes de communication nationale et en périphérie des grands réseaux d’échanges, a toujours compliqué les implantations industrielles. Globalement face à l’impossibilité de muter favorablement de la production agricole à la production industrielle, Périgueux s’est développé vers le tourisme avec plusieurs générations de décalage. Par surcroît en ayant détruit une partie de son patrimoine, celui-là même qui fait de la ville de Sarlat par exemple, autant un succès touristique qu’un décor minéral.

L’impact de cette mutation aléatoire a été amorti par le développement du fonctionnariat lié au statut préfectoral de la ville et centre administratif du département, ainsi qu’à une incontestable qualité de vie, propice à l’établissement de populations retraitées.

C’est donc sur cette vague de destruction que nous revenons ici, pour présenter sa chronologie et observer son impact. Certains choix découlant d’un diagnostic à l’instant ‘T’ peuvent évoluer dans le temps, du statut de solution à celui de problème.

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 Repères généraux

 

 :: Le vocabulaire ::
Un point de vocabulaire entre le XIX°s. et la première moitié du XX°s.. Il permet de cerner la sémantique utilisée pour qualifier la ville médiévale. Nous allons faire court, mais ce point est plus intéressant qu’il n’y parait, révélant par l’épithète, la conception de l’époque.

L’ouverture des voies de communications est systématiquement qualifiée « d’amélioration », d’ « embellissement » (XX°), de « grande utilité », servant à « vivifier » pour le « bienfait commun » (XIX°). Techniquement, ces destructions sont jugées propices à des « habitations plus vastes », pour « un air infiniment plus pur », offrant « un puissant élément de prospérité commerciale ».

En contre point, la ville ancienne, « dédalle de petites rues malsaines et étroites » (XX°) présentait (XIX°) un « aspect triste », faite de « bouges affreux », avec ses « rues étroites, humides », « ses vieilles constructions noires », pour un résultat « affligeant ». Tout concourt à la destruction de ce « quartier infect ».

Ce qui est donc déterminant dans la conception des acteurs de ces projets, c’est que ces rues ne peuvent pas être rénovées ou subir la moindre amélioration. Ou plutôt que la seule amélioration possible est leur propre destruction. Cette rhétorique moderniste intéresse car sa faiblesse dans le manque de justification technique, trouve sa force dans la culture positiviste de progrès et de modernité. Evoluer signifie aussi détruire, faire du vide à la place du plein, où le pur oxygène se substitue à une pierre malsaine. (De quoi durablement déprimer un architecte des bâtiments de France).

:: Inventaire apatrimonial ::
La notion de patrimoine était absente de la « condition urbaine« . En définitive, ce qui allait devenir quelques années plus tard, le fond de commerce et la fierté de la ville, était alors objet de mépris ou quantité négligeable.
Car si effectivement certaines venelles présentent des défauts sanitaires évidents, (défaut d’ensoleillement et forte humidité), il n’en va pas ainsi par exemple de la tour Mataguerre.
Or, c’est parmi les premiers édifices qu’on voulut détruire pour agrandir la rue des Farges. Alors qu’en 1840, 10 ans plus tard, le même édifice était classé monument historique, pour mémoire, la tour Barbecane qui gênait la création du boulevard Georges Saumande, n’a pas été jugée digne de cette protection et a été rasée en 1864.

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 Tour Barbecane

 

C’est pourquoi dans un projet de 1881 (A. Vigier), il est proposé d’ouvrir une vaste avenue (Alsace-Lorraine) d’une douzaine de mètres de large, commençant au pied de la tour Mataguerre (Sud) pour tirer en ligne droite jusqu’au pont des Barris.

 

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Jonctions transversales comprises, le projet prévoyait la disparition ou la modification d’une centaine de constructions, dont les hôtels d’Abzac de la Douze et de Sallegourde par exemple.

En 1830, la destruction du Consulat (XIII°s.) place du Coderc ne posa aucun problème, hormis pour sa cloche, de même que l’ouverture de la rue Saint Front ne fit aucun cas de l’hôtel Saint Aulaire, nous y reviendrons.

 

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 Consulat

 

Dans la continuité du XIX°s., la destruction du quartier des Rues Neuves montre des similitudes prégnantes. Alors que l’on détruisait la totalité du quartier pour des raisons officielles de péril et sanitaires, il fallut a contrario toute la science des entrepreneurs-démolisseurs pour venir à bout de l’hôpital Saint Marthe, fortement établi depuis le XIV°s. Il en allait de même pour le moulin fortifié qui portait bien son nom.

