Bas Saint Front et Haut Moyrand

Il commence à y avoir une certaine confusion au sujet du projet du Bas Saint Front à Périgueux. On le nomme aujourd’hui indifféremment Projet Mauvard, synonyme journalistique oblige et le maire se targue de poursuivre l’œuvre de son prédécesseur moyennant une modification sensible.

Nous allons voir dans ce billet le détail du rapport délibéré en conseil municipal du mois de novembre 2009. (Ceux qui connaissent déjà la situation peuvent passer rapidement le récapitulatif). Annonçons la couleur, le projet du Bas Saint Front n’existe plus. Il a été remplacé par le projet Moyrand, radicalement autre.

:: La situation d’abord ::
La majorité précédente avait décidé d’en finir avec le trou laissé par la destruction plus politique que sanitaire d’un quartier d’environ un millier de familles, « déplacées » entre les années 50 et 70. A la saint tractopelle le maire (M. Pugnet) avait attaqué la destruction de l’ensemble du quartier, comportant de nombreux bâtiments patrimoniaux mais aussi une population qui ne correspondait plus à l’image de la ville. Un repère de pauvres, de communistes et d’individus dotés d’une autonomie politique certaine. (Cf. La démolition de Périgueux)

Une insalubrité politique insupportable qui après sa destruction devait, dès l’origine, être poursuivie par de nouvelles constructions. Las, l’argent abondait pour détruire, mais manquait pour reconstruire; hormis un hôtel grotesque et décalé, ainsi qu’une barre HLM en plein secteur sauvegardé. Bref, une politique urbaine rondement menée par Lucien Barrière et Yves Guéna qui se traduit en trois photos:

Avant(1940)

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Pendant

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 Maintenant

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Depuis 1954, la population baisse inexorablement, étant passée de 40 000 habitants à moins de 30 000 aujourd’hui. La ville a perdu une partie de son identité et de son énergie même, vivotant sous perfusion municipale. Elle a connu une gentrification certaine et a conquis par le vieillissement de la population, le titre de petite niçoise du Sud Ouest. Fortement tenue par un réseau maçonnique puissant, elle a vu aussi se développer un système notabilaire régnant sur l’économie locale et la vie politique. Bref, une petite ville tranquille pour certains, comateuse pour d’autres. Et puis le nouveau maire est arrivé en mars 2008. Le projet du Bas Saint Front est depuis le début de cette nouvelle mandature un problème.

:: Le Bas Saint Front en héritage ::

Au commencement était le mensonge l’élection,
En premier lieu la rénovation est nécessaire. Après avoir tenté de diviser la ville en quartiers pour mieux régner, le maire a du faire face au rassemblement de l’ensemble des quartiers pour la préservation de ce projet (27 février 2009). Sentant le vent du boulet électoral et comprenant tardivement l’attachement des habitants à ce dernier, il s’est ravisé. Après avoir menti en campagne électorale (lettre du 28 février 2008), alors qu’il cherchait toutes les voix susceptibles de lui profiter, il avait annoncé par écrit la réalisation de ce projet pour le premier trimestre 2011. Une fois élu, le nouveau maire a « oublié » ses engagements:

Je confirme donc que les aménagements prévus sur l’avenue Daumesnil, la rue Denfert Rochereau seront réalisés comme ceux de la place de la Clautre au plus tard dans les 3 années qui suivront mon installation à la mairie.

 puis vint le versatile et l’opportun,
En second lieu, le maire, a bien mal supporté que son prédécesseur ait initié un bon projet (on peut l’entendre par nécessaire si on préfère), lui qui aimait tant à critiquer dans l’opposition, y compris des projets qu’il soutient aujourd’hui comme celui de l’aéroport (conseil municipal 25/11/06, rapport n°29 – Exploitation d’une ligne aérienne entre Périgueux et Paris au départ de l’aéroport de Bassillac):

Nous atteignons le sommet de l’absurde. Votre contrainte, c’est votre choix. Ce dossier ne pourra aboutir, alors pourquoi prolonger dans cette voie qui mène à l’impasse. Vous n’avez que des engagements de principe, ni le Conseil Général, ni la Communauté d’Agglomération ne financeront cette structure. Vous engagez de l’énergie et de l’argent pour rien. Abandonnez ce type de dispositif, il ne conduit à rien

