Edouard Baldus à Périgeux, 150 ans d’histoire et d’urbanisme

Il y a des anniversaires minuscules que l’on n’évoque pas. Considéré comme sans intérêt par les collectivités locales, le passage du photographe Edouard Baldus (1813-1882) à Périgueux en mai 1860 n’est pourtant pas anodin. 1860-2010: voilà 150 ans que le photographe a ainsi laissé 13 clichés uniques pour l’histoire et l’urbanisme de la ville.

Ces photos sont les dernières à montrer aujourd’hui Périgueux avant ces grands travaux de la fin du XIX° siècle qui virent la séparation physique entre la ville et la rivière par la création du boulevard Georges Saumande. Le projet s’est accompagné de la destruction de plusieurs bâtiments majeurs de la ville, comme le pont de Tournepiche, la tour Barbecane et le grand moulin. C’était également le temps où l’architecte Abadie inventait la cathédrale Saint Front.

Edouard Baldus - archives bibliothèque Périgueux

Nous nous bornerons dans cette note à citer l’excellent Photographes en Dordogne (1850-1930) de Thierry Boisvert ((Thierry Boisvert/2005)) et l’article de la Société Historique et Archéologique du Périgord (SHAP), Photographies de Périgueux en 1860. ((CXIX / 1992))

9 vues en négatifs sur « papier-ciré », Périgueux

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De Prosper Mérimée à Edouard Baldus

Au début de l’année 1851, la première mission héliographique est commandée par la commission des Monuments Historiques. La commission est alors dirigée par Prosper Mérimée depuis sa création en 1837. Pillages, destruction, dégradations, restaurations fantasques devaient être les ennemis de la nouvelle commission. L’idée d’une nécessaire préservation du patrimoine s’avançait peu à peu, issue d’un romantisme des Lumières troublé par le progressisme positiviste. Le premier acte devait s’ouvrir par la réalisation d’un vaste inventaire monumental de la France.

La première commission envoyée dans le sud ouest de la France regroupait cinq photographes fondateurs de la société héliographique : Gustave Le Gray, Hippolyte Bayard, Henri Le Secq, Mestral et Edouard Baldus.

Périgueux et la modernité du XIX° siècle

Nous avions déjà évoqué le profond remaniement urbain de la ville depuis le début du XIX° siècle, commençant par le projet de détruire la tour Mataguerre en 1817. La décision de tracer le boulevard Georges Saumande a été prise en délibération municipale du 20 décembre 1852 (mandature Estignard). Les documents de l’administration des Ponts et Chaussées indiquent le début des travaux au premier semestre 1861 avec cet argument décisif :

Eviter les désastres causés par les inondations

En 1950, le même argument était avancé pour justifier la destruction du Quartier des Rues Neuves

La première pierre du pont des Barris devait être posée le 15 mai 1861 pour des travaux devant durer 4 mois. C’est donc au tout début du mois de mai qu’Edouard Baldus a pris ses clichés.

Edouard Baldus à Périgueux

C’est dans ce contexte que le préfet de la Dordogne, Ladreit de la Charrière a demandé à Edouard Baldus de figer cette façade de la ville donnant sur la rivière avant son total remodelage. Le 8 mai 1861, L’Echo de Vésone se réjouit ((in Photographes en Dordogne 1850-1930 Archives départementales)) :

Avant qu’on ne procède à la démolition des bâtiments de la rive droite de l’Isle qui sont condamnés à disparaitre, l’administration a eut l’heureuse idée d’en faire conserver un souvenir.

… ces vues pittoresques, qui seront tirées à un certain nombre d’exemplaires, et formeront un album que nos descendants seront heureux de consulter.

C’est donc dans le cadre d’une destruction massive (encore aujourd’hui partiellement justifiée) qu’un photographe mandaté par une commission de préservation du patrimoine tira les derniers clichés de cette partie de Périgueux.

