11 novembre 1918 : Interdiction d’oublier

Quand j’étais môme, j’avais une passion pour l’histoire de la guerre de 14

Sans doute n’était-ce pas étranger à l’histoire de mon arrière grand père, Léon-Aristide. Deuxième classe de réserve du 55e régiment d’infanterie, il embarqua à Toulon direction Salonique le 3 octobre 1916 pour faire la guerre aux Turcs. Il disparut en mer le lendemain. Il avait 43 ans.

Ce sabotier du Jura ne savait pas nager ; il laissait au village une femme et trois enfants, dont l’aîné, 15 ans -qui deviendra mon grand père- fut quelques années plus tard déclaré pupille de la nation.

Léon-Aristide, mort aux Dardanelles

Petite fille, on m’avait raconté que mon ancêtre était mort aux Dardanelles. Ce mot merveilleux, qui semblait sorti tout droit d’un livre de conte oriental, entourait Léons-Aristide d’un halo de mystère et de gloire. Ce n’est que beaucoup plus tard que j’appris qu’il était mort bien avant d’atteindre le détroit.

Un sous-marin Allemand avait torpillé le Gallia en Méditerranée et envoyé par le fond le navire avec ses 2500 passagers d’infortune. Léon Aristide, Pioupiou en passe de devenir un «darda », est mort en buvant la mer quand d’autres mouraient à Verdun, la bouche pleine de terre.

Les commentaires des rescapés permettent de vivre les derniers instants de ce fantassin-paysan, dont la seule eau qu’il eût jamais fréquentée fût celle de la rivière capricieuse et transparente où il aimait à pêcher (Petite étude sur le torpillage du Gallia le 04 octobre 1916).

C’est quoi maman, une gueule cassée ?

Lorsqu’on prenait le bus à plateforme à Paris, je m’asseyais sur les genoux de ma mère qui me faisait lire les inscriptions des places prioritaires. Elle m’expliquait ce que signifiait « gueules cassées » et j’étais inquiète à l’idée d’en voir apparaître. La plupart d’entre eux cependant étaient morts emportant avec eu le cauchemar de leur miroir.

On comptait 1 385 000 morts à Noël 1918. … « si cette « armée d’ombres » défilait, la marche du cortège durerait deux jours et deux nuits » disait-on. A ces morts s’ajoutent 350 000 disparus. Et une armée les mutilés de guerre ou gazés qui sont tombés comme des mouches après l’armistice.

Plus tard, le prof d’histoire m’apprit, année par année, l’origine et les respirations de cette guerre, de mouvement puis de position. Des explications rationnelles et presque mathématiques censées nous rassurer sur le bien fondé de toute cette boucherie.

Depuis je crois que mon arrière grand-père avait péri, à l’été de sa vie, la peur au ventre, sans véritablement comprendre pourquoi on envoyait un fantassin jurassien combattre les Turcs.

Pourquoi tu pleures ?

Dans notre village du Jura, un monument est érigé comme dans des milliers de communes de France, tout à côté de l’Église. Chaque année, le rassemblement se fait autour des grilles qui entourent la stèle où sont inscrits les noms peints d’or des sacrifiés de la grande guerre.

Maman m’y emmenait. Je devais avoir 5 ou 6 ans. Je me souviens encore de la chaleur de sa main ferme tenant la mienne. Nous écoutions l’appel ; chaque nom était ponctué d’un « mort pour la France !» monotone et solennel. J’attendais fièrement que l’on prononce le nom de mon arrière grand-père.

Et quand s’élevait dans le silence, la sonnerie aux morts, je voyais de grosses larmes couler sur le visage de ma mère.

Dis, Maman, pourquoi tu pleures ?

« Les jurons, les râles, le canon, tous les bruits de notre pauvre vie de bêtes, cela ne pouvait pas endurcir notre âme et flétrir sa tendresse infinie »

Roland Dorgelès.