Périgueux, quartier des rues Neuves, hommage à Pierre Roucheyroux

Le quartier des Rues Neuves, dont l’existence remonte au moins à 1319, fut appelé quartier des Turcos, appellation quasi mythique aujourd’hui, teintée d’une forte revendication d’autonomie et d’indépendance politique. Un « esprit » communard peut-être, s’étant poursuivi dans la misère des sous couches sociales de la fin du XIX° pour perdurer jusque dans les années 50 à Périgueux.

Nous avons abordé à notre manière l’histoire de cette ville du Puy Saint Front depuis le traité d’alliance avec la ville de la Cité en 1240. Nous avons largement insisté aussi sur la destruction de ce quartier des Rues Neuves entre 1950 et 1972, qui nécessita l’acharnement de trois maires successifs pour finalement laisser un trou béant devenu aujourd’hui un parking.

Parking Mauvard que le maire de Périgueux aura bientôt, vaillamment et temporairement rénové pour 400 000 euros, condamnant dans le même temps, le seul vrai projet en passe d’être réalisé depuis 1972. Comme ses prédécesseurs, (les trois destructeurs), Michel Moyrand s’accommode largement de voir des voitures là où avant les gens vivaient et où la ville, dans sa matière, donnait du sens.

Les éléments ci-dessous pris à partir du PLU en vigueur et la superposition avec l’ancien cadastre permettent de mesurer temps et espace pour les enjeux actuels.

PLU actuel

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 Zone détruite

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Pour ceux qui ne connaissent pas le lieu, voici deux esquisses du projet abandonné et deux photos de l’état actuel. Il faut en conscience savoir que la rénovation du parking existant à hauteur de 400 000 euros ne constitue pas un projet réel. Encore moins donc la continuité du projet initial, c’est une imposture et un mensonge.

Merci Laurent…

Projet Moyrand (-400 000 euros)

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 Projet abandonné

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 Projet Moyrand (-400 000 euros)

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 Projet abandonné

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Ce quartier, même rasé, a toujours attiré le mépris des politiciens et des notables, sauf pour fréquenter quelques bordels où ils avaient leurs habitudes d’antan. Des bordels disparus aujourd’hui, mais non ce mépris caractéristique des bourgeois, toujours palpable chez le maire de Périgueux dans son obstination à humilier cet espace de la ville.

C’est délibérément que nous repartons de ces images du vide pour notre petite histoire et non de photos « cartes postales » invitant à une douce mélancolie ou des souvenirs émouvants. Nous partons donc de rien, de celui d’aujourd’hui et de celui de demain, pour nous situer en 1953, quand « ça » vivait encore.

:: Monsieur Pierre Roucheyroux ::
C’est l’occasion de parler d’un homme, un homme certainement peu connu à Périgueux et qui pourtant compte beaucoup. Pierre Roucheyroux est aujourd’hui un vieil homme, un homme qui a vécu. Je l’ai rencontré avec passion et émotion. Je lui ai demandé pourquoi, lui, a-t-il écrit en 1953, la seule et unique Etude sociale du Vieux Périgueux. Il m’a expliqué que préparant le concours de l’ENA, il s’était trouvé déporté en Allemagne pendant la seconde guerre mondiale. Plusieurs années de camps et de lutte pour survivre. Le retour en France avec une certitude. Que la solidarité entre les prisonniers était leur principal moyen de rester en vie. Il rencontra dans ces camps un habitant des Rues Neuves. Un homme qui est mort de la malveillance des autres prisonniers, le sachant alcoolique et lui ayant fourni de l’alcool à 90° qu’il a bu. Bien que constatant sa mort dans son lit au début de la nuit, la chambrée avait préféré attendre le matin pour s’occuper du cadavre.

Après la guerre, Pierre Roucheyroux s’est trouvé à Périgueux. Il avait préparé ce concours de l’ENA pendant plusieurs années, mais son âge lui interdisait maintenant de se présenter. Il avait pourtant acquis bien des connaissances qu’il ne désirait pas inutiles, ne servant désormais à rien. Alors qu’il s’ouvrait de son problème à un ami, ce dernier lui conseilla de faire une étude du vieux Périgueux et en particulier de ce quartier si pauvre des Rues Neuves.