Comprenez que pour l’apparatchik, tout ce qui ne vient pas de sa camisole partisane est forcément mauvais, sauf s’il peut en retirer un bénéfice politique le moment venu. Ce moment étant venu, le voilà donc reprenant le flambeau de ce qu’il conspuait il y a peu. Car ce projet du Bas Saint Front contre lequel il s’est toujours abstenu dans l’opposition, il en est aujourd’hui concerné parce qu’il n’a jamais pu s’en débarrasser (il aurait mieux valu en réalité nous verrons pourquoi).

le temps du surmoi,
En troisième lieu, le coût de ce projet bloquait ses propres ambitions, dont le déménagement de sa mairie, sa marotte, son sésame, au détriment du reste évidement, fut-il prioritaire et urgent. Ce déménagement étant son unique projet urbain (et encore c’est discutable) inscrit à son programme, il est par conséquent le symbole de sa mandature, la trace de frein de son passage dans l’histoire de la ville. Il s’est précipité sur celui-ci avant même de l’avoir objectivement et financièrement analysé. (En dépit des effets de manche sur la rigueur budgétaire des deniers publics).

suivi de la démagogie démocratie
Pour clore ce chapitre, le maire a donc gelé le financement des études (conseil municipal 09 décembre 2008) dans le même temps où il « consultait » (décision du 19 juin 2008) la population comme si de rien n’était (les 16 juin et 15 septembre 2008). Vraiment comme si de rien n’était car dans la foulée, comme par hasard, l’urbaniste chargée de la prospective a subrepticement quitté la mairie. Un poste que l’on désirait certainement vacant en dépit des compétences remarquables de son titulaire, afin de pourvoir à l’exigence d’un profil moulé dans la nouvelle doctrine et inféodé au dogme municipal.
Consulter est d’ailleurs un grand mot. Se targuant d’une démocratisation de la vie locale, il organisa deux réunions extra municipales, histoire d’exposer à tout le monde son refus de financer un parking souterrain. Il faut dire qu’en matière de démocratie participative il est aussi volontaire qu’un romancier russe de la belle époque pour pratiquer le ski de fond en Sibérie.

:: Projet du bas du front ::
Aujourd’hui, nous découvrons donc plus précisément (vous verrez que ce n’est pas évident) de quoi il retourne dans le rapport délibéré :

AMENAGEMENT URBAIN DU SITE DU BAS SAINT FRONT

Autorisation de signer l’avenant n°1 au marché de maîtrise d’œuvre du 12 décembre 2007 passé avec le groupement Atelier Villes & Paysages/ Riches Associés/ Egis Management/ L’atelier Lumière.

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Nous apprenons que les travaux étaient estimés à 5.2 M€ (en général lorsqu’on annonce un coût de travaux on fait un rappel même succin de la nature des travaux, mais le document n’en dit mot, cela évite de comprendre et de savoir). Bonne nouvelle, les études , sont réalisées à 40% nous dit le maire:

Les études d’avant projet ont été commencées en 2008 par l’équipe de maîtrise d’oeuvre et réalisées à hauteur de 40%

Je crains sur ce point de ne pas bien comprendre cette proportion, devrais-je en demander l’explication à l’adjoint à l’urbanisme? En effet, lors de la présentation du projet le 15 septembre 2008, l’autorité publique avait annoncé que les études APD (avant projet définitif: dernier stade de l’AVP) étaient achevées et que le dernier trimestre 2008 serait consacré à la phase PRO (projet). Autrement dit, les études d’avant projet étaient bouclées. Soit ils mentaient alors, soit aujourd’hui on minimise volontairement le niveau d’avancement des études pour justifier sa totale reprise en main. A vous de choisir…

Peu importe, c’est de l’argent public. Voyez plutôt :

le programme d’aménagement pour la place Mauvard a évolué ensuite à la suspension temporaire pour le parking souterrain.

