Périgueux et son maréchal Bugeaud

Qui ne connaît la place Bugeaud à Périgueux ?

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Autant de monde certainement qui ne connaît pas la statue à son effigie, à peu près personne. On a connu aussi la caserne Bugeaud, laissant place aujourd’hui à la cité administrative portant toujours ce nom. Cette statue se trouve à côté de l’ancienne place du Maréchal Pétain, que l’on a en toute hâte un beau jour, renommé en place du Général De Gaulle.
Nous allons revenir sur certains fait d’armes de Thomas Robert Bugeaud, marquis de la Piconnerie.

:: Statuaire publique périgourdine ::
Car la tradition de la statuaire publique périgourdine, comme tant d’autres, est bigarrée. Elle peut jeter son dévolu sur Michel de Montaigne par exemple, sur Yriex Daumesnil encore, ou bien sur Bugeaud. Certes la philosophie et le droit sont généralement moins à l’honneur que l’art militaire en cette moitié de XIX°s.

:: L’honneur local au maréchal ::
C’est en conseil municipal du 1er août 1850, que le maire André Delphin Borros de Gamenson préside, qu’il est décidé d’élever une statue à la mémoire de l’illustre maréchal. Jean Joseph Etienne Estignard se chargera de son érection et de son inauguration en 1853.
Le socle, gravé dans le granit, mentionne tous les faits et titres honorifiques dont l’homme est alloué et qui lui valent tout l’honneur et le respect de la ville de Périgueux.

Ceux qui nous intéressent particulièrement aujourd’hui sont les suivants :

A VAINCU PACIFIE ET COLONISE L’ALGERIE

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Par ailleurs, l’historien et abbé Théodore PECOUT, dans ses Souvenirs Historiques, Biographiques et Archéologiques, nous apprend sur notre gloire locale missionnée en Algérie:

Là, il déploya de rares qualités comme homme de guerre. Infatigable dans la poursuite des Arabes, plein de résolutions dans le combat, amis de ses soldats, au bien-être desquels il veillait avec sollicitude, il se montra, en outre, administrateur habile et intègre.

De tels gratifications ne sauraient nous faire douter de la louable érection municipale, tenant en haute estime le courageux et fier maréchal. Car les qualités de l’homme de terrain ne se bornent pas à l’appréhension des oueds et des dunes. Il nous a également laissé quelques ouvrages de renom, entre autre :

De l’Etablissement de Légions de Colons Militaires dans les Possessions Françaises du Nord de l’Afrique en 1838.

L’Algérie : des Moyens de Conserver et d’Utiliser cette Conquête, de 1842.

Dans le cadre de sa vaste mission de pacification et colonisation de l’Algérie, l’auguste militaire applique sa devise. Ense et aratro ; « par l’épée et la charrue ». Son opération en Afrique du Nord a débuté en 1836 et s’est conclue par un traité avec Abd El-Kader en 1837. En 1840, il est nommé gouverneur de l’Algérie par le ministre et humaniste Adolphe Thiers, date à partir de laquelle il va remplir sa mission avec zèle et méthode, en conduisant une troupe de généraux studieux dans l’application de ses préconisations.

:: La méthode Bugeaud ::
Il s’agit de la fameuse méthode de l’ enfumade, qui consistait à enfumer les populations (hommes, femmes, enfants), enfermées ou emmurées dans des grottes, jusqu’à une totale ou partielle « pacification ».
Il ne s’agit que de diminuer la résistance de l’adversaire dans son entêtement à ne pas se laisser pacifier. C’est pourquoi le 11 juin 1845 à Orléanville, Bugeaud conseille à ses maîtres d’œuvres de généraux :

Si ces gredins se retirent dans leurs cavernes, imitez Cavaignac aux Sbéhas ! Enfumez les à outrance comme des renards.

Et la méthode fait recette. Un point qu’un soldat décrit :

Les grottes sont immenses ; on a compté 760 cadavres ; une soixantaine d’individus seulement sont sortis, aux trois quarts morts ; quarante n’ont pu survivre ; dix sont à l’ambulance, dangereusement malades ; les dix derniers, qui peuvent se traîner encore, ont été mis en liberté pour retourner dans leurs tribus ; ils n’ont plus qu’à pleurer sur des ruines.

En définitive, cette méthode qui se passe et de constructions onéreuses et de techniques savantes, fera plusieurs milliers de victimes. Au point même, c’est dire, que la technique du maréchal offusquera Paris, qui lui demandera des comptes.
Droit dans ses bottes, le maréchal assumera la responsabilité de ces actes, en les justifiant par une phrase célèbre :

Et moi, je considère que le respect des règles humanitaires fera que la guerre en Afrique risque de se prolonger indéfiniment.