Ainsi le jeune Roucheyroux se lança dans cet essai d’étude sociale. Un document unique. Il obtint les saufs conduits nécessaires de la part du maire, M. Pugnet et entreprit sa collecte de données dans les différentes administrations. Ce n’était pas le plus difficile. Car il sut également mener son enquête sur le terrain, dans ce quartier réputé mal famé dans lequel les habitants du haut Périgueux n’étaient pas acceptés, dit-on. « Même les cognes n’y descendaient pas ! » peut-on entendre à l’envie. Pourtant il sut s’y faire accepter et bien sur je lui ai demandé comment.

Le plus naturellement possible. Avec respect et humanité. Ainsi les habitants lui ont ouvert leur quartier, leurs rues, leurs portes. Document unique encore, certains acceptèrent que Pierre Roucheyroux prenne des photos d’intérieur, ce qui constitue aujourd’hui des traces rares. Il me parla ainsi de leur générosité, de leur simplicité et de leur joie de vivre malgré des conditions pour certaines misérables.
Il s’est ainsi attaché à décrire leur condition de vie, les classes sociales, le « comportement » politique et religieux, la santé physique et morale et enfin l’enfance. C’est son sommaire.
Tout est mesuré et honnête dans ce qu’il écrit, page après page, il décrit ce qu’il lit de l’administration et ce qu’il voit dans le quartier. Il ne peut s’empêcher parfois de quitter l’objectivité de l’observateur attentif qu’il est pour partager ses émotions et un certain sentiment d’injustice.

Dans la conclusion, il livre un verdict sans appel sur les conditions de vie ; misérables. Mais sans pathos, avec une stricte humanité, il délivre avec modestie ce qu’il attend des pouvoirs publics. Changer ces conditions de vie et redonner aux habitants de ce quartier une dignité réfugiée dans leur fierté, celle qui fit leur identité et apporta tant à la ville de Périgueux.

Voici terminée cette trop brève étude qui mériterait d’être traitée avec beaucoup plus de précision. Le problème posé a été ignoré ou sous-estimé très longtemps ; il présente pourtant un caractère très sérieux de gravité, et il est grand temps qu’une solution lui soit donnée, dans l’intérêt des familles qui y résident, aussi bien que dans l’intérêt général.

Et pour finir enfin

Il semble heureusement aujourd’hui que nous allions vers la réalisation des plans prévus. Ce sera une œuvre profondément humaine en même temps qu’intelligente, tant il est vrai qu’en fin de compte, il coûte moins cher de prévenir que de guérir.

Il est frappant de voir qu’à la fin de son essai, monsieur Roucheyroux croit qu’un nouveau projet est en place afin d’améliorer les conditions de vie des habitants du quartier. Mais en guise d’une œuvre « humaine » et « intelligente », les décideurs ont privilégié le grand vide, comme aujourd’hui encore.

Personne n’a jamais édité son Essai sur l’Etude Sociale du Vieux Périgueux, pas même les pouvoirs publics, dans leur déni habituel. Il est pourtant nécessaire aujourd’hui de publier cet essai à l’heure de la rénovation du parking. Car de 1319 à 1972, avant que les voitures ne s’imposent, cet espace était vivant. Cet essai est une des dernières traces de cette vie. Certes méprisable pour les politicards, mais une vie qui participe de ce qu’est aujourd’hui un périgourdin, qu’il en ait conscience ou non.

Lors de notre dernière rencontre, monsieur Roucheyroux m’avait confié avoir fait ce travail dans l’unique espoir qu’il soit utile. Et cette utilité passait par la conservation dans la mémoire de ses recherches. Ceci est chose faite pour l’instant, nous nous y sommes engagés. Mais dans l’intimité de mes archives ou de ce blog uniquement. Il serait donc temps que cette recherche fasse l’objet d’une réelle publication; ainsi que son intérêt pour la collectivité et son histoire soit reconnu.

J’ai admiré ce vieil homme et j’admire ce qui l’a conduit à faire cette recherche. Qu’il me soit permis ici de lui témoigner un profond respect.

Dans un autre billet, nous reviendrons donc dans la matière de cette étude et nous essaierons de présenter aussi fidèlement que possible sont travail.

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