Ici c’est drôle, car cette suspension n’a jamais été temporaire ni même une suspension. Une pure et simple annulation immédiate du projet de parking souterrain, décidée depuis le début et présentée comme telle en commission extra municipale; confirmant d’ailleurs la position du maire quand il s’inscrivait contre le projet, siégeant (le mot est faible) alors dans l’opposition (comme nous le verrons ensuite). Le rédacteur du rapport n’a pas du saisir les subtilités de la langue pratiquée par le maire.

Ce que nous savions sur le saucissonnage du projet est confirmé, relevant plus de la charcuterie que de l’urbanisme, ou, proche du miracle, de la multiplication des pains à la multiplication des tranches :

Afin de tenir compte de ce report (sic) et pour poursuivre les autres volets du projet, il est nécessaire de scinder le marché initial en deux tranches : une tranche ferme et une tranche conditionnelle.

En réalité, la tranche ferme est déjà subdivisée en deux phases, histoire de bien étaler les travaux dans le temps pour en optimiser les nuisanses. On se demande jusqu’à quel point son inconscient ne le conduit pas à se venger de ce quartier qui ne lui a pas été totalement favorable aux élections. Vous n’avez pas voté pour lui? Vous lui êtes hostile? Alors vous allez le payer très cher par le doux ronron d’un chantier étalé sur le reste de la mandature.

Et là attention les yeux, le conditionnel a rarement été autant à l’honneur pour un projet d’urbanisme :

La tranche ferme porterait sur le périmètre initial

On ne le sait pas encore ? Mais où pourrait-elle bien porter?

Le programme de la place Mauvard évoluerait vers la création d’un parking de surface temporaire

On ne le sait pas non plus ? On croyait savoir pourtant; puisqu’en conseil municipal Michel Moyrand, solennel dans l’opposition, déclarait au sujet du rapport n°13 relatif à la construction du parking souterrain dont le rejet était acquis:

… il faut faire attention, ce n’est pas un lieu adapté pour faire un parking [souterrain]

En réalité il doit bien connaitre son propre avis ce monsieur ou alors c’est inquiétant dans sa situation. Mais dans ce cas ce n’est plus nécessaire de commander des études d’avant projet, autant passer directement à la consultation des entreprises et à l’exécution. Ces précautions de langage sont de pure forme, quoique peu honnêtes avec la réalité. Il y a peu, lors de la présentation du budget 2009 et du Programme Prévisionnel d’Investissement 2009/2014 du 17/03/09, (Cf. aussi DL 17 mars 2009) le maire écrivait fermement à cet effet:

Nous avons choisi de ne pas construire le prestigieux et onéreux parking Mauvard qui, je le rappelle, aurait coûté la modique somme de 15 millions d’euros, dont 13,5 restaient à la charge directe des contribuables de Périgueux. Nous avons néanmoins inscrit dans ce PPI pour 2011 et 2012 l’aménagement de surface de la place Mauvard en nouvelle aire de stationnement avec l’installation d’un ascenseur

Et là, soudain, encore ce conditionnel du rapport qui en dit tellement long:

La tranche conditionnelle porterait quant à elle sur l’aménagement des quais, du boulevard Georges Saumande et de la dalle du parking souterrain, dans l’optique de la réalisation à terme de cet ouvrage.

Il faut bien saisir ici que le maire a récusé depuis l’origine et confirmé par la suite cet ouvrage inutilement coûteux. 11M€ ! clamait-il puis 15M€ pour finir… (Oui l’inflation est impressionnante en politique puisque Michel Moyrand, en conseil municipal du 24/11/07, déclarait connaitre l’estimation municipale de 9.25 M€ avant négociation). Là, nous apprenons que ce projet n’est pas enterré ; peut-être que… C’est une sorte de blague, il ne faut pas confondre l’emprise de « la dalle du parking souterrain » et la réalisation du parking souterrain. En effet (et on a eu peur à la première lecture), ce n’est pas le parking souterrain qui est visé mais ce qu’il fera dessus, à son emplacement originel. Mais alors pourquoi une dalle de parking souterrain?