 

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 Hôpital Sainte Marthe

 

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  Moulin fortifié

 

Enfin, la réinvention de la cathédrale, à partir des années 50, impliquait naturellement la destruction d’une soixantaine de maisons accrochées à ses murs porteurs. Que parmi elles figuraient par exemple l’évêché, le couvent ou la porte de la Gramelha, n’avait strictement aucun poids.

 

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 Façade ouest Saint Front

Clairement, les motifs techniques invoqués pour la purification de la ville, s’appliquaient à toute forme de construction, qu’elle fut saine ou en péril, une modeste habitation ou un bâtiment majeur. En aucun endroit et à aucun moment, le critère architectural, la notion de patrimoine, ne permet d’éviter une destruction au bénéfice d’un nouvel élément de voirie. Hormis pour la tour Mataguerre, l’exception qui confirme la règle.

Fait majeur et original de l’époque montrant des critères culturels plutôt que strictement technique, aucune exception architecturale n’a empêché une voirie d’être strictement droite et rectiligne. Aucune des interventions que l’on observe aujourd’hui ne montre une courbe ou un virage permettant de constater un évitement ou un contournement. L’hôtel Renaissance Saint Aulaire illustre le propos, dont on conserve quelques éléments d’intérieur au musée du Périgord.

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 Hôtel Saint Aulaire

C’est dans ces conditions que l’idée de patrimoine ou de « monument historique » pouvait paraître farfelue, touchant peu l’opinion, secondaire pour les élites, subordonnée aux besoins d’élargissements des voies de communication.

 

:: De 1825 à 1972 ::
Comme base d’observation, voici l’inventaire des travaux, dont les grandes étapes contiennent également des interventions « mineures » :

 Vers l’Ouest

La première grande phase, comme on l’a vu, commence par l’ouverture des voies vers l’Ouest, vers la plaine, vers la gare, vers Saint Martin.

Ouverture et création de la rue des Chaînes

Destruction ou élargissement des rues du Serment, des Chaînes, du Consulat, Berthe Bonaventure (rue Froide), Modeste, de l’Arc, de la Peur, de l’Oie. Construction du marché couvert.

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 Ouverture et création de la rue de la République

Destruction ou élargissement des rues Saint Silain, de la Mairie, Hiéras, Puynazeau, Modeste, Chancelier de l’Hôpital.

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Vers le Nord

Suivant l’ordre d’importance des ouvertures, s’ensuit celle du Nord :

Ouverture et création de la rue Saint Front

Destruction ou élargissement des rues de la Reconnaissance, de Saint Georges, du Pas Saint Georges, des Drapeaux, du Conseil, Judaïque, de Verdun, des Serruriers, de la Constitution, Notre Dame, d’Enfer, de Daumesnil, de l’hôtel Saint Aulaire.

Cette phase correspondit également à la destruction de l’îlot que l’on nomme aujourd’hui place du Marché au Bois. Quant à la place de la Vertu, elle ne fut que la conséquence d’une destruction plus tardive.

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Vers l’Est

La troisième grande phase consista à ouvrir la ville vers l’Est, en s’appuyant sur la création du Boulevard Georges Saumande et la construction du pont Vieux (Barris) à la place du pont coudé de Tournepiche.

Ouverture et création de la rue Daumesnil

Destruction ou élargissement des rues Migot, du pont Vieux, de Tourville, Sainte Marthe, Port de Graule, impasse Port de Graule.

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D’une façon plus erratique mais tout aussi persistante, on notera les destructions et élargissements suivants :

Elargissement de la rue Taillefer, de la rue Eguillerie, Aubergerie, Mataguerre, création de la place Saint Louis, du Marché au Bois et de la Vertu.

Vers nulle part, les Rues Neuves
Enfin, venant conclure cette longue phase de modifications de la ville, la destruction du quartier des Rues Neuves débutée en 1950 s’achève en 1972. Certes, les motifs sont quelques peu différents, le vocabulaire a changé. On ne parle plus d’embellissement, de progrès, on n’entend plus de jugement esthétique ou commercial, mais une rhétorique axée sur le péril engendré par l’état des bâtiments, et sur l’assainissement nécessaire pour cause de santé publique. Le mauvais air et l’infection, l’insalubrité et le délabrement, demeurent le diagnostic et l’opportunité. Rien de nouveau donc.

La collectivité, incapable de répondre techniquement aux exigences architecturales, (ex. reprise de fondation), ni de financer un programme en remplacement, a du générer un vaste espace. Entre le début du programme de destruction en 1950, et son achèvement en 1972, 22 ans plus tard, quasiment une génération, aucune solution de reconstruction n’a été trouvée. De sorte qu’à l’achèvement des travaux et ce jusqu’à aujourd’hui, soit 37 ans, une partie de cet espace est devenue un parking plutôt qu’une friche.

