De la Dordogne Libre à On a Tout Essayé

Au commencement était la conclusion. Ce billet est particulier, long, et micro local. Un fois n’est pas coutume, nous proposons pour les plus pressés la conclusion. Pour les plus entêtés, vous verrez qu’au bout, c’est la même.

Alors que nous annoncions hier avoir mis sur le métier le problème de la carence informationnelle locale, il est ironique de voir aujourd’hui cette journaliste verser tant d’eau au moulin en une seule page. Non contente d’inventer des parties de la visite, elle s’autoproclame critique ès tourisme & histoire et utilise ses « impressions » pour juger des travaux d’historiens. On en n’attendait pas tant. 

:: Le contexte ::
Une mise au point s’impose. Il y a quelques jours, une journaliste de la Dordogne Libre a effectué la visite audio/visio guidée de la ville médiévale de Périgueux, (Puy Saint Front), proposé par l’agence de tourisme Echapée Belle.
Etant impliqué dans ce projet je ne peux pas laisser dire tout et n’importe quoi.

Nous avons donc eu un entretien téléphonique avec cette journaliste fort douée par ailleurs, qui a justifié sa démarche. Malgré quelques explications, sonnant comme une fin de non recevoir, camping sur la méthode. Il nous fut rétorqué également que l’ensemble de l’article était plutôt positif. Comme si nous le demandions, ce n’est ni le cas ni le but. A chacun son avis et sa libre appréciation. En revanche, le respect des faits et du vrai est bien plus important que les opinions. Là est le déclencheur de ce billet un peu particulier.

Le compte rendu de cette visite a fait l’objet d’un article publié le 27 août 2009 –Les images et le son pour découvrir la ville-. Il faut revenir sur cet article car, loin de présenter un problème d’interprétation en soi, il comporte des contre vérités et des inexactitudes. Cela est d’autant plus étonnant que la journaliste semble avoir effectué l’intégralité de la visite.

« Les faits sont sacrés, les commentaires sont libres » dit la devise du journal Sud Ouest. Les commentaires sur la forme n’importent pas ici. Leur liberté est respectée tant qu’ils ne sont pas faux, erronés, désinformatifs, hâtifs ou outrageusement subjectifs. Le goût ou l’impression subjective du journaliste n’est pas l’objet du débat. Nous ne critiquons ni la relation intime à son pôle d’objectivation ni son droit à un article de commentaire.

:: Sir Yes Sir ::
Mais l’interprétation et le jugement de valeur que la journaliste écrit font de cette personne une critique. Et lorsqu’on assume sa part subjective dans la critique, en général, l’usage veut que l’on argumente pour éviter l’arbitraire. Ce n’est pas le cas.

Je m’engouffre donc dans le dédalle des ruelles du secteur sauvegardé, direction rue de la Constitution, devant le Logis Gamenson. Mais là, des commentaires manquent. Et le parcours est parfois un peu long sans qu’il n’y ait aucune information sur l’endroit où l’on se trouve.

Pour information, la distance entre l’hôtel Fayolle et le logis Gamenson est de 200 mètres (là où des commentaires manquent). Dans cet ordre d’idée, la plus grande distance à parcourir sans commentaire est de 300 mètres, entre la rue de la Constitution et la place Saint Louis. Dans le détail, le parcours total est d’environ 2km et composé de 17 étapes. A peu près une étape tous les 115 mètres. A contrario il suffit d’imaginer une visite commentée de bout en bout, sans interruption de commentaire.

En fait, la journaliste soulève la question épineuse de l’arbitrage. Ou bien l’on se veut exhaustif et forcément pas au mieux à moins de proposer une visite de 48 heures, ou l’on fait une sélection traitée avec la plus grande rigueur, choisie pour le sens qu’elle donne à la cohérence générale.
En l’état, la journaliste signifie qu’à tel ou tel endroit il manque selon elle un commentaire. Sur quelles bases ? Sur quels critères ? Comme ça ? On ne sait pas.
Tant qu’à faire, elle pourrait aussi écrire à quels autres endroits elle considère les commentaires superflus.

Passant du journaliste au critique et du critique au juge, la plume d’Eurydice au demeurant délicate s’égare dans une posture professorale.

:: Les impressions de l’historien ::
L’orientation très subjective de la ballade est donnée et elle a la chance, en somme, de rendre son opinion publique dans un journal local, ce qui diffère largement de ce qu’on entend d’habitude par « journalisme », fut il de commentaire.

Les commentaires du présentateur alternent avec ceux de l’historienne, qui donne son avis et livre ses impressions sur les monuments.