Vous nous direz, incrédule, qu’il a déjà annoncé faire des travaux sur le parking à hauteur de 400 000 € et c’est vrai, mais éventuellement « temporaires » je précise, (si l’on peut dire). Ca c’est la tranche ferme. Mais s’il est réélu, il fera peut-être la tranche qui est conditionnelle et qui comporte de nouveaux travaux sur le parking à la hauteur précise de 1.324 M€. Agacez, vous rétorquerez alors qu’il vient d’annoncer l’éventualité de « la dalle du parking souterrain, dans la réalisation à terme de cet ouvrage« ; c’est vrai aussi. Je vous concède que ce texte raconte n’importe quoi, ce à quoi j’ajoute qu’il traduit assez fidèlement l’état du projet.

Et je vous sens tout rouge à l’idée de réaliser une dalle de parking souterrain avant de le creuser; parking souterrain qui est catégoriquement refusé depuis l’origine et pour lequel il n’y a aucun budget. J’en suis désolé, mais je ne fais que retranscrire ce qu’il y a d’inscrit sur ce document. C’est d’une cohérence à se faire péter le carafon un soir de pleine lune, je souscris. Mais en l’absence de projet réel, le maire préserve une grande marge de manœuvre, CQFD.

Les maîtres d’œuvre sont gâtés. Oui, non, peut-être. Mais ce n’est pas si bête. Car le maire avait prévenu la population. N’avait-il pas déclaré à la presse (DL) le 17 mars 2009 :

Si nous sommes réélus en 2014 nous mènerons une autre tranche de travaux

Mais rien n’était moins sûr pour SO qui avait ainsi retranscrit :

Nous ferons le reste si nous sommes riches et réélus

En somme, il faudra voter pour lui afin de connaitre le fin mot de l’histoire. Ce genre de suspens n’est peut-être pas ce qu’on attend en réalité d’un décideur politique, a fortiori sur un projet urbain de plusieurs millions d’euros. La chose est claire: Michel Moyrand investit moins pour la ville de Périgueux qu’en vue de la prochaine échéance électorale. On peut aussi attendre une autre utilisation de l’argent public. En l’espèce, il ne veut que le pouvoir de signer l’avenant, sans aucune contrepartie et sans rien dévoiler de la réalité du projet qu’il a en tête (si cette dernière contient bien un projet).

En somme il s’engage à minima pour conserver toute marge de manœuvre en fonction des aléas politiques et électoraux, ce qui fait de lui un maitre d’ouvrage imprévisible, un décideur qui ne décide rien, un homme qui tend les bras en reculant avec les jambes, empêtré dans des déclarations publiques contradictoires.

:: Le projet Moyrand-Mauvard ::
(Ne cherchez pas le contrepet, ce n’est pas là qu’il est). Car ce projet n’est plus le projet du Bas Saint Front. Sans le dire explicitement le commentaire du journaliste de DL 24 novembre 2009 est édifiant :

Le projet Mauvard devrait refaire parler de lui

D’ailleurs, l’opposition elle-même, selon le journaliste, ne semble pas encore avoir saisi la radicalité du changement :

Un projet majeur du candidat Darcos revu « a minima » selon l’opposition qui dénonce depuis des mois la mise en place d’un parking de surface au lieu du parking souterrain prévu au départ.

Notez, c’est normal puisque sur ce point l’opposition ne contredit pas ce que rabâche le maire (DL 20 mars 2009) :

Un budget de 4 170 000 euros est prévu pour la place Mauvard et la rénovation urbaine autour de Saint-Front. On peut donc difficilement appeler cela abandonner !

Cela comme si les projets étaient les mêmes, considérant que la dernière mouture modifie le projet initial. En réalité il y a deux projets différents, qui n’ont pas les mêmes finalités et objectifs. Le maire emporté par son calcul électoral, feint de confondre. Ce n’est pas parce que l’on parle de la même zone et d’un même investissement que le contenu du projet est le même. On peut bien abandonner un projet, conserver une ligne de crédit affectée à un zone précise et développer un nouveau projet radicalement différent du premier. Et c’est ce qui se passe. Mais pour des raisons strictement politiques, le maire à tout intérêt à ce que les habitants confondent le pure-sang et le percheron. Maintenant, libre à eux.