Montage des vues similaires prises par la mairie en novembre 2007 et les angles d’Edouard Baldus

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Certes, cet anniversaire est moins vendeur que la commémoration du maréchal Bugeaud par Arnaud Le Guay, adjoint à la culture de Périgueux et fervent avocat du plus grand génocidaire de la colonisation algérienne. L’homme de lettre n’a pas vu là l’occasion d’un moment particulier pour parler de l’histoire et la culture de la ville.

Qu’importe donc de voir ces clichés à la fois si connus et si indifférents à cette ville qui s’engage toujours davantage, à coups de parkings et de centres commerciaux, dans un mimétique urbanisme péri-urbain.

Bugeaud l’algérien ou le révisionnisme périgourdin

Nous reviendrons ici sur le maréchal Bugeaud, une des personnalités les plus louée et respectée en Dordogne. A Périgueux, sa statue trône en bonne place dans l’espace public depuis 1853 (mandature Jean Joseph Etienne Estignard). A Excideuil, sa statue a été érigée en 1967 (rapatriée d’Algérie en 1962) et « l’année Bugeaud » a été créée sous la mandature d’Arnaud Le Guay (actuel adjoint à la culture de la ville de Périgueux) pour honorer sa mémoire en 1999.

Ce n’est pas tant l’homme que nous regarderons, mais plutôt comment il est utilisé par les collectivités et les politiques pour façonner une histoire officielle à la gloire de l’agriculture pérgourdine. Son nom est fédérateur, consensuel, objet d’un profond respect, alors que pourtant son rôle fut prépondérant dans les massacres de populations arabes durant la colonisation française.

© Photo RMN - G. Blot

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Sous l’impulsion des responsables politiques, le village d’Excideuil voue une admiration particulière à l’agriculteur et maire qu’il a été. Aussi en 2008 l’office de tourisme du village lui a consacré un éloge de 8 pages intitulé « Bugeaud le soldat laboureur » dévotement dédié à sa gloire politico-agricole.

Le document assume sa part de révisionnisme sur les faits d’arme du maréchal durant la colonisation nord africaine et estompe à grandes eaux son morbide héritage :

Au mois de mai 1836, Bugeaud est envoyé en Algérie pour commander les troupes françaises qui luttent contre les guerriers d’Abd El Kader. Il y remporta les nombreuses victoires qui le rendirent célèbre, mais encouragea aussi les autochtones à l’agriculture. Il fit pousser des arbres fruitiers (dont des mûriers), et traça de nombreuses routes pour moderniser le pays. Il en retira un profond respect de ses hommes et des algériens.

Comme on peut le voir, cette initiative historique est soutenue par la communauté de communes « Causses et Rivières en Périgord » et le Conseil Général de Dordogne. Et pour couronner cette apologie, l’office de tourisme vous invite à suivre les pas du maréchal.

Le visiteur, le curieux, le touriste, l’aficionado de la III° République, le nostalgique de l’empire français, le nationaliste conservateur en mal d’émotion historique, tous sont invités à plonger dans la célébration du maréchal pour laquelle vit en palpitant la commune d’Excideuil. A la gloire de Bugeaud son souci des petites gens et de ses domestiques « mâles et femelles » comme il dit, auxquels il veut offrir robe de soie pour le dimanche et poule au pot hebdomadaire. L’homme sait rester modeste: « Plusieurs dictateurs romains n’avaient pas une aussi belle retraite« . Bref, en Périgord, l’homme est officiellement une star et les collectivités dépensent sans compter pour valoriser son image. Et pourtant…

Bugeaud l’algérien

Avant d’inventer la Chambre d’Agriculture, Bugeaud inventa la chambre à gaz. Ecolo pour l’époque, il invente la technique de « l’enfumade », consistant à enfermer par centaines, femmes hommes et enfants dans des grottes avant de les enfumer « comme des renards » dit-il, jusqu’à ce que mort s’en suive. Cette pratique connut un succès certain ((18 juin 1845: « Enfumades » de la grotte de Ghar-el-Frechih)) dans le corps expéditionnaire français que l’on nomme pudiquement aujourd’hui : « pacification » (terme déjà employé au XVI° s. par Hernan Cortes lors de la conquête du Mexique).