L’historienne en question est unanimement reconnue comme une des meilleures spécialistes de l’histoire de Périgueux, dans la droite ligne de son ancien professeur, madame Higounet Nadal.
Cette historienne ne livre pas que des impressions sur le logis Gamenson, comme il lui a été demandé en fin d’interview. Elle permet d’en comprendre le choix architectural et le sens. Elle présente également l’histoire de la noblesse de la Renaissance, le parcours historique du ministre Bertin si important pour l’histoire de Périgueux, ainsi que la relation particulière avec les anglais et son influence sur les mentalités de l’époque.
Ramener le récit historique à une impression ou un avis est une réduction impropre et sans égard pour le travail de l’historienne.

La journaliste pour sa part, donne son avis et livre ses impressions dans cet article. Dans la visite, l’historienne fait avant tout son travail d’historienne et s’attache à une méthodologie historique corrélée à une science humaine. Là est toute la différence. Réduire l’avis de l’une au travail de l’autre relève de la flagornerie.

:: Le fantôme des halles ::

Puis on m’invite à visiter les halles qui sont encore actuellement occupées.

C’est faux. Cette « invitation » est une invention de la journaliste. A flatter le moi-je et l’impression on en déforme parfois la réalité.

:: L’anecdote pour horizon ::

Et j’ai pu apprendre de nombreuses anecdotes sur la ville.

En 02h30 de visite, il n’y aurait pour le principal que des anecdotes à retenir.
Pour mémoire, une anecdote, c’est un petit fait historique survenu à un moment précis de l’existence d’un être, en marge des évènements dominants.
Telle aurait été notre unique intention. Dénicher et transmettre des anecdotes. Cela en devient injurieux.

Cette visite est surtout riche en anecdotes mais manque parfois de précision sur les éléments historiques…

Première hypothèse, le manque d’éléments historiques concerne la qualité de l’ouvrage, notamment sur la différence entre l’anecdote historique et l’évènement dominant.
Aussi le concours de deux historiens, d’un historien de l’art et d’un ingénieur du patrimoine, autant que l’imposante bibliographie rassemblée pour l’occasion, ou encore les recherches aux archives départementales, n’auront pas suffit à faire sentir la différence entre l’anecdote et l’histoire.

Il semblait pourtant difficile de confondre les deux types de récits, c’est chose faite dans cet article.
A l’anecdote historique, par exemple quand il s’agit de l’histoire de Pierre Delcouderc ou du curé bistrotier.
A l’histoire dans ses grandes largeurs, lorsque plus de 10 minutes sont consacrées à la cathédrale Saint Front, à l’organisation politique, aux relations militaires et internationales, ou la destruction d’un quartier qui a profondément marqué la ville…
Donc, lorsqu’on s’engage dans la voie de la critique, ce qui est un droit indéniable, on peut en général se prémunir d’une certaine méthode à défaut d’étaler des sottises.

Nous allons donc apporter quelques précisions à cette critique en guide touristique. C’est la première fois qu’un tel travail de vulgarisation est accessible au public sous cette forme. C’est la première fois qu’en associant le son et l’image d’archive, on propose une histoire d’ordinaire réservée aux lecteurs peu nombreux de l’historiographie périgourdine. C’est également la première fois qu’une photo-animation permet de retracer l’évolution des travaux de la cathédrale. C’est enfin la première fois depuis longtemps qu’aucun pan de l’histoire locale n’a été révisé à des fins commerciales. Au final et sous réserve, c’est la première fois que sont associés des témoignages vivants aux exposés de spécialistes, afin d’articuler l’histoire à la micro histoire.

La critique est bienvenue tant est qu’elle est fondée et repose sur des éléments précis et étayés. Si c’était le cas, nous demandons ouvertement à la journaliste un débat sur ce qui relève de la richesse de l’anecdote ou du manque de précision sur l’élément historique dans la visite. Nous serions très attentifs à sa dissertation et ses propositions.

Deuxième hypothèse, le manque d’éléments historiques touche la quantité des éléments remarquables abordés. Nous retombons sur le problème du critique érigé en professeur, distillant ses bons et mauvais points sans autre forme de justification ni de connaissance. Or un quotidien même local n’est pas un carnet de bord personnel, c’est là que le bât blesse.

:: Le guide du Routard, l’histoire et la comparaison ::
Par ailleurs, la journaliste fait un comparatif troublant avec l’audio guide du Routard proposé par l’Office de Tourisme de la ville. La comparaison s’est imposée par le sujet traité, (Périgueux) et le format : une visite individuelle sur la base d’une bande sonore mp3.