Le projet du Bas Saint Front avait pour objet de réconcilier la ville et la rivière, un point déterminant et substantiel. Le projet actuel n’a pas cette finalité puisque les travaux faisant le lien sont repoussés en une tranche (très) conditionnelle, en particulier sur le boulevard G. Saumande qui sépare la ville de la rivière.
Par ailleurs le projet du Bas Saint Front avait pour fin de permettre ce lien de manière piétonne par l’aménagement d’espaces verts créant une continuité entre la ville et l’eau. Ce n’est plus le cas, puisque la seule ambition du maire est de refaire un parking de surface pour un investissement de 400 000 €. (Pour comparaison, l’investissement pour l’aire de campings car est d’environ 500 000 € pour une surface moindre).

Pour mémoire, les principaux objectifs de ce projet étaient stipulés sur ses plaquettes de présentation :

– « une nouvelle perspective s’ouvre sur l’Isle et sur le grand paysage »
– « un jardin en terrasse pour offrir un nouveau trait d’union au cœur du quartier »
– « un projet qui réconcilie l’Isle et le quartier St Front »
– « la place libérée du stationnement offre un nouveau lieu de convivialité au pied de la cathédrale »
– « la zone 30 offre un espace mixte partagé où chaque usager trouve sa place »

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A ce titre, l’appel d’offre de mars 2007 était sans ambigüité:

L’enjeu du projet est de recomposer un espace public face à la rivière mettant en valeur les atouts de la ville ancienne: le secteur sauvegardé et ses monuments historiques

Les objectifs poursuivis consistent à réaménager plusieurs espaces situés autour de la cathédrale Saint-Front (inscrite au patrimoine mondial de l’Unesco) et à proximité de la rivière Isle, sur une surface totale de 22 300 m² pour arriver à une fluidité piétonne et à un agrément des parcours, en dépit des reliefs. Il s’agira en particulier de transformer le parking de surface actuel situé place Mauvard en espace piétonnier à dominante végétale

C’est à cette consistance générale de la maitrise d’ouvrage que les concepteurs ont répondu. Et non bien sur à un projet dont le but est de rénover chichement un parking en occultant la problématique essentielle du lien avec la rivière. Les « 40% » (non ne riez pas) des études effectuées correspondent à ce projet et non à ce « machin » qui n’est plus ni végétal ni piéton, rien d’autre qu’un projet de parking de supérette de village.

Le projet actuel n’a strictement rien de commun avec le projet initial. C’est autre chose, un projet différent. Nous ne savons pas encore quoi, mais c’est autre chose. Pour l’heure ce n’est qu’un projet d’aménagement de parking et rien de plus, sinon l’ascenseur pour gadget.

Autrement dit, ce projet pose le problème de s’adosser à des études réalisées à « 40% » (concède; difficile à contenir) mais qui n’ont strictement pas les mêmes visées. Dès lors, se pose un problème de cohérence par lequel seul le maire ne semble pas gêné. Au risque de compliquer sa situation politique en 2014, on finit par conclure qu’il aurait mieux valu, surement, « assumer l’abandon de ce projet ». En avait-il le courage politique ? Visiblement non.

Nous voilà donc avec des études réalisées à « 40% » (ça suffit maintenant) qui n’emportent aucune satisfaction au regard du nouveau projet municipal, projet sans objectif sinon celui de rénover le parking existant pour leurrer les périgourdins sur la continuité du projet. Certes, le maire fera sa tambouille en simulant l’assimilation de deux projets qui sont pourtant des corps étrangers. Il touillera jusqu’à faire croire l’incroyable, en s’appuyant sur le reste du programme. Mais la réalité est différente et plus crue.

Aussi, à notre humble avis, il conviendrait davantage d’en rester là avec le Bas Saint Front. Surtout que le maire n’y entreprenne rien que les périgourdins regretteront par la suite, comme un projet sans queue ni tête ayant pâti d’être amputé pour la réalisation de son caprice de star municipale, le déménagement de la mairie.

:: Monsieur le maire ::
Monsieur Moyrand, par pitié, ne touchez pas au Bas Saint Front, nous ne sommes plus à quelques années près. Il sera bien un jour où un politique assez courageux et visionnaire se présentera pour réaliser un vrai projet. La Mairie de Ken vous l’avez, c’est une réussite, votre réussite, alors pourquoi infliger tant de médiocrité à ce quartier du Bas Saint Front?