Nous ne reviendrons pas ici sur ces aspects de la colonisation. Cela étant, le passionné d’agriculture qui aurait attiré vers lui un profond respect de la part des algériens, n’a pas commencé par développer les cultures en terres conquises. Car comme il le dit le 14 mai 1840 il compta d’abord faire en Afrique ce que faisaient le Huns et les Francs en Europe ((Maréchal Bugeaud, 14 mai 1840, Discours à la Chambre, dans Pour l’honneur de l’armée réponse au général Schmitt sur la guerre d’Algérie, paru L’Harmattan, 1960, p.89, lieutenant-colonel Pierre-Alban Thomas)) .

A toute fin utile, il commença comme il le dit lui-même ((Maréchal Bugeaud, 1842, dans Alexis de Tocqueville, De la colonie en Algérie, paru Complexe, 1988, p.30, Tzvetan Todorov)) , par « …détruire les villages, couper les arbres fruitiers, brûler ou arracher les récoltes, vider les silos, fouiller les ravins, les roches et les grottes, pour y saisir les femmes, les enfants, les vieillards, les troupeaux et le mobilier ».

Et comme il l’écrivit avec fermeté en 1843 au Général de la Moricière ((Maréchal Bugeaud, 24 janvier 1843, dans Un rêve algérien, paru Dagorno, 1994, p.18, Jean-Luc Einaudi)) :

Dévastations, poursuite acharnée jusqu’à ce qu’on me livre les arsenaux, les chevaux et même quelques otages de marque… Les otages sont un moyen de plus, nous l’emploierons, mais je compte avant tout sur la guerre active et la destruction des récoltes et des vergers.

Comme l’écrit l’office de tourisme d’Excideuil, il « encouragea aussi les autochtones à l’agriculture », soit, mais seulement après avoir mené une guerre d’extermination et de razzias ayant détruit l’agriculture arabe; un détail de l’histoire.

Car les enfumades ne suffisant pas, le but recherché pour pacifier les autochtones était ouvertement de plonger les contrées dans la famine ((Lettre de Bugeaud le 24 janvier 1843 au Général de la Moricière)) :

J’espère qu’après votre heureuse razzia le temps, quoique souvent mauvais, vous aura permis de pousser en avant et de tomber sur ces populations que vous avez si souvent mises en fuite et que vous finirez par détruire, sinon par la force du moins par la famine et les autres misères.

Le maréchal jouissait d’une logique terrienne ((Maréchal Bugeaud – Wikipedia)) :

Le but n’est pas de courir après les Arabes, ce qui est fort inutile ; il est d’empêcher les Arabes de semer, de récolter, de pâturer, [.] de jouir de leurs champs [.] Allez tous les ans leur brûler leurs récoltes [.], ou bien exterminez-les jusqu’au dernier.

Cette haute personnalité périgourdine se justifia par la suite de ses actes, rappelant à la Chambre des Pairs ((Maréchal Bugeaud – Wikipedia)) :

Et moi, je considère que le respect des règles humanitaires fera que la guerre en Afrique risque de se prolonger indéfiniment.

Quel honneur pour le village d’Excideuil, de Périgueux et du Périgord tout entier d’avoir un tel homme parmi ses plus illustres représentants. L’homme avait un talent génocidaire au moins égal à celui qui le fit briller dans la culture du trèfle de Hollande.

En complément, outre les hommes de mains de Bugeaud que sont les généraux Pelissier et Cavaignac, on peut citer le fidèle Saint Arnaud, dont le maréchal façonna la carrière militaire. Ses écrits sont pour le moins instructifs, sachant qu’il opérait sous les ordres du héros périgourdin ((24 janvier 1845: Bugeaud: « Je brûlerai vos villages et vos moissons »)) :

Nous resterons jusqu’à la fin de juin à nous battre dans la province d’Oran, et à y ruiner toutes les villes, toutes les possessions de l’émir. Partout, il trouvera l’armée française, la flamme à la main.