Effectivement il fallait le préciser, on comprend mieux. Surtout en considérant que la méthode de l’ enfumade faisait partie d’un vaste dispositif de « pacification » consistant à affamer les populations civiles, sans distinction, en détruisant systématiquement tous les moyens de production agricole.

:: Maréchal nous voilà ::
Oh, à l’époque on ne s’émeuvait pas à outrance de ce genre de pacification ou contre-guerilla économe. Cela ne l’empêcha guère d’être élu à la Constituante par les électeurs de la Charente Inférieure. Il mourut sous les honneurs en 1849, et 4 ans après les massacres, sa statue était décidée au nom du peuple de Périgueux. A travers la pacification algérienne portée en louange sur la stèle, nous amendions et cautionnons la méthode de  l’enfumade,dont l’existence était connue et reconnue.

:: Aujourd’hui et/est hier ?::
Une large part de ce billet revient à l’article sur Wikipédia consacré au maréchal. La partie Discussion ne souffre d’aucune controverse majeure sur les faits évoqués.
Une question intéressante au demeurant. Peut-on qualifier aujourd’hui ces actes militaires de « crimes de guerre » ?
Non pour certains, car cette qualification juridique n’existait pas en son temps (TPI). Oui pour d’autres, car la qualification juridique détermine un acte sans se borner aux limites temporelles.

Il y aura aussi la position de l’historien, dénonçant l’anachronisme dans l’histoire des mentalités, nous interdisant de juger une époque ou un homme d’un autre temps. En somme, « c’était comme ça ». Certes, lorsqu’on parle du Mexique pré hispanique du XV°s., on conçoit aisément que les catégories cognitives et culturelles avaient quelque distance avec notre perception d’aujourd’hui. Que l’on sache, les catégories mentales en France au XIX°s., ne relèvent pas d’un autre monde. Et quand bien même, parlez de cet anachronisme aux algériens qui commémorent encore aujourd’hui les anniversaires macabres de ces massacres.

Et ce même si les généraux Bigeard, Massu et Aussaresses ne sont pas près d’avoir des statues à leur effigie. Dans le cas d’Aussaresses, c’est sont livre Services spéciaux : Algérie 1955-1957, paru en 2001, qui interpelle l’opinion publique et pas l’inverse. A l’époque encore, les historiens dénonçant les actes de torture de l’armée française en Algérie ne sont pas largement entendus.

Les massacres de populations civiles du maréchal Bugeaud n’ont évidement aucune raison d’être soulevés dans un cadre juridico-historique contemporain. Là n’est pas la question. En revanche, lui faire encore aujourd’hui l’honneur d’une statue, confirmant ainsi la pérennité de l’hommage que la ville de Périgueux lui rend, pourrait être ouvert à discussion. A fortiori aux côtés de Michel de Montaigne, a fortiori toujours quand la ville projette des jumelages avec l’Afrique du Nord, comme le Maroc, où Bugeaud a laissé des souvenirs sanglants.

Car en définitive, ce que la ville de Périgueux continue d’honorer, sans le savoir sûrement, c’est pour partie et en raison des motifs de l’hommage sur le socle (pacification et colonisation de l’Algérie), la méthode des enfumades des milliers de femmes et enfants algériens, ces arabes traités comme des renards et dont la vie valait moins que la peau d’un tambour.

On ne saurait rendre honneur à la colonisation de l’Algérie en oblitérant les méthodes qui l’ont rendue possible. Et rendre honneur à la colonisation de l’Algérie tout court, qui le ferait, à part quelques ultra nationalistes conservateurs dont la biologie et l’histoire nous débarrassent (trop) lentement?

Que son nom même soit associé à une cité administrative, incarnant par là la fonction et le service public, est troublant. Il serait plus idoine d’associer son nom à celui du futur incinérateur de déchets ménagers de la communauté. Au moins cela ferait sens. (Merci Laurent).

:: Epilogue ::
A l’attention des esprits les plus torves, il n’est en rien question de la responsabilité de l’actuel conseil municipal, absolument en rien. C’est bien pourquoi est mentionné tout au long du texte, la « ville de Périgueux » et jamais la « mairie de Périgueux », (sauf au sujet de l’érection de la statue, pas après).

Mais à l’heure où l’on baptise une place Robert Badinter, en ce qu’il a permis à notre société d’évoluer en ne coupant plus les hommes en deux pour les punir, on pourrait également méditer sur ce que cette place est en face de celle de Thomas Robert Bugeaud.