Que votre ambition pour le quartier sauvegardé se résume à la rénovation du parking existant nous fait conclure que les 400 000 € prévus seraient bien plus utiles ailleurs (par exemple pour décorer la Mairie de Ken avec les Fleurs de Barbie). A défaut, vous ne ferez qu’inscrire votre nom au bas de la longue liste des décideurs qui ont maltraité ce quartier. Vous répondrez sûrement que ce n’est qu’un aspect du projet et vous aurez raison. Sauf que le reste du projet consiste en une large piétonisation de l’ensemble. Une piétonisation pour laquelle vous balbutiez mensuellement le samedi avec Cœur Piéton, étant incapable ni de la pérenniser ni de l’étendre. Heureusement le dimanche, vous vous reposez.

Périgueux au coeur de sa mutation

Un grand débat est en cours à Périgueux et concerne directement ses futurs habitants, de ceux qui marcheront bientôt ou ne sont encore qu’une étincelle dans les yeux des leurs parents. Pour l’heure, ce débat agite surtout ceux qui marcheront bientôt sur trois pattes.

Le cœur du centre ville est en débat pour savoir s’il sera ou non entièrement piéton, ce qui redessinera durablement les échanges, les modes de déplacement comme ceux de la consommation. D’où forcément l’idée que la problématique est globale et qu’elle engage la collectivité à prendre des décisions durables.

La Dordogne Libre vient de proposer un débat sur le thème vivant mais binaire du pour et du contre, avec en leitmotiv la question :

Le cœur de ville doit-il devenir piéton?

En parallèle, l’opération de la municipalité nommée Coeur Piéton consiste à fermer trois rues à la circulation, le samedi de préférence. Au titre de mesure compensatoire elle perfuse la ville d’animations diverses, censées compenser une perte de fréquentation générée par l’absence de flux routier.

Visiblement, cette opération Cœur Piéton a été au centre du débat de la soirée de présentation du schéma d’organisation pour le commerce, l’artisanat, le tourisme et l’animation de Périgueux. Le lien entre déplacement, consommation et activité économique a été apparemment exposé avec passion.

Il ressort de tous ces échanges que beaucoup de commerçants sont insatisfaits du dispositif municipal, jusqu’à remettre en question la piétonisation en elle-même, et jusqu’à produire 150 signatures pour une pétition contre le projet de déplacer l’aire de stationnement des campings-cars située en un endroit des quais dont chaque piéton aimerait pouvoir jouir.

Notre avis, c’est que la question est mal posée, l’avenir mal dessiné, voire non anticipé et que le dispositif municipal manque de pédagogie autant que de substance. Permettons nous humblement de développer et partir d’un peu loin et ce faisant, très sommairement.

:: Le XIX° s. et les voies de communications ::
La grande vague de destruction du cœur de Périgueux au XIX° s. devait servir à ouvrir la ville médiévale à un urbanisme correspondant à la Révolution Industrielle, mettant au centre du dispositif l’extension des voies de communication. (rue St Front, Bvd G. Saumande, rue Eguillerie, rue Taillefer, etc.)

Cette grande vague de destruction s’est achevée de 1950 à 1972, en rasant de la carte le quartier des Rues Neuves en contre bas de la cathédrale Saint Front. Certes, la destruction de ce quartier n’a servi en rien les voies de communications, mais a offert un lieu de stationnement, un point de chute tout aussi important.
Cette destruction aveugle par certains aspects, (ex. rue St Front et l’hôtel Saint Aulaire), était concomitante de l’extension de la ville et la construction hausmanienne de nouveaux axes, mêlant habitat, équipement public et déplacement.

:: XX° s. et préservation du patrimoine ::
Mais à partir du début du XX° s., la notion de patrimoine émergea (au sens moderne et institutionnel) et une série de lois vinrent consacrer la nécessité de protéger des biens communs, ceux-là mêmes que nous rasions sans états d’âme quelques années auparavant, au nom du progrès et de la modernité. Ces deux notions, conjointes au positivisme du XIX° s., firent détruire bien plus de bâtiments à Périgueux, que toutes les guerres réunies, allant des anglais à la Fronde, en passant par les Huguenots ou les comtes du Périgord.

