Place Montaigne: les enseignements du Champ de Mars à Angoulême

La tendance est générale pour les villes moyennes et leurs agglomérations. L’urbanisme périphérique a eu un effet centrifuge, tendant à déséquilibrer l’activité commerciale de centre ville.

Comme ailleurs, l’anarchie urbanistique de l’agglomération périgourdine ((Depuis sa création en 1999 la CAP a toujours refusé de s’appliquer le moindre schéma cohérence territoriale en matière de commerce et d’urbanisme)) est le résultat d’un jeu de Monopoly.

Les intérêts commerciaux des uns, accouplés aux mandats électoraux des autres ont commandé l’urbanisme. Nulle part la raison urbaine n’a précédé l’intérêt financier.

Face à ce dépérissement, le maire de Périgueux entend apporter un remède déjà bien connu ailleurs : un vaste centre commercial en centre ville (10 000 m²). Ce remède, commençant par la privatisation d’un domaine public, est censé -sur le papier- concurrencer les franchises nationales de périphérie.

L’idée n’est pas nouvelle, elle a déjà 20 ans. La société Klépierre, détenue à 52% par BNP Paribas, s’emploie depuis 1990 à implanter des galeries marchandes dans les cœurs de villes. Sa filiale, Cégécé, a lancé en 2007 la galerie du Champ de Mars à Angoulême.

C’est ce que nous allons examiner. Car si aujourd’hui cette opération est considérée comme une « catastrophe », (nous verrons pourquoi), sa justification était la même, alors, que celle aujourd’hui défendue par le maire de Périgueux.

Pourtant les deux villes, partageant toutes deux la même devise – Fortitudo mea civium fides – sont presque jumelles. « Mêmes causes, mêmes effets » ? Si cette règle de base se vérifie, la future galerie marchande de Périgueux contient déjà les germes de son échec.

La rhétorique des marchands de galeries marchandes

Pour défendre son projet de galerie marchande, le maire de Périgueux dispose d’un vocabulaire et d’éléments de langage éprouvés. On l’entendra bientôt parler de « redynamisation », « renouveau », « requalification« , « cœur de ville attractif », « revalorisation », etc.

La mairie a commencé à « implanter » cette idée depuis le 09 janvier 2010 (lors de ses vœux) :

Je pense bien entendu à la transformation du parking de surface Montaigne en un lieu commercial attractif qui fera rayonner Périgueux et tous les commerces déjà existants bien au-delà de son cercle habituel

Important, il n’y a pas d’alternative dans cette dialectique. Il faut choisir entre la ruine et le centre commercial (Michel Moyrand, Sud Ouest, 06 juin 2010):

Si on ne fait rien on va constater la chute de l’activité commerciale à Périgueux.

Enfin, le 14 décembre 2010, (conseil municipal), le maire de Périgueux récite sa leçon sur la théorie de l’attraction commerciale :

Il nous faut des locomotives car l’offre se rétrécit à Périgueux et les baux commerciaux sont beaucoup trop chers

Maire d’Angoulême jusqu’en 2008, Philippe Motet, à l’origine du projet de galerie du Champ de Mars, expliquait son choix dès le 09 janvier 2003 pour L’Express :

Avant la fin de son mandat, Philippe Mottet compte créer, sur cette place du centre-ville d’Angoulême, une galerie de 10 000 mètres carrés, sur le modèle de l’îlot des Cordeliers, à Poitiers. Pourquoi miser sur le commerce, alors que l’agglomération apparaît comme la mieux dotée dans ce domaine en Poitou-Charentes? Réponse: pour parvenir à un équilibre entre la grande distribution installée en périphérie – elle représente à elle seule 77% du chiffre d’affaires commercial de l’aire urbaine d’après la chambre de commerce – et les boutiques du centre-ville, en grande difficulté.

5 ans plus tard, Philippe Mottet se félicitait d’avoir créé cette « locomotive » dans le journal Convergence 06 janvier 2008 :

J’ai fait un rêve, celui d’une ville dont le cœur serait attractif, parlerait au-delà des remparts à l’ensemble des quartiers, de l’agglomération du département. Ce rêve est aujourd’hui réalisé au Champ de Mars. J’ai voulu à la fois redonner une fierté et initier un nouveau départ à ma ville.

Maintenant nous allons constater la similarité des argumentaires entre politiques et marchands de galeries, vous allez voir c’est amusant.

Cégécé, plaquette promotionnelle du 29 juillet 2005 :

La requalification de la place du Champ de Mars [parking Montaigne] s’inscrit dans une logique de revalorisation du coeur de ville. Le Champ de Mars [parking Montaigne] est un site de prédilection pour l’implantation du centre commercial, lequel apportera un nouveau dynamisme à la ville. En effet, sa situation géographique exceptionnelle, lui permettra de devenir un pôle attractif, incontournable et qualitatif dédié aux piétons.

