Sarkozy, Lascaux et le bling bling de la préhistoire

Le Président de la République fera son petit tour à Lascaux dimanche en 12, puis honorera l’assemblée par un discours au Pôle International de marketing préhistorique des Eyzies, « au grand contentement du peuple », tel l’usage consacré.

Lascaux: « Chapelle Sixtine de la préhistoire » devenue une mystérieuse champignonnière depuis son succès mondial, sera fêtée pour son anniversaire, mamie souffle ses 70 bougies. Moteur de croissance ou planche à billets, le principal est de faire briller les lustres et d’appâter pour un Lascaux II en perte de vitesse.

Isabelle Breguet | Le clonage de Cro Magnon (2005)

C’est la fête. Avec le concours des média – Groupe Sud Ouest a des intérêts financiers dans Lascaux II – qui n’en demandaient pas tant en Dordogne, la visite du chef de l’Etat, l’anniversaire de l’invention, la récente inauguration du Centre d’Accueil de la préhistoire des Eyzies, oulala que de temps forts.

Normal, Bernard Cazeau, Président de la Dordogne, le rappelle à l’envie : « On est les seuls à avoir autant de choses sur la préhistoire ».
Il n’a pas tort. 200 000 ans d’histoire, 15 sites classés au patrimoine mondial de l’Unesco, la vallée de la Vézère est unique en son genre.

Elle peut donc supporter mieux que la vente de porte-clés de la Venus de Brassempouy et de bifaces thermo-moulés.

Et pourtant… Il y a un décalage entre d’un côté des structures qui ont leur utilité (promotion, recherche, pédagogie) mais captent la totalité des fonds publics et de l’autre des sites essentiels pour la préhistoire mais pauvres et plutôt esseulés, pour certains noyés dans la végétation sans autre horizon que la simple survie.

Cro-Magnon, un golden boy périgourdin

Le musée national de la préhistoire des Eyzies a été refait à neuf en 2004. La muséographie y tient des Shadocks, allez-y c’est marrant.  Puis ce fut au tour du Centre d’Accueil de la préhistoire d’être financé pour 12.3 M€. On trouve des fortunes pour vendre de la préhistoire, pas un sou pour sauver Lascaux en fermant Lascaux II ((Le conseil général de la Dordogne a voté une enveloppe de 900 000 € dans son budget primitif de 2009 pour une 3ème mouture partielle en 2014-2015)).

Alors que des fonds publics substantiels sont investis pour lier économie, patrimoine et tourisme, car le principal enjeu est ici, que fait-on du reste ?

Débats, colloques, banques de données, portail numérique, initiation pour les enfants, expositions pédagogiques, etc. Très bien.

Ca les colloques c’est efficace, ça mousse. Faire venir une noix creuse comme Jean Clottes par exemple est toujours de bon aloi. Ca vous embellit un patrimoine sorti du chapeau et vous explique tout sur vos ancêtres, c’est chaud et rond comme un Pierre Bellmare au Télé Achat.

Hum, heu, oui, je crois pouvoir dire que Cro-Magnon pratiquait une forme de chamanisme au travers d’expérience esthétiques inédites pour l’humanité ayant pour vocation à sublimer les formes et l’espace en se détachant de l’instant présent, liant l’invisible au visible, le palpable au symbolique, introduisant par là-même la première pensée métaphysique. Cro-Magnon nous enseigne donc, (et moi aussi modestement qui suis un des plus importants préhistoriens du monde), que l’art préhistorique, où pour la première fois l’homme s’affranchit des nécessité strictes de la Nature (se nourrir, se chauffer, se protéger), constitue le geste inaugural d’une philosophie pariétale pictographique. (Pourquoi pas cela dit, ce n’est pas la théorie qui est en cause, mais la méthode et la manière de présenter les résultats).

Homo Sapiens en avale son Chipster de travers et applaudit frénétiquement tout en gardant son verre de cidre en main. Et oui, on sait tout ça, même plus encore. C’est-à-dire qu’on ignore parfois séparer un bison d’un auroch tout en connaissant la finalité, l’intention de l’auteur, merveilleuse science que celle-ci ((En vérité Clottes va bien plus que loin que la caricature ci-dessus. S’il y a des représentations hybrides par exemple, donc issues de l’imagination, c’est donc que « Cro » était défoncé comme un chacal pour entrer en contact avec les esprits à travers la paroi. D’ailleurs, Henri Michaux n’a-t-il pas fait des dessins bizarres sous mescaline? Hum ? Et l’enfant n’a-t-il pas quelque penchant à l’hallucination en dessinant la maison à l’envers? Hein? Ne serait-ce pas là un atavisme ou mieux, une prédisposition à l’extase chamanique?)).

Nicolas Sarkozy ne verra pas Castel Merle

Sauf que, d’Etat ou locale, plus aucune subvention n’est aujourd’hui accordée pour mener des fouilles archéologiques. Point mort.
Les sites préhistoriques dont les collections sont rassemblées et montrées avec fierté aux Eyzies sont laissés à leur sort. Et s’il ne s’agit pas aujourd’hui de friches préhistoriques, c’est uniquement par la ténacité de passionnés et d’archéologues obstinés.

On ne prendra qu’un exemple pour faire court, celui de Castel Merle.

Castel Merle, c’est un enfilement d’abris rocheux abritant 10 gisements archéologiques, comportant des strates du moustérien, de l’aurignacien, du gravettien, du magdalénien, du solutréen. C’est aussi le premier site préhistorique ouvert au public en France. On y a trouvé de tout, y compris des parures et des colliers exceptionnels.

Le site appartient à une famille de préhistoriens et archéologues qui conserve et étudie le site depuis quatre générations.
C’est un site qui a besoin d’être fouillé et qui est loin d’avoir tout révélé. Aujourd’hui, seuls des fonds privés américains (Cf. Randall White) apportent des crédits pour continuer les recherches. De leur côté, les pouvoirs publics français sont trop occupés à financer des structures pour leur intérêt économique à court terme.

A quand les gravures de Diplodocus?

Des dizaines de millions d’euros sont donc dépensés pour ériger des supermarchés de la préhistoire alors qu’en parallèle, des sites majeurs, pourvoyeurs de connaissance et de matière préhistorique, sont abandonnés à leur sort. Ainsi donc merci aux USA de palier aux incuries budgétaires françaises.

A miser plus sur la publicité et la vente de produits dérivés que sur une recherche fondamentale sacrifiée (outre un petit club de scientifiques d’Etat), on risque fort de contourner l’essentiel. A ne vendre que de la tête de pont, du produit de gondole, l’intérêt décroit. Le Sacre du Printemps c’est magnifique, mais à la 47ème écoute comment dire…

Lascaux, « chapelle bling bling de la préhistoire », est d’un intérêt déclinant pour les visiteurs au fur et à mesure qu’elle n’est présentée que de la sorte. La grotte est tout sauf cela, mais tout est dans la manière de la présenter. Contaminée par l’industrie du tourisme, le remplissage du parking de Lascaux II est devenu l’intérêt principal de Lascaux I.

Pour ses 70 ans, Lascaux et ses mycoses pariétales reçoivent donc Nicolas Sarkozy et sa cour. Lui qui, dans la continuité de ses prédécesseurs, s’acharne à réduire les dépenses de l’Etat en matière de recherche archéologique et de préservation du patrimoine, s’offre une dominicale visite en Province pour contempler non l’étendue des dégâts, mais un décorum touristique.

C’est un peu comme si en cas d’inondation majeure en Dordogne le Président de la République allait vanter les mérites de l’aquarium du Périgord Noir. C’est une manière de voir.