Pour la petite histoire, la ville de Bordeaux connut le même phénomène, (national). Face à cet enthousiasme du désastre, Victor Hugo, alors en chemin vers les Pyrénées, avait eu l’occasion d’écrire des lignes d’une anticipation remarquable, entièrement confirmées aujourd’hui:

Rien de plus funeste et de plus amoindrissant que les grandes démolitions. Qui démolit sa maison, démolit sa famille; qui démolit sa ville, démolit sa patrie; qui détruit sa demeure, détruit son nom. C’est le viel honneur qui est dans ces vielles pierres.
Toutes ces masures dédaignées sont des masures illustres; elles parlent, elles ont une voix; elles attestent ce que vos pères ont fait.
Je l’ai dit autre part, respectons les édifices et les livres; là seulement le passé est vivant, partout ailleurs il est mort. Or le passé est une partie de nous-mêmes, la plus essentielle peut-être. Tout le flot qui nous porte, toute la sève qui nous vivifie nous vient du passé.
Qu’est-ce qu’un fleuve sans source? Qu’est-ce qu’un peuple sans son passé?

Revenons aux lois qui marquèrent une double prise de conscience, la préservation du patrimoine et les moyens de le préserver.

La loi du 31 décembre 1913 sur les monuments historiques, instaura la sauvegarde du patrimoine dans la législation. Puis la loi du 25 février 1943 étendit cette protection aux abords de ces constructions. Enfin, la loi dite Malraux, du 4 aout 1962, étendit cette protection à l’ensemble d’un secteur urbain historique – Plan de Sauvegarde et de Mise en Valeur – tout en prévoyant, en parallèle de la protection juridique, un dispositif fiscal particulier incitant à la rénovation privée.

:: Fin du XX°s. et nouveaux enjeux ::
Mais les enjeux ont évolué au cours du XX°s. La nécessité de stabiliser la concentration des gaz à effet de serre a entrainé la ratification du protocole de Kyoto et son entrée en vigueur en 2005.
En un siècle, les voies de communications élargies ou crées au XIX°s., ont été complètement saturées par l’inflation des déplacements automobiles. Le diagnostic du Plan de Déplacement Urbain de l’agglomération périgourdine est sans appel, de même que le Porter à connaissance de l’Etat produit en 2006.
La surcharge de ces voies de communication engendre des troubles polymorphes, concernant tout à la fois la santé publique, la qualité du mode vie, la dégradation du patrimoine architectural, et le plus important, une concentration de gaz à effet de serre issue du manque de fluidité du trafic.

Il est inconcevable aujourd’hui, autant à Périgueux que dans le reste de l’Europe, de continuer à vivre selon ce modèle, dont une partie non assumée nous entraverait dans le respect du protocole de Kyoto, pré requis fondamental aujourd’hui pour la survie des espèces. Autrement dit, la fréquentation et l’occupation des centres villes par les voitures n’est réglementé ni par la France ni par l’Europe, laissant le choix, pour l’instant, aux collectivités de s’adapter.

:: Cristallisation des enjeux du XXI°s. ::
Cela ne durera pas. Viendra le temps de la contrainte, de la directive européenne, du décret, de la loi, ou tout ce qu’on voudra du moment que l’on réponde, même dans l’urgence, aux obligations de notre siècle. Les lois sur l’environnement ou sur la protection du patrimoine auront le même effet de diminuer drastiquement les déplacements en cœurs de villes.
L’aboutissement de la loi Malraux, après celles de 1913 et 1943, devra considérer non seulement le secteur en ce qu’il est bâti, mais également ses voies de communications pour englober le construit et le non construit. Idem pour la régulation des gaz à effet de serre, appliquée aux véhicules comme à leurs surfaces de déplacement.

