Xavier Darcos et la passion de l’égalité

On pourrait se contenter des caricatures habituelles. Par exemple en se repaissant de la passe d’arme actuelle entre la droite et la gauche locale au sujet de la délinquance.
Des caméras pour la droite, des tableaux noirs pour la gauche (SO). D’un côté une droite qui mise sur la vidéo-surveillance comme si le contrôle visuel diminuait la quantité d’actes délinquants et de l’autre une gauche qui prétend faire diminuer la délinquance par l’éducation, les délinquants fussent-ils déscolarisés…

Comme si nous étions censés ignorer que l’attitude mono répressive ne produit aucun effet valable sans le traitement de la cause, et comme si l’éducation à elle seule oblitérait la nécessité de maintenir l’ordre public. Au final il n’y aucune proposition ni pour expliquer comment, concrètement on diminuera la délinquance par l’éducation (les programmes et les professeurs relèvent de l’Etat), ni pour démontrer en quoi jouer à « surveiller et punir » ne s’inscrit pas dans la vacuité d’une répression aveugle et inefficace.

A Périgueux visiblement, nous ne sommes pas invités à sortir de ces clichés politiques artificiellement clivant, tant on sait que le traitement de la délinquance relève et de la police et de l’éducation. Mamie Bridge a ses caméras et elle se sent en sécurité pour le journal de Pernaut et Dédé la CGT est ravi de voir l’occasion de faire grève contre l’allègement des charges de personnels.

:: La passion de l’inégalité par Xavier Darcos ::
Ce qui nous attire plutôt c’est le dernier billet de l’ancien maire de Périgueux, qui, bien qu’agent tutélaire du national sarkozysme, a le mérite de livrer des pensées. Au moins avec la pensée on discute, on chemine pour avancer, avec les slogans on meugle et on transhume, fin de la destination. Ce billet intitulé La passion de l’inégalité, et non des inégalités, est une interrogation sur l’état insatisfaisant de la société française :

si notre société plaçait autant d’énergie à mobiliser tous ses talents qu’elle en déploie pour les exclure, nous aurions probablement l’économie la plus prospère et la société la plus harmonieuse qui soient !

Une question passionnante, puisque nous rappelle le ministre, la France a un niveau de productivité parmi les meilleurs au monde, alors que la création de richesses y est disproportionnée, en négatif bien sur. Pourquoi ? Parce que « notre société maintient des catégories entières de population à l’écart du marché de l’emploi ». En particulier les jeunes, les femmes et les séniors. Résultat, le marché du travail ne mobilise que 64% du potentiel, là où des Etats comme le Danemark ou la Suède parviennent à en mobiliser près de 75%.

Quelles seraient alors les causes de l’exclusion de ces populations du marché du travail ?
Pour les jeunes, ce sont des études plus longues qu’ailleurs (ah bon ?). Pour les femmes, c’est le congé maternité très long (ah bon et en Scandinavie ?) qui interrompt leur carrière professionnelle. Pour les séniors, c’est le départ en préretraite obligatoire ou forcé.

:: Une grande inégalité, l’exclusion des forces productives ::
Nommée « phénomène d’exclusion », cette satellisation de certaines couches de la société parfaitement enclines à produire, ne provient pas seulement de « considérations économiques ». Mais un peu quand même on se rassure ou alors c’est à n’y plus rien comprendre…
A l’appui de ce qu’il faut convenir de reconnaître comme un préjudice national et individuel, non la politique de l’Etat en tant que telle, (ou modérément), mais la société elle-même. Une sorte de théorie de la « relation de voisinage » étendue à toute la sphère sociale qui ne tolère près de soi que celui qui nous ressemble. On saisi bien l’ampleur du phénomène en observant la diversité de la représentativité nationale par exemple…

::  La passion de l’égalité ::
Tout cela est profondément complexe et ne saurait se résoudre en carte scolaire, urbanisme, formation… C’est plus d’ailleurs comme des pistes que le ministre les indique. Ce n’est pas de ce point mais de la conclusion que nous allons parler :

Le rôle du gouvernement, bien sûr, est de lutter contre cette tendance qui contredit notre passion tocquevillienne pour l’égalité. C’est aussi de redonner leur dignité et leur effectivité aux valeurs sur lesquelles se sont fondées notre pacte social : l’éducation, le mérite, le travail. Ces valeurs ont subi, au fil des ans, les assauts répétés d’une idéologie contraire. C’est à nous, aujourd’hui, de les restaurer.

C’est ici que le billet commence réellement, désolé pour ceux qui pensaient en finir avec la conclusion.

Décortiquons. Le rôle du gouvernement, le rôle du pouvoir règlementaire, de l’exécutif, est de lutter contre ce qui contredit « la passion tocquevillienne pour l’égalité« . Notre passion tocquevillienne pour l’égalité. Nous comprenons qu’il faut la défendre contre ce qui l’altère, la montée des inégalités, contre cette tendance qui incarne dans la société la « passion de l’inégalité ».

::  la passion tocquevillienne pour l’égalité ::
Revenons un peu sur la passion tocquevillienne pour l’égalité. Il y a une passion tocquevillienne pour l’égalité ? Quelle est-elle ?
Je savais que Tocqueville avait été intrigué par l’égalité, non qu’il avait pour elle une passion au sens de sa promotion. Lors de son voyage en Amérique, il rapporte même quelques doutes sur les conséquences de l’extension indéfinie de l’égalité et de ce qu’elle suscite, individuellement et politiquement.