Nous sommes dans le centre des montagnes entre Miliana et Cherchell. Nous tirons peu de coups de fusil, nous brûlons tous les douars, tous les villages, toutes les cahutes. L’ennemi fuit partout en emmenant ses troupeaux.

Des tas de cadavres pressés les uns contre les autres et morts gelés pendant la nuit! C’était la malheureuse population des Beni-Naâsseur, c’étaient ceux dont je brûlais les villages, les gourbis et que je chassais devant moi.

Enfin on pourra s’enquérir de cet article de 2009: La conquête coloniale de l’Algérie par les Français, un parmi d’autres, sans équivoque, brut. Il faudra bientôt comparer ces témoignages au relativisme historique présenté par Arnaud Le Guay: « Célébrons la mémoire d’un illustre citoyen ».

A comparer également avec la mission « civilisatrice » avancée sous ses plus beaux aspects par le colonel Bernard Létrange lors de la commémoration de 1999:  » Dans les dangereuses circonstances de sa vie africaine, il a toujours eu la conduite d’un civilisateur ».

La torture en héritage de la colonisation

Ce qui nous intéresse particulièrement est de comprendre comment, en 2008, une collectivité locale française peut à ce point se fourvoyer dans ce genre de révisionnisme historique. Car nous pouvons entendre qu’au XIX° siècle les mœurs furent bien différentes, pourtant postérieures à la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen.

Aussi, on peut entendre l’éloge de l’abbé Pécout à la fin du XIX° s. par exemple, louant le maréchal « infatigable dans la poursuite des arabes ». On peut entendre également la filiation militaire du maréchal Bugeaud. Le maréchal Lyautey fut un honorable successeur comme Résident Général du Maroc avant d’être remplacé par un certain Philippe Pétain.

D’ailleurs, l’illustre maréchal Lyautey, élu membre de l’académie française en 1912, fut commissaire général de l’exposition coloniale de 1931. Cette exposition consacrée à la glorification de la colonisation connut le succès que l’on sait. De mai à novembre 1931 ce n’est pas moins de 8 millions de visiteurs pour un total, au final, de 33 millions de tickets vendus.

Exposition coloniale 1931

Exposition coloniale - 1931

L’exposition de 1931 ne présente pas, a priori de si grandes différences avec les zoos humains de la fin du XIX° s.: 1895, jardin d’acclimatation

Zoo humain - Jardin d'acclimatation - Paris 1895

Aussi il peut sembler compréhensible qu’en 1940, 9 ans plus tard, l’idéologie coloniale se porte encore bien en Périgord. C’est ce qu’atteste un petit ouvrage de la Chambre d’Agriculture de la Dordogne écrit par Emile Mazy intitulé « Le Maréchal Bugeaud, Agriculteur ». On y trouve une mention du maréchal colonisateur :

Envoyé en Afrique, en 1836, il réussit à déblayer toute la région oranaise.

Le verbe est fort lorsqu’on entend par « déblai » des populations humaines, enfants compris. La théorie de la colonisation positive y est relayée avec force :

Ce simple soldat devenu Maréchal de France, ce paysan, qui désormais portait le titre de duc d’Isly, allait organiser sa conquête en construisant des routes et des villages, qu’il faisait occuper par ses soldats transformés en ouvriers et en colons.

Il entreprit effectivement de reconstruire en partie ce qu’il avait détruit après avoir organisé la famine en méthode de conquête et l’extermination de masse en principe de pacification.

hommage au maréchal bugeaud

Bugeaud imprégna la mémoire collective périgourdine de son vivant pour son œuvre agricole qui fut incontestablement bénéfique au Périgord, beaucoup moins à l’Afrique du Nord. En revanche on aurait pu imaginer que du milieu du XIX° s. jusqu’à la fin du XX° s., les pouvoirs publics changent et adaptent leur vision de l’histoire, pour prendre en compte l’héritage colonial. Il n’en est rien.