C’était un peu long mais nous y venons. La question « doit-on rendre le cœur de ville piéton? » n’existe pas, car il sera piéton, quoi qu’il advienne. Ce n’est pas un problème de choix, c’est une nécessité qui s’exprimera par la coercition étatique ou européenne au besoin. C’est en cela qu’il conviendrait de prévenir les habitants sur ce futur proche, de les informer sur qui modifiera bientôt leurs déplacements et leurs usages courants de la ville.

C’est en cela également, que des opérations d’animations lors de journées sans voitures, sans révéler la véritable finalité du processus, ne peut que s’avérer frustrant et incompris par ceux qui pâtissent de ces dispositifs.

:: Muter ou mourir ::
Il ne sert à rien d’habituer par l’usage, par petites touches, si en parallèle, on ne révèle pas l’objectif de la mutation. Or les commerçants s’inquiètent parce qu’ils s’imaginent avoir le choix face à cette mutation, ce qui n’est pas le cas et représente un déficit d’information.
Cela paraitra cruel, mais les enjeux liés à cette mutation des centres villes, même avec le soutien de la collectivité, engendrera la cessation d’activité de ceux qui auront cru à tort pouvoir ne jamais changer et s’adapter. En revanche, de nombreux exemples sur le territoire national prouvent qu’une mutation réussie entraine un accroissement de l’activité économique et commerciale.

Il est de la responsabilité des pouvoirs publics d’éduquer les commerçants périgourdins à prendre pour autre modèle de fonctionnement que celui en vigueur. Ce modèle est celui de la proximité de stationnement, celui-là même des centres agroalimentaires qui procurent envie et comparaison aux petits commerces de centre ville. Là n’est plus le référentiel de réussite dans le schéma de la consommation.

Le principe de causalité qui voudrait que la fréquentation résulte de la capacité de stationnement est obsolète pour l’avenir des centres villes. L’idée que la voiture est reine et que le consommateur doit se garer à deux pas de la boutique, sera balayée d’un revers de main par les nécessités environnementale et patrimoniale. Cela concernera autant le vendeur que l’acheteur.

L’ampleur de cette mutation à terme, s’approchera peut-être de celle de la Révolution Industrielle. Et en cas d’échec, l’idée même de voir la voiture du client devant sa boutique sera bien dérisoire, car il n’y aura plus ni voiture ni client… Et c’est demain.
De même, mais dans une moindre mesure, s’obstiner dans l’économie générée par le tourisme, sans mettre en valeur le patrimoine pour lequel le voyageur se déplace et consomme, est une aberration tragique qui ne conduit qu’au déclin. Un déclin incarné par l’abandon du projet du Bas Saint Front par exemple, auquel on substitue un projet strictement administratif en déménageant la mairie.

:: L’action collective ::
Pour finir, la piétonisation du centre ville de Périgueux n’est pas un choix. En revanche, relèvent des choix tout ce qui permettra de nous adapter le mieux possible à ce futur changement. Et la responsabilité de cette transformation incombe aux mandataires auxquels les électeurs ont délégué leurs pouvoirs, nos représentants élus. C’est pourquoi il n’est plus temps de se voiler la face à coups d’animations, faisant de la ville un parc à thème ou un samedi chez les Sims, mais rassembler la population autour d’un projet vaste et complexe dont on connait déjà l’objectif et l’enjeu. L’information et l’éducation sur cet objectif devraient déjà être au centre de ce rassemblement, en lieu et place des promenades à poney et des trampolines. Et ce afin de rechercher collectivement et conjointement, les solutions pour réussir notre mutation, afin que chacun y trouve sa place et en sorte grandi, en garantissant aux générations futures qu’elles jouiront de la ville qu’elles seront en droit d’attendre.

La Révolution Industrielle et sa philosophie pathologique ont entraîné la destruction de notre patrimoine architectural, pour ouvrir des voies de communications. 100 ans plus tard, nous avons pour devoir de protéger ce patrimoine, autant que de réguler les dangers mortels provoqués par ces voies de communication. Nous sommes en face d’un défi qui se résume à une Révolution Environnementale mondiale.

Mais localement, nous ne relèverons ce défi qu’en sachant protéger notre ville, notre nom, notre passé, l’histoire de notre famille, Périgueux, en s’appuyant sur ce que nos pères ont bâti pour le transmettre avec fierté, à nos fils et nos filles.