Les différences viennent de ce que le guide du Routard s’attache à la visite de l’ensemble de la ville de l’antiquité à la modernité, se présente comme un texte lu (ou joué) et ne comporte aucune image d’archive.
Pour rester dans la comparaison, le petit train comporte aussi une bande sonore présentant l’histoire de la ville dans son ensemble, lui aussi à partir d’un texte lu. Comparaison n’est pas raison.

L’image d’archive modifie amplement la perception et la compréhension. L’histoire y est traitée d’une façon totalement différente, de part la méthode historique employée ainsi que les diverses interventions. Le thème est volontairement centré sur une zone signifiante de la ville, ainsi que la période étudiée. A ces détails près, effectivement, il y a une certaine ressemblance sur laquelle la journaliste a fondé toute sa comparaison.

A ce titre, la journaliste précise que

La visite [guide du Routard] reste complète surtout sur le plan historique et permet d’en apprendre beaucoup plus que la visite de l’Echapée Belle.

Pour bien saisir la portée de cette phrase, il faut savoir que l’audio guide du Routard comporte une séquence de 01:22 minutes sur la ville médiévale du Puy Saint Front et 02:00 minutes sur la cathédrale. Son total pour l’ensemble de la ville de Périgueux, de l’antiquité à la période moderne, est de 60 minutes (l’histoire médiévale et de Saint Front représente donc 1/40ème de l’ensemble, ce qui indique la modestie de notre entreprise n’est-ce pas?).

Par ailleurs, l’audio guide du Routard sur le Puy Saint Front est historiquement faux :

La rivalité entre Saint Front et la Cité dure jusqu’en 1240. A cette date, un acte d’union est signé sous l’égide de Saint Louis, donnant raison à la ville neuve.

Le traité d’union de 1240 n’a en aucun cas fait cesser la rivalité. Et l’intervention de Saint Louis en 1247 a été justifiée parce que précisément ces rivalités continuaient d’opposer les deux villes. En définitive, ces rivalités durent jusqu’à l’extrême fin du XIV° siècle, lorsque prend fin la dynastie des comtes du Périgord. Enfin il ne donne pas raison à la ville neuve, il entérine une traité librement consenti entre les deux parties qui fait office de constitution locale. (Cela me fait penser que ce traité quasi constitutionnel est un bon sujet de billet).

Ou encore pour la forme:

Ce lieu est devenu un passage obligé sur la route de Saint Jacques de Compostelle, ce qui vaut aujourd’hui à Périgueux d’être inscrite au patrimoine mondial de l’humanité.

Dommage. Ce n’est ni Périgueux ni sa cathédrale qui sont inscrites au patrimoine mondial de l’humanité mais le chemin de pèlerinage uniquement, que l’on voit incrusté de coquilles Saint Jacques.

Mais par égard pour l’Office du Touriste et son vénérable Guide, nous cesserons là l’inventaire des coqueteries…

Effectivement la journaliste ne pouvait pas vérifier ce genre de chose. Mais en l’état de ses connaissances sur le sujet, pouvait-elle comparer les deux objets sur la base de ressemblances qui ne sont pas plus explicites que celles du petit train ?
C’est bien le problème de la critique quand elle entend comparer les pommes et les mandarines au prétexte qu’elles sont dans la catégorie des fruits. Encore faut-il, au-delà de l’aspect et de la forme, connaître les arbres qui les produisent.

Affirmer que la minute et vingt deux secondes du guide du Routard livre plus d’éléments historiques que la visite qu’elle a faite en 02h30 est une aberration. Mais comparer les 02h30 consacrées au secteur sauvegardé à une visite de 60 minutes pour l’ensemble de la ville et de son histoire est également une aberration. Au prétexte qu’il s’agisse de deux quotidiens d’information généraliste, en quoi la comparaison et à quel niveau cette dernière serait pertinente entre la Dordogne Libre et le Monde par exemple?

Aussi titrer « Le Routard pour l’histoire » en parallèle d’une critique « surtout riche en anecdote » et le manque d’éléments historiques du côté d’Echapée Belle est non seulement faux autant qu’un dénigrement gratuit.
Evidement, les commentaires sont largement ouverts à cette journaliste si elle veut répondre.
Cela permettra aux 250 lecteurs quotidiens du blog de se faire une idée dans le respect du contradictoire, ce que ne saurait offrir le journal qui l’emploie autrement que par un entrefilet.

:: Conclusion ::
Alors que nous annoncions hier avoir mis sur le métier le problème de la carence informationnelle locale, il est ironique de voir aujourd’hui cette journaliste verser tant d’eau au moulin en une seule page. Non contente d’inventer des parties de la visite, elle s’autoproclame critique ès tourisme & histoire et utilise ses « impressions » pour juger des travaux d’historiens. On en n’attendait pas tant.