Fête de l'Empire colonial 1939 pour les 150 ans de la Révolution Française photo Keystone

Au maréchal Bugeaud, les élus reconnaissants

Depuis 150 ans maintenant, les pouvoirs publics entretiennent un déni de réalité afin de conserver l’image du bon paysan auquel on rend hommage de maires en maires. Les famines et les exterminations dont il est responsable et qu’il revendiquait n’ont aucune place dans le discours public.

C’est dans cette veine qu’Arnaud Le Guay alors maire d’Excideuil en 1999 lui voue encore considération et éloge public. Dans son discours d’inauguration pour l’érection de la statue, le maire ouvre ainsi :

Cent cinquante ans après sa mort, le 10 juin 1849, nous célébrons la mémoire d’un illustre citoyen d’Excideuil.

Cette commémoration en 1999 rappelle avec ardeur celle de 1853 à Périgueux, quand fut chantée par les enfants cette cantate du payeur au Trésor M. Aumassip :

Si la France et si les Espagnes
Légendent un jour ses hauts faits,
Le laboureur, dans nos campagnes,
Bénira son nom à jamais.

146 ans plus tard, c’est exactement ce à quoi se livre le maire d’Excideuil, répondant fidèlement à l’appel de M. Aumassip. Organiser l’histoire en la travestissant afin que le nom du maréchal soit loué par les paysans et les citoyens. Pour se faire, les massacres d’arabes ne pouvant être ignorés, le maire doit les occulter par l’argument qui convient à tout révisionnisme : l’anachronisme.

La défense du maréchal par Arnaud Le Guay se place sur le terrain de l’anachronisme en histoire pour légitimer l’exterminateur d’arabes :

Gardons-nous de juger cet homme, né à la fin du XVIIIè siècle, à l’aune des idées et opinions du 2011, siècle. Comment pourrions-nous sans une analyse sérieuse juger de la valeur et des engagements d’un homme qui a vécu il y a 200 ans et a voué toute sa vie à son pays ? Notre peuple est prompt à brûler un jour ce qu’il adorait la veille.
Alors ne nous livrons pas à d’anachroniques jugements mais tentons plutôt de voir comment Thomas Robert Bugeaud s’est inscrit dans son siècle et les enseignements que sa vie, aujourd’hui, peut nous apporter.

En l’espèce l »anachronisme est pratique. Il ne nie pas les faits, il permet de les éluder au nom d’une altérité insaisissable, enfouie dans les siècles.  Puisque nous ne pouvons juger l’homme, nous n’évoquerons jamais ses actes hormis ceux qui nous intéressent (le bon paysan). Voilà en somme le dispositif rhétorique déployé pour éviter la colonisation et ses cadavres.

Pourtant cet argument est mis à mal par les célébrations annuelles des massacres de Bugeaud qui ont toujours lieu, là-bas, en Algérie. Ce soi disant « anachronisme » qui masque tant d’hypocrisie est taillé en pièce par les récentes exigences de l’Algérie adressées à la France de reconnaitre ses crimes (dont ceux de Bugeaud) pendant la période coloniale. Au contraire, cette manière de légitimer, au nom de l’histoire, ce qui est aujourd’hui un crime contre l’humanité, résume la position des politiques périgourdins qui soutiennent et entretiennent le mythe du brave laboureur Bugeaud.

Dans cette continuité, que dire de l’esclavage des XVII et XVIII° s. ? Rien, autres temps autres mœurs. Que dire du génocide arménien par les turcs ? Rien, il s’agit de cultures si différentes. Et que dire de la Shoah et du nazisme dans 100 ans, en 2100 ? Rien, les juger à l’aune de cette époque sera un anachronisme douteux.

