Revoilà le centre commercial de la place Montaigne

Le 14 décembre 2010, le maire de Périgueux s’était fait voter les « pleins pouvoirs » pour déclasser la place Montaigne (3 000 m²). Domaine public appartenant à la Nation et protégé par la Constitution, la place Montaigne devait faire l’objet d’une procédure de déclassement afin qu’à sa demande, le promoteur Eiffage puisse en devenir propriétaire.

La privatisation de la place Montaigne était la condition posée par Eiffage pour y construire en retour un bâtiment commercial de 10 000 m². Côté communication pour faire avaler la pilule, le maire de Périgueux avait fait réaliser une plaquette promotionnelle par la CAP intitulée « Charte commerciale de l’agglomération périgourdine » (avril 2011).

L’enquête publique, préalable à toute procédure de déclassement, devait avoir lieu au printemps 2011. In fine, la mairie s’est aperçue à temps que cette procédure serait illégale. L’action fallacieuse entreprise par la municipalité aurait explosé en vol devant le Tribunal Administratif. Le maire ne pouvait se le permettre. On ne viole pas la Constitution avec quelques arguties.

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L’aveu d’avoir toujours voulu faire le projet

C’est après un long silence que le projet réapparaît aujourd’hui. La mairie annonce vouloir mandater un Assistant à Maîtrise d’Ouvrage (AMO) pour mener l’affaire. Mission lui sera confiée de respecter le planning d’attribution du projet à un promoteur courant 2012. Aucune mention n’est faite de la vente ou non de la place Montaigne, qui pourrait se muer en bail emphytéotique, moins contraignant et fait pour contourner la législation sur la domanialité publique.

Confier le projet à un AMO est intéressant à plus d’un titre pour la mairie de Périgueux. Elle fait entrer dans la partie des professionnels. Car en interne, le projet avait été mal géré et ce au moins sur trois niveau prépondérants. Mais d’un autre côté, le maire devra reconnaitre qu’il a menti.

Car mandater un AMO pour désigner le futur constructeur du centre commercial signifie que la réalisation du projet est déjà décidée. C’est nouveau. Jusque là le maire avait dit  le contraire. Le 11 mai 2011, sur France 3 Périgord, le maire de Périgueux était prudent:

« Le travail n’est pas abouti, loin s’en faut, les décisions ne sont pas prises, donc nous sommes en train, dans une réflexion, de vérifier, s’il faut faire, s’il ne faut pas faire, et s’il faut faire, comment il faut faire ».

Or l’étude de la CAP est datée du mois d’avril 2011. Or après lecture de cette étude, le maire prétendait n’avoir pris aucune décision. Donc entre le 11 mai 2011, (où il ne savait pas mais l’étude en mains), et le 19 janvier 2012, (où il sait avec toujours l’étude en mains), que s’est-il passé ?

Rien ne s’est passé de concret depuis 8 mois. Mais voilà que le maire a décidé aujourd’hui qu’il « fallait faire ». Aucun élément nouveau. Pourtant le maire annonce sa décision de désigner rapidement le futur constructeur du projet. En décembre 2010, le projet était présenté comme très hypothétique, incertain. La procédure de déclassement était présentée comme « mineure » en passant.

Et là on découvre que le projet est décidé, comme ça.

Attribuer à Eiffage la place Montaigne sans marché public (obligatoire donc bidon)

Durant le conseil municipal du 14 décembre 2010, Michel Moyrand avait commis une erreur lourde. En annonçant publiquement que la place Montaigne serait attribuée nommément à Eiffage il annonçait déjà un partialité illicite dans l’attribution du marché.

En avouant qu’il comptait vendre l’espace public à la demande du promoteur immobilier, il fournissait la preuve que le marché public serait faussé et donc illégal. Le délit de favoritisme aurait plombé toute la procédure d’attribution.

Et ce d’autant qu’Eiffage est bien placé pour remporter le marché de travaux de la nouvelle mairie rue Wilson. Ca commence à faire beaucoup.

