Quand le rugby est l’alibi de l’industrie agroalimentaire

Une fois n’est pas coutume, un article de la Dordogne Libre nous fait vibrer.
L’article consacré au projet commercialo-sportif sur la plaine des sports de Périgueux, (18 09 09) mérite quelque complément et commentaire.

:: Un stade viendra à côté du Leclerc ::

Ce promoteur avait trouvé le financement d’une telle structure (près de 30 millions d’euros) qu’il doterait d’une galerie et d’un centre commercial avec le relais du propriétaire des Leclerc de l’agglomération.

La structure sportive ne serait pas exactement « dotée » d’une galerie et d’un centre commercial. C’est l’inverse. La galerie et le centre commercial seraient dotés d’un équipement sportif à proximité.

Tout simplement parce que les surfaces de commerces sont la source de financement du stade et la condition sine qua non de sa réalisation. En cela, la ZAE est bien plus importante par sa taille que le stade et elle serait réalisée en premier. De même, sur le plan commercial (impact et chalandise) et urbain, elle aurait bien plus de conséquences que le stade en lui-même.

:: Y a même des études d’avant projet: youpi! ::

Pourtant depuis un an, le patron du club de rugby et de l’entreprise Agema a préparé le terrain de son futur complexe.

A l’appui de cette phrase, les déclarations du promoteur : étude de sol, sous-seing (avec qui ?), relevé topographique, esquisse architecturale, étude béton.

C’est le minimum syndical pour ce genre de projet. Rappelons qu’il s’inscrit dans une zone inondable faisant l’objet d’un Plan de Prévention des Risques d’Inondation et qu’il nécessite une dérogation préfectorale. Car en l’état de la règlementation, l’Etablissement Recevant du Public de cette catégorie est interdit pour une question de sécurité des personnes.

L’étude de sol (type G12 surement) et le relevé topographique sont des « préparations de terrain » obligatoires et minimales. Quant à la soi-disant « étude béton », elle sert avant tout, à ce stade peu avancé du projet, à évaluer le coût de la réalisation.

Bref, ces études d’avant projet servent à l’analyse de la faisabilité, à évaluer les contraintes techniques pour produire une estimation prévisionnelle provisoire de l’opération. Il n’y a aucun zèle dans cette démarche, c’est le B.A B.A de la construction.

En revanche, il n’existe aucune étude d’impact en terme commercial et urbain. Pour mémoire, la ZAE de Marsac à l’ouest est à quelques kilomètres et l’on ignore avec force les conséquences que génèrerait une nouvelle ZAE sur la commune de Périgueux. Il en va de même sur le plan urbain, lui aussi ignoré avec brio. Ce n’est pourtant pas la taille de ce projet qui sera sans effet sur l’urbanisme périgourdin.

:: Son stade et son Leclerc sous chaque bras ::

Selon un de ses proches Francis Roux est capable, en cas d’échec à Périgueux, d’aller faire « son » stade ailleurs. C’est comme ça que Boulazac avait en son temps récupéré le basket de Périgueux.

Là je rigole. Quelle commune, dans l’agglomération, pourrait accueillir, non uniquement le stade du promoteur, mais surtout toute la structure commerciale qui le finance ?

Boulazac ? Trélissac ? Marsac ?
Pour donner quoi à la place du CAP… Le CAB, le CAT, le CAM ?

Euh, non sans rire. Antonne ou Chancelade?

Où est-ce qu’on a vu que dans un Etat démocratique a priori, un seul homme décide de « son » stade, en snobant les principes d’intérêt général et de service public, au seul prétexte de l’influence due à sa fortune personnelle?

Ah si. On pourrait proposer le Gabon ça pourrait marcher.

:: Un détail de 20 000m² ::
Nul n’est certainement contre un nouveau stade plus spacieux pour accueillir l’équipe du CAP qui évolue dans la même division que celle du Bugue (2762 habitants). Ce n’est pas cela le problème.
En revanche, le montage financier de l’opération, le financement du stade, pose de lourdes contraintes en terme commercial, règlementaire et urbain. Les conséquences en sont volontairement esquivées par le promoteur qui voudrait ne faire voir que le stade en point de mire.

Un promoteur fonctionne comme un promoteur. Il achète des espaces publics (de préférence), construit des bâtiments calibrés sur la garantie décennale, et les vend où les loue à des franchises qui exploitent.
L’idée d’appliquer ce modèle de ZAE d’entrée de ville (admirez le résultat autour de Périgueux) pour financer un stade, est baroque.
Demander à une ville de se séparer de sa piste d’athlétisme (et de ce qui va avec) pour la fourguer à un comité d’entreprise de la SNCF, est enthousiaste.
Solliciter une dérogation préfectorale parce que la règlementation sur la sécurité des personnes interdit la construction de l’ERP sur la zone est cocasse.
Faire croire que ce projet de stade émane d’un mécène alors qu’il sera financé par les consommateurs est bizarre.
Privatiser encore des espaces publics pour y implanter des surfaces commerciales au prétexte d’un stade à deux ou trois tribunes est bien une logique de promoteur, (oui, l’image de synthèse n’est peut-être pas le reflet de la réalité).

En cela, non pour le stade en soi, mais pour l’ensemble du projet et ses conséquences néfastes, nous espérons fortement que, par la voix de Céline Simon, la SNCF ne lâchera RIEN.
Quant au chantage mis en avant dans l’article, (Si ce stade ne se fait pas. Moi je lâche le club) il illustre bien l’esprit entourant le projet. Ce moyen de pression est d’une noblesse remarquable.

Alors effectivement, si l’on ne retient de ce projet que le stade, comme sur le blog de Jfcros, on s’étonne des difficultés, on râle après les élus et l’archaïsme de la SNCF. C’est facile. Cela consiste juste à oublier tout le reste. La privatisation de plusieurs hectares d’un domaine public, un hypermarché de 4 500m², et dans les 20 000m² de surfaces commerciales au total…
Un détail : La création d’une nouvelle ZAE au cœur de l’agglomération périgourdine. Comme ça, pour le plaisir du sport.

:: Mise à jour ::

Je me pose une question. Au regard de cet air du temps (Leclerc sur le stade, commerces sur monuments aux morts…). L’implantation de surfaces commerciales est présentée comme la panacée du dynamisme pour la ville. Est-ce bien si sur?

Une ville en mouvement, vivante, mutant sans craindre de changer, s’adaptant au présent, anticipant ses besoins futurs, est-elle forcément caractérisée par l’augmentation de ses surfaces de vente?

N’y a-t-il que l’installation de nouvelles franchises pour concurrencer l’effet centripète des périphéries?

Est-ce là tout ce qu’on attend d’une ville en matière économique, implanter toujours plus de commerces?

Est-ce bien en se moulant dans la logique qui prévaut en périphérie que le centre va rivaliser?