L’anachronique Le Guay

L’anachronisme combattu par Arnaud Le Guay à la rescousse des exactions du maréchal Bugeaud est contraire au principe des Lumières jusqu’à notre Constitution, qui prétend à une forme d’universalité des libertés et des droits. Cet anachronisme est en réalité un relativisme instrumental et politique qui ne sert qu’à étouffer la réalité de la colonisation arabe : exterminations, razzias, tortures, etc.

Et lorsqu’Arnaud Le Guay conclut son allocution, son vibrant hommage à l’enfumeur de terroristes barbus, il rappelle pourtant cette référence à l’universel, à l’idéal auquel s’est voué la France des Lumières :

Car la France, ce n’est pas seulement un pays, un état, une nation. La France, c’est un idéal. Je sais qu’elle comptera toujours dans ses rangs des hommes et des femmes pour la mener toujours plus loin vers l’accomplissement de son destin.

Or cet idéal ne se cantonne pas à la France ou au village d’Excideuil, il vaut également pour les arabes comme pour les autres. C’est ainsi que l’on voit le nom du maréchal Bugeaud sanctifié par les pouvoirs publics dans la propagande de l’histoire périgourdine. Son nom est associé sans complexe à celui de Michel Montaigne, Pierre Magne ou Eugène Leroy (sur ce dernier d’ailleurs , lire l’excellent billet « Jacquou nous brouille l’écoute« ), comme se plaît à le faire le Conseil Général de Dordogne.

Ce qui parait réellement anachronique, c’est qu’en 1999 rien n’ait changé dans le discours officiel par rapport à celui de 1853. La mentalité demeure autant que l’amputation de l’histoire. La posture est passée d’un colonialisme revendiqué (comme le militaire l’assume dans son discours sur les actes « civilisateurs » de Bugeaud)  à un colonialisme caché, frustré, ce qui en l’espèce ne change rien à la glorification de l’enfumeur de bicots. L’anachronisme c’est de penser en 1999 comme on pensait en 1853, non de reconnaitre ce qui aujourd’hui est un crime de guerre conduisant devant le Tribunal Pénal International.

De quoi Bugeaud est-il le nom?

En Dordogne il ne l’est que de comice agricole, progrès de l’agriculture, chambre d’agriculture, réformes agraires, etc. Une course pédestre porte même son nom dans le village de Lanouaille, la célèbre « Foulée du maréchal Bugeaud ».

La dissociation volontaire et calculée d’avec les massacres perpétrés en Afrique du Nord et en Espagne afin d’entretenir le mythe de l’honnête homme paysan est une lourde responsabilité politique.

La négation du colonialisme à la Bugeaud, ce déni de réalité assumé par les politiques périgourdins, prend place dans le malaise français face à son histoire. Arnaud Le Guay en est un symptôme au travers duquel et au sens propre avec le maréchal Bugeaud, « un sang impur abreuve nos sillons ».

Car Arnaud Le Guay n’est pas un vieux militaire débordé par sa nostalgie de l’Empire. Il n’est pas non plus un élu du Front National exaltant la mission civilisatrice de la France en Arabie. Il est même socialiste et avocat, cultivé et sachant parfaitement les crimes commis par Bugeaud. Or ces crimes, affamer les populations, organiser des razzias et pratiquer la terre brûlée, torturer les civils par milliers jusqu’à la mort, seraient largement secondaires à la bienveillance agricole que le maréchal démontra au Périgord.

C’est là que la puissance de son nom, entre couardise face à la responsabilité historique de la France et conformisme envers les habitus politiques et traditions publiques, impose cruellement son emprise. Alors qu’à Lyon la rue Bugeaud a été débaptisée, en Périgord, on galvanise sa mémoire comme en 1853. C’est là moins français que périgourdin. Bugeaud est un héros local et le restera, parce qu’avant tout il est du coin, il est d’ici.