Promouvoir une procédure de déclassement illégale, à Périgueux, « on prend »

Le motif sur lequel la procédure de déclassement allait s’adosser était mort dans l’œuf. Prétendre que le parking serait désaffecté de l’usage public est une condition du déclassement. Mais que cet abandon de l’usage public soit la conséquence d’une fermeture volontaire  du parking par la mairie serait troublant. A fortiori au motif de travaux pour conforter la pérennité dudit parking.

En résumé, la mairie allait faire des travaux pour sécuriser le parking. Donc elle le fermait à l’usage du public. Donc il pouvait être déclassé. Donc il pouvait être vendu. Des arguments de déclassement intenables devant n’importe quelle juridiction publique.

Faire oublier les erreurs de communication auprès des commerçants

Michel Moyrand avait jeté le trouble chez les commerçants en faisant de certains ses « favoris ». Untel était informé, untel ne l’était pas. La visite du centre commercial de Poitiers n’avait rien arrangé. Il suffisait de prendre en contre exemple le centre commercial d’Angoulême (Champs de Mars), déserté par le public et les commerçants (dont certains ont fait faillite).

Vendre des rêves de prospérité dans ces conditions s’avéra délicat.

Et ce même si Michel Moyrand a fait bricolé par la CAP une étude marketing sur l’opportunité de son projet d’équipement commercial. Ce document n’a jamais été crédible, il ne le sera jamais.

Le maire relance avec prudence

La municipalité semble donc soucieuse de repartir sur des bases plus saines afin de donner un nouveau souffle au projet de bétonner la place Montaigne. Mandater un AMO permettra deux choses :

  • Apporter du professionnalisme et donc de la crédibilité à l’opération envasée dans des promesses de futurs délits publics
  • Enrober les décisions municipales d’impartialité via un intermédiaire théoriquement neutre (ce qui est faux autant le savoir avant)

A quand les vraies questions ?

Vendre ou louer pour 90 ans un domaine public, vaste, central, en face du palais de justice, n’est pas neutre. C’est une décision lourde de conséquences, symboliques, urbaines, commerciales, etc.

L’implantation du complexe commercial en bas des boulevards avec le cinéma a entraîné un déséquilibre urbain qui n’avait pas été anticipé. Ce qui a été amené en bas a été prélevé en haut, d’où une certaine désertification de la partie haute des boulevards.

Placer le coup intermédiaire de « repeindre » le square Daumesnil était sûrement dans cette optique. Il permet d’anticiper les critiques sur l’absence de traitement global des boulevards.

Mais on n’a toujours pas parlé de ces boulevards dans leur ensemble. Ils ont été construits et façonnés depuis le XVIII° siècle jusqu’à être considérés comme un tout au XIX° siècle, pour apporter de l’air frais à la vieille ville. D’où les plantations de centaines d’arbres à l’époque.

Il furent une fierté pour les périgourdins. Une partie est classée aux monuments historiques ((D’où l’obligation faite au maire d’abandonner son idée de raser les arbres des allées Tourny pour implanter une gare de bus)).

Au-delà de l’aspect technique de cordon sanitaire, les boulevards sont constitués de places qui sont des espaces publics voulus par les périgourdins. Depuis 200 ans, ils y ont mis une partie de leur histoire, avec les statues de Bugeaud, de Daumesnil, de Michel Montaigne et de Fenelon.

On ne peut pas aujourd’hui raturer cette histoire d’un coup de crayon au seul motif d’un projet de relance très incertain du commerce périgourdin. Traiter le problème des boulevards par petits bouts, en fonction des intérêts personnels du moment, est une erreur grave.

Le fait que ce bâtiment commercial écrasera par sa hauteur le palais de justice à quelques mètres ne peut pas être ignoré. C’est un message lourd de sens, qu’on le veuille ou non.

Comprendre l’histoire de la ville, considérer son urbanisme, respecter ses domaines publics, peuvent sembler des préalables prudents. Rien à foutre dit le maire. Eiffage veut acheter la place Montaigne pour poser une bouse en béton, pas de problème, on déclasse.

La décision de vendre le domaine public doit revenir aux périgourdins, pas à un promoteur immobilier. Ce complexe commercial n’était pas au programme du candidat Michel Moyrand. Il n’a pas été élu pour ça. Aussi devrait-il s’agir d’une décision directe de tous les périgourdins et non d’un seul homme.