A l’origine le programme de destruction avait la reconstruction pour corollaire et ce pendant de nombreuses années. La ville aurait été dans l’incapacité financière de reconstruire, déjà mobilisée par le programme de reconstruction de la ville haute. Ce programme ayant été lancé avant l’entrée en vigueur de la loi Malraux de 1962, l’application de ce dernier était administrativement redondant avec le programme périgourdin en cours. Plus ou moins redondant, car il s’agissait d’une loi orientée vers la rénovation du bâti, qui aurait probablement interdit la destruction totale du quartier à l’établissement du Plan de Sauvegarde et de Mise en Valeur. Ce dernier est rentré en application à Périgueux au début des années 1980, largement après la fin des travaux de démolition, après aussi le déplacement et le relogement de la population.

Au final, comme à partir de 1825, il aura consisté à faire le vide. Celui que la nature ne supporte pas mais dont l’homme a besoin. Tracer des lignes selon des axes ou des figures, appartient à une géométrie à deux dimensions opposée aux principes de l’architecture. Lutter contre l’insalubrité par la route et/ou le stationnement est bien le degré zéro de l’assainissement. Principalement lorsqu’il remplace des constructions. Ces 150 dernières années sont à comparer aux 12 siècles précédents en matière d’architecture ; non sur le style, mais sur le degré d’implication.

La partie du haut aura été rénovée in extremis, celle du bas n’aura pas pu être sauvée.

Destruction des Rues Neuves

Destruction (ou rare élargissement) des rues du Séminaire, Neuve, du Niveau, du Gravier, de Tourville, de l’Harmonie, du Basilic, des Anges, places de la Mission, Mauvard, etc.

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:: La promotion du vide ::
Durant presque 150 ans, des générations de maires ont participé à cette promotion du vide sur le plein, jusqu’à Yves Guéna, qui conclut assez fidèlement avec ampleur cette grande période du XIX°s., tournée vers l’industrie, le vide et la circulation.
Pour certains de ces maires sont associés par leur nom à la ville C’est le cas des Gamenson, Marcillac, Lagrange, Estignard, Mie, Bardy-Delisle, Fournier-Laurière, Deffarges, Gadaud, Saumande, Pugnet, Barrière…

Ils ont tous participé, plus ou moins intensément, à détruire la ville médiévale pour celle que nous avons aujourd’hui.

Ces espaces rectilignes et vides, qui nous ouvraient à la communication, le succès commercial, l’industrie, la vitesse, la facilité, l’ouverture, la modernité, constituent aujourd’hui le problème majeur du futur plan de déplacements urbains, avec leurs lots de pollution, de bruit, d’esthétique, de réchauffement climatique, de saturation, d’embouteillages…

Ironie du sort, l’économie locale de notre temps s’appuie en grande partie sur ces objets qui n’avaient pas la valeur de leur rénovation, ni de la reconstruction.

:: Epilogue ::
Il semble aujourd’hui que l’optimisme du XIX°s. soit mitigé. Ce qui apparut comme un embellissement et une évidence n’emporte plus la même unanimité ou du moins la même exhaustivité. Et ce qui était affreux et malsain, devant être démoli, est aujourd’hui préservé et sauvegardé.
Là où aujourd’hui il est préconisé le contournement, la ville d’alors devait être transpercée de part en part. La création des voies d’échanges n’a pas véritablement eu l’impact économique attendu. Pas si on compare les choix qui ont été faits pour la ville de Sarlat, qui, dans sa catégorie, ne semble pas souffrir du manque de démolition et larges voies de communications pour son développement économique.

Par-delà des motivations techniques ou sanitaires, c’est bien un mode de pensée qui s’est imposé, une façon de penser l’espace, de concevoir le bâti et la communication. La rapidité de développement et d’application du concept de patrimoine est venu concurrencer cette pensée positiviste.

C’est bien la manifestation d’une rupture que la ville intègre aujourd’hui. Au niveau le plus intense de cette mutation, nous étions passés d’une pratique cyclique du temps, (modifications, réemplois, empilements), à une conception linéaire, figeant l’existant constitué en patrimoine sacralisé.

:: Crédits photos ::
Tour Barbecane: Archives Départementales
Projet 1881: A. Vigier, La Grande Traverse de Périgueux, (SHAP)
Consulat: gravure, cf. non connu
Hôpital Sainte Marthe: J. Lagrange
Moulin fortifié: Archives Départementales
Façade ouest St Front: cf. non connu
Hôtel St Aulaire: gravure, cf. non connu
Plans de voirie: Fournier Laurière, (SHAP)
Plan Rues Neuves: A. Vigier, La Grande Traverse de Périgueux, (SHAP)