L’opération du Champ de Mars [parking Montaigne] répond aux attentes des habitants et des commerçants de la ville. Le projet de réorganisation du tissu urbain entrepris par la commune d’Angoulême [de Périgueux] permettra la fidélisation des consommateurs existants tout en captant une nouvelle clientèle.

Ce type de rhétorique est attendu dès 2011 à Périgueux…

Encore un peu ? Cégécé, Annonce commerciale, 08 juin 2007 :

La Galerie Champ de Mars [Montaigne], s’inscrit dans le projet de renouveau et de redynamisation du centre-ville angoumoisin [périgourdin].

Du côté de la société anonyme d’économie mixte – SAEM- qui a géré l’implantation du projet (Territoires Charente et ses beaux discours), la rhétorique était aussi fournie par le promoteur immobilier :

Le Centre Ville d’Angoulême [de Périgueux] manquait incontestablement d’un grand centre commercial à l’instar des autres villes-préfecture, tandis que se développaient de grands complexes commerciaux à la périphérie de l’agglomération. Le centre avait ainsi largement perdu au fil des décennies son attractivité commerciale.

Voici donc officiellement, en avant première, les futurs discours qui justifieront l’implantation d’une galerie commerciale sur la place Montaigne.

Avantage de cette rhétorique, on y substitue n’importe quel nom de ville moyenne. Ce n’est pas un miracle de l’urbanisme, c’est un argumentaire de vente.

Ecoute le chant du cygne sur le Champ de Mars

La galerie commerciale du Champ de Mars de 15 000 m² a nécessité plus 60 millions d’investissement, dont plusieurs à la charge du contribuable angoumoisin. (A lire le très complet dossier de presse sur le Champ de Mars en 2007).

Ouverte au public depuis fin 2007, le bilan après 3 années est dressé par la Charente Libre le 12 octobre 2010 (Champ de Mars galerie en danger) et le 13 octobre par Sud Ouest (Champ de Mars: « on court à la catastrophe »).

Monoprix quitte la galerie le 31 janvier 2011, licenciant ou reclassant 34 salariés, après 3 exercices déficitaires et sans aucune perspective favorable. Mc Donald’s emboîte le pas et le cinéma CGR est sur le point de suivre, alors que d’autres enseignes sont déjà parties ou ont déposé le bilan.

En conclusion le titre de l’article : « On court à la catastrophe ». Souvenez-vous : « Rayonnement », « redynamisation », « renouveau », « attraction », « revalorisation », etc…

Les causes de cette banqueroute, pour un projet équivalent et dans une ville équivalente, pourraient interpeller les responsables périgourdins. Car l’eldorado vendu aujourd’hui peut vite se transformer en une verrue d’un hectare sur 3 étages, verrue dont les périgourdins seront des spectateurs impuissants.

Corruption, opacité, anarchie: les leviers de l’urbanisme commercial

Une des causes constatée est l’absence de cohérence à l’échelle intercommunale. Car en parallèle et contrairement aux engagements, les aires commerciales périphériques ont poursuivi leur extension.

La problématique de Périgueux est comprise dans celle de son agglomération. Or la communauté d’agglomération périgourdine – CAP – n’a jamais consenti le moindre schéma directeur (SCOT).

Refusant jusqu’à l’élaboration d’une charte commerciale pour maîtriser les implantations, la CAP a toujours privilégié les investissements individuels et hétérogènes. Le résultat de la CAP est là : étalement résidentiel, recul des terres agricoles, uniformisation des paysages, développement anarchique des surfaces commerciales, etc.

Les différents responsables politiques ont toujours lutté contre une vision globale et homogène de l’aire urbaine ((La récente extension de Brico Dépôt, les futures extensions d’Auchan et de Leclerc, nous renseignent sur cette absence de volonté et de concertation.)). En concurrence directe avec la CAP, Boulazac a même fondé sa propre intercommunalité Isle Manoire pour défendre ses intérêts.

Cette anarchie urbaine n’est pas le fruit du hasard. Les relations entre responsables politiques et investisseurs locaux sont souvent étroites quand elles ne sont pas directement délictuelles.

Ce contexte peut sembler anachronique en 2010, mais c’est bien cet archaïsme politico-financier sorti d’un autre âge, qui modèle et dessine l’ensemble de l’aire urbaine périgourdine.

Et c’est dans ce contexte que le maire de Périgueux défend son centre commercial, alors que la CAP ne lui propose strictement aucune garantie de maîtrise de la périphérie ; bien au contraire.

Exactement comme à Angoulême, s’il n’y a pas d’homogénéité entre le centre et la périphérie, l’offre pléthorique fera des dégâts irréversibles.

Toi aussi devient fan de la galerie Montaigne

Celui pour qui l’on fait tout ça, c’est moi, c’est toi, nous, les veaux braves et dociles. La seule réaction espérée de la part des investisseurs et du responsable politique, c’est celle-ci (Discussion à suivre sur un forum à propos de l’ouverture de la galerie du Champ de Mars):

A chacun de faire son choix en connaissance de cause.