L’amiral Dartige du Fournet, entre Saint Chamassy et l’Arménie

Le mercredi 05 mai 2010 à Saint Chamassy, une commune de 492 habitants en Dordogne, sera un jour particulier sinon unique. Le village accueillera quelques descendants des survivants du génocide arménien (1915 à 1916) qui fit plus d’un 1.2 millions de morts.

A cette occasion exceptionnelle, l’orchestre de Musique Traditionnelle Arménienne Naregatsi d’Erevan donnera un concert dans l’église de Saint Chamassy à partir de 21h00. Le lien particulier entre Saint Chamassy et l’Arménie qui donne lieu à un tel évènement vaut d’être évoqué.

Il se trouve que Saint Chamassy protège en son cimetière l’amiral Louis Dartige du Fournet (1856-1940). Suite à son second mariage avec Edmée de La Borie de la Batut en 1922 (à 66 ans), il vint s’établir à la villa Paknam où il rédigea ses mémoires.

Nous verrons ici uniquement la raison pour laquelle cette rencontre franco-arménienne est provoquée et non l’ensemble de sa carrière militaire. La teneur exceptionnelle de la rencontre entre cet amiral français et le peuple arménien suffira amplement à ce billet. Nous suivrons directement Souvenirs de guerre d’un Amiral (1914-1916) ((Souvenirs de guerre d’un Amiral-Librairie Plon)) de Dartige du Fournet et sur le compte rendu pour le Ministère de la Marine du Contre Amiral Darrieus ((Le Contre-Amiral Darrieus, Commandant la 2° Division et p.i. la 3° Escadre de la Méditérannée, à M. Victor Augagneur, Ministre de la Marine)).

La carte ci-dessous permet de rafraichir les repères et de situer les lieux importants du récit.

Le contexte français

Après avoir été nommé vice amiral suite à la guerre des Balkans (1912-1913), Dartige du Fournet, depuis le début de la 1ère guerre mondiale, dirige la 3ème escadre française chargée de faire appliquer le blocus de la côte Syrienne (25 aout 1915).

En août 1915, il mouille en rade de Beirout (au sud de Tripoli) avec la Jeanne d’Arc, le d’Estrées, le Jauréguiberry, l’Amiral-Charner, le Guichen et le Jeanne. Il parvient à éviter de bombarder la ville malgré l’ordre qui lui en est donné sur de faux renseignements, après avoir mené sa propre contre enquête.

Les navires français de la 3° escadre

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Le 1er septembre 1915, l’amiral débarque et occupe la petite île sentinelle de Rouad, (5 000 habitants), à 3 km de Tripoli. Dans cet ancien port phénicien encore marqué par les croisades, Dartige du Fournet fonde rapidement un dispensaire et une école afin de créer « un foyer d’attraction pour les syriens fuyant la persécution turque et aussi une source de renseignements précieux ».

Le contexte arménien

Pendant le génocide orchestré par le régime des Jeunes Turcs, le massif montagneux de Musa Dagh est une des zones de résistance arménienne, situé au nord d’Antioche. En juillet 1915, les habitants ignorent les ordres de vendre leurs biens et de s’exiler vers Damas. Craignant d’être massacrés sur la route de l’exil, les habitants – huit villages – s’organisent et se préparent à la résistance. Il s’agit là de descendants du royaume de la Petite Arménie.

A partir du 07 aout 1915, les arméniens sur le mont Moïse avec à leur tête Pierre Dimlakian subissent les premiers assauts turcs. Très vite les arméniens sont encerclés ne gardant qu’une vallée pour tout accès à la mer. Munitions et vivres s’épuisent rapidement et l’issue des combats ne peut que leur être fatale. Leur défaite entrainerait le massacre de toute la population.

Le 05 septembre le croiseur Guichen contacte les arméniens qui se signalent depuis la terre par des signaux de fumée. Le capitaine de frégate Brisson alerte l’amiral Dartige du Fournet qui arrive sur les lieux le 06 septembre avec le Jeanne d’Arc et le Desaix.

Le sauvetage des populations arméniennes

Le 6 septembre, Pierre Dimlakian demande à l’amiral l’évacuation des femmes et des enfants, se faisant fort de tenir encore ses positions en échange d’armes et de vivres. Mais Dartige du Fournet commente un peu plus tard:

Je reconnais bientôt qu’il faut évacuer ces malheureux. Le temps presse et, quoi qu’ils en disent eux-mêmes, il faut les évacuer tous.

Le jour même, l’amiral envoie un télégramme pour visa d’évacuation au Ministère de la Marine. Suite à une erreur, ce télégramme ne sera envoyé que le 15 septembre par le Jauréguiberry. Entre temps, Dartige du Fournet reçoit l’ordre du Ministre de la Marine de se rendre aux Dardanelles et de céder le commandement de la 3ème escadre, qu’il remettra au Contre Amiral Darrieus.

Le 07 septembre, il part pour Famagouste sur l’île de Chypre où il se voit refuser l’asile pour les 4 000 arméniens. Le Jeanne d’Arc arrive à Port Saïd le 10 septembre où l’amiral réitère sa requête, acceptée cette fois par les égyptiens.

Le même jour, Pierre Dimlakian alerte le commandant du Desaix sur l’urgence de la situation, les insurgés n’ayant plus que pour 48h00 de munitions alors que les turcs progressent vivement. Prévenu de l’urgence, Dartige du Fournet donne ordre de préparer l’évacuation par le commandant du Desaix et envoie sur place le D’Estrées, l’Amiral Charer et le Foudre depuis Port Saïd.

Le samedi 11 septembre, les chefs arméniens font par de leur défaite imminente, Dartige du Fournet confirme l’ordre d’évacuation.

Au matin du dimanche 12 septembre, les 5 bâtiments se regroupent face à la plage où se massent les arméniens. Le temps est mauvais et la houle est forte ; l’opération menace d’être reportée. Le violent ressac effraie les femmes et les enfants, l’évacuation est lente. L’amiral raconte :

Il y avait là de pauvres bébés enveloppés dans des serviettes éponges, qu’on se passait de main en main à travers le ressac, petits Moïses vraiment sauvés des eaux et qui ne sauront jamais que par ouï dire à quels dangers ils ont échappé.

Diaporama de l’évacuation ((Base documentaire sur le génocide arménien))

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L’évacuation se poursuit le 13 septembre par beau temps. Le Guichen fait route vers Port Saïd suivi de l’Amiral Charner et le Desaix.
Dans ses souvenirs, Dartige du Fournet note en conclusion de ce chapitre :

On eut pu croire que chacun aurait réclamé l’honneur de les recevoir, aurait vu là une bonne fortune pour sa philanthropie, une occasion précieuse à saisir au vol de s’apitoyer autrement que dans des livres, des journaux ou des conférences.
On voit ce qu’il en a été dans la pratique ; il a fallu leur trouver asile par une sorte de violence et je ne me souviens pas d’avoir reçu à ce sujet un remerciement de qui que ce soit.

Voilà pourquoi, le mercredi 05 mai, des arméniens chanteront dans l’église de Saint Chamassy. Parce que l’homme qui y repose aujourd’hui, en 1915, pris la décision, sans attendre l’avis de son autorité de tutelle, de se détourner de sa mission pour sauver de l’extermination plus de 4 000 arméniens.

Bari galoust

Nous remercions Harry Sagot pour nous avoir mis la puce à l’oreille sur France Info