Mouvement des Artistes Désobéissants: contre le couvre-feu culturel périgourdin

[Rappel: tout comme Brice Hortefeux est toujours Ministre de l’Intérieur, Gatienne Doat est toujours adjointe au maire de la ville de Périgueux]

Voilà quelques jours la presse locale se faisait l’écho de la création d’un nouveau collectif à Périgueux, le M.A.D , Mouvement des Artistes Désobéissants.

Ce mouvement composé de plusieurs associations a éclos comme en réaction à la pression et au contrôle exercé par les pouvoirs publics locaux (Cf fermeture pléthorique de bars musicaux ).

Impuissants à équilibrer la relation entre des habitants qui réclament un calme antarctique en plein centre ville et des cafetiers, artistes et musiciens qui par définition agitent le réel, Moyrand et Abollivier (elle est mutée, bon débarras) ont opté pour une solution radicale.

Ils se sont décidés pour une ville sous respiration artificielle, comateuse et cadenassée, où par surcroit l’expression culturelle dans l’espace public devient une faveur administrative. La banquise périgourdine s’épaissit, seuls les (manchots) empereurs de la gérontocratie en profitent.

Mais c’est connu, plus l’on oppresse, plus l’on provoque des résistances à l’oppression. C’est dans ce contexte que le M.A.D vient d’apparaitre.

Ce que précise Tony Brown (porte parole) en dénonçant « un système qui devient répressif et militariste ». Ca vient d’une longue histoire entre les besoins de l’Etat et l’aspiration des citoyens.

Brève présentation du Mouvement des Artistes Désobéissants: MAD

On ne va pas s’attarder. Il suffit de lire leur page Facebook. Libre expression, revendications, Zone Autonome Temporaire (TAZ), happening, performances, sont à la base de leur vocabulaire.

Mouvement des Artistes Désobéissants

Ils osent même indiquer que l’art « interpelle, dérange, invite et rappelle ». Quoi l’art dérange ? Et oui, l’art dont le producteur exécutif est une collectivité territoriale, Périgueux en particulier, ne dérange surtout rien ni personne.

Cet art public n’est perçu que pour faire « passer un bon moment », « apporter du rêve » et obtenir le label de « bon gout rétinien ». Il est plus souvent un évitement, un échappement de la réalité, qu’une confrontation directe avec cet art qui démasque et interroge les maquillages existentiels.

Il nous habille plutôt qu’il ne nous dénude.

M.A.D, l’acronyme révélateur d’un malaise périgourdin

On s’étonne du sens derrière l’acronyme, il est révélateur. Car en réalité qu’est-ce qu’un artiste obéissant ? Sur le fond la question interpelle. A quoi ou à qui cet artiste devrait-il obéir ?

Très vite on se demanderait si l’art peut être obéissant et si c’est bien toujours un artiste celui qui demande la permission pour faire de l’art.

L’affiche révèle une autre redondance : « des performances artistiques libres dans les lieux publics ». Là aussi, éprouver le besoin d’indiquer qu’une performance artistique est libre, comme si intrinsèquement elle ne l’était pas, fait passer Fluxus pour un dinosaure d’avant la Grande Météorite.

Plus concrètement, on en connait des artistes obéissants. On songe à ces gens de cour et leurs circonvolutions autour des élus pour obtenir des expo, du fric, un salle, etc. Souvent le pouvoir leur donne ce que jamais ils n’ont obtenu par le public et leurs pairs ((Bien vu par Bernard Cazeau, reconnu par Michel Moyrand, (bref, leur procurer toute la vanité qu’ils attendent de leur fonction), est plus fructueux pour ces lampistes de la culture n’ayant rien à espérer de leur propre créativité)).

Aussi le MAD apparait comme une lapalissade, une redondance et c’est là que se révèle le malaise.

L’espace public, un quartier de haute sécurité culturelle

L’espace public est là où se manifestent les libertés de circuler, de s’exprimer, de se réunir (constitution). A titre d’exception (lois ordinaires), son accès est restreint par la puissance publique.

Cet espace public est aujourd’hui la propriété de l’Etat dont il accorde concession à la collectivité locale. Au nom de l’intérêt général, l’Etat et son rejeton administratif sont les douaniers de cette frontière, rejetant vers le lieu privé tout ce qui ne correspond pas à leurs critères.

Mais que ces douaniers de l’espace public définissent ce qu’est l’intérêt général relève de la chimère. Au mieux, ils opposent une définition juridique aussi imparfaite qu’en évolution permanente. En ce sens, le concept mou de trouble à l’ordre public -comprenant moralité et bonnes mœurs- est à l’espace public ce que le CRS est au gréviste, (qu’on appelle aujourd’hui « bloqueur »).

Au fond, l’autorité qui contrôle l’espace public a pour première mission d’en interdire ou compliquer l’accès à qui la critique ou la remettrait en cause ((Habermas. L’espace public : archéologie de la publicité comme dimension constitutive de la société bourgeoise,1962)). (C’est une des raisons pour lesquelles l’art officiel, l’art public doit « faire rêver » et non éveiller le criticisme).

La désobéissance civile, artistique, culturelle, autrement dit la non reconnaissance des pleins pouvoirs de ces douaniers de l’espace public, est aujourd’hui châtiée au nom de l’intérêt général.

L’autorité publique à Périgueux mène une croisade administrative contre les « mauvais élèves ». Son interprétation extensive de la règle conduit à fermer les espaces privés non maîtrisés d’une main, quand de l’autre elle verrouille l’accès à l’espace public sur délivrance d’un passeport.

Ce passeport périgourdin d’accès à l’espace public est l’assurance de correspondre à ce que doit être l’expression publique, artistique ou culturelle selon la gente administrative.

Désobéir pour protéger les libertés publiques

L’existence du M.A.D ne tient qu’à l’échec des libertés publiques.

Malgré les grandes lois libérales de la fin du XIX° siècle (association, presse, réunion, manifestation), aujourd’hui l’espace public se restreint proportionnellement à l’explosion normative de ses restrictions d’accès.

Les politiques préfectorale et municipale de Périgueux font aujourd’hui penser à 1794, lorsque toute réunion publique devait faire l’objet d’une autorisation préalable ((L’article 291 du Code pénal de 1810 stipule notamment que « Nulle association de plus de vingt personnes, dont le but sera de se réunir tous les jours ou certains jours marqués, pour s’occuper d’objets religieux, littéraire, politiques ou autres, ne pourra se former qu’avec l’agrément du Gouvernement, et sous les conditions qu’il plaira à l’autorité publique d’imposer à la société. » )).

Les autorités de Périgueux censées protéger et garantir les libertés publiques se muent sans se dévoiler en un cléricalisme administratif qui fait de l’espace public sa chose et non plus celle du peuple.

Cette res administratio est très différente de la res publica . La première était conçue pour servir et garantir la seconde. C’est aujourd’hui le contraire qui se produit.

C’est sans nul doute un échec brazilien de la représentativité qui, au nom de sa légitimité démocratique, gère et contrôle l’espace public comme sa propriété et dont elle accorde le droit de jouissance aux seuls individus accrédités.

Et comme par hasard, la résistance vient des artistes et de ceux qui les défendent, parce que la conséquence est le sentiment légitime d’une ville sous couvre-feu culturel.