Je pense que les peuples démocratiques ont un goût naturel pour la liberté ; livrés à eux-mêmes, ils la cherchent, ils l’aiment, et ils ne voient qu’avec douleur qu’on les en écarte. Mais ils ont pour l’égalité une passion ardente, insatiable, éternelle, invincible ; ils veulent l’égalité dans la liberté, et, s’ils ne peuvent l’obtenir, ils la veulent encore dans l’esclavage. Ils souffriront la pauvreté, l’asservissement, la barbarie, mais ils ne souffriront pas l’aristocratie.
Ceci est vrai dans tous les temps, et surtout dans le nôtre. Tous les hommes et tous les pouvoirs qui voudront lutter contre cette puissance irrésistible seront renversés et détruits par elle. De nos jours, la liberté ne peut s’établir sans son appui, et le despotisme lui-même ne saurait régner sans elle.

Prémonitoire quant à l’expérience communiste, ce qui n’épuise pas son hypothèse bien sur, c’est bien la passion de l’égalité qui est en soi un danger pour la liberté, capacité de décider et d’agir par soi-même, subsidiaire de notre équidistance à une chose commune. Bref, l’égalité comme une passion géométrique. Cela rejoint une certaine conception grecque de la démocratie, consistant à mettre au centre, es to méson, le pouvoir, situé à égale distance de tout citoyen.

:: L’égalité pour horizon  ::
Dans cette perspective, il semblerait davantage que la passion pour l’égalité doive provoquer la méfiance, ou à tout le moins la prudence. Il y aurait peut-être une nuance entre la lutte contre les inégalités et l’exaltation de l’égalité. Aussi on pourrait tout aussi bien comprendre que le rôle d’un gouvernement est de lutter contre les excès de la passion égalitariste, celle-là même qui conduit au totalitarisme qui n’attend des individus que leur stricte égalité; égalité que l’on finit par confondre avec identité, au sens où tout individu n’est que la tautologie de l’autre.

Cela dépend bien sur de l’égalité dont on parle. Est-elle politique, c’est une obligation constitutionnelle. Veut-elle en son nom normaliser l’égalité sociale, des conditions, des chances et c’est toute l’administration française et le pouvoir règlementaire que nous voyons en action.

C’est pourquoi ce rôle assigné au gouvernement de la part d’un ministre est intéressant. Quand Tocqueville, pour continuer avec lui on ne s’en lasse pas, écrit L’Ancien Régime et la Révolution, il fait remarquer que les révolutionnaires ont conservé un seul outil de l’Ancien Régime en unique héritage : son administration. La table rase a épargné l’administration, car il aurait été difficile de raser de près sans elle, ainsi qu’il eut été impossible de reconstruire quoi que ce soit à sa place.

La passion de l’égalité finit souvent par nuire à la liberté, c’est une tension inhérente. Une part de liberté concédée à l’Etat régulateur afin qu’il garantisse l’égalité et la sécurité, seul cadre d’émancipation véritable de la liberté. La boucle est bouclée mais rien n’est simple, c’est vivant. Surtout quand ce principe en application s’aperçoit qu’il génère en réalité une inflation inégalitaire qui serait devenu prioritaire sur la préservation des libertés. C’est bien la crainte que m’inspire la phrase du ministre avec sa passion de l’égalité, très modérément tocquevillienne.

:: L’égalité motif de la frénésie normative ::
Car déjà, cette liberté individuelle est largement consommée et grignotée par un pouvoir règlementaire pris d’une frénésie diarrhéique dans l’édiction des normes. L’intrusion de l’Etat dans la sphère privée est à un niveau jamais atteint, certes au nom de l’intérêt général, fondement mythologique s’il en est. Ajoutons maintenant la passion de l’égalité, dont l’extension est de près proportionnelle au rétrécissement de la liberté dans ce contexte, et nous nous rapprocherons de ce que Tocqueville dénonçait comme un danger de la démocratie, (comme Platon d’ailleurs), à savoir une forme de gouvernement tyrannique.

Je ne doute pas que ni la pensée ni l’arrière pensée de M. Xavier Darcos se trouvent à cette conclusion. Mais au-delà de l’arrière pensée, il y a l’arrière plan de l’intentionnalité. La tentation de produire de la norme appelée égalité, appelant à l’égalité, alors qu’elle est en partie déjà responsable des inégalités sociales et culturelles.

Certes, on peut avancer que le ferment de l’inégalité n’est pas du fait de l’Etat et qu’il est culturel, c’est évident. Ce serait à l’inverse nier son rôle et sa puissance, car de fait, l’inégalité est un état naturel en amont de la régulation de l’Etat (sauf à considérer une monarchie qui institutionnalise une hiérarchie consanguine). Mais enfin, un fois que l’Etat a déjà outrepassé les limites de son action pour l’égalité, qu’il a érigé en droit sa capacité de décider ce qui était moral ou non, digne ou non, qu’il est en passe de décider comment les citoyens doivent s’habiller, comment ils doivent se laver les mains, etc. Quel est le stade suivant au nom de l’égalité?

L’égalité est déjà utilisée comme un leitmotiv normatif en regard duquel les libertés individuelles sont de plus en plus congrues. La normativité et la morale au secours de la lutte contre les inégalités qui rongent la création de richesse, contre les inégalités qui excluent du travail les agents productifs? C’est encore un prétexte à décrets et circulaires, non point un signe de confiance en l’Etat comme garant des libertés fondamentales et un aveu d’impuissance face aux inégalités.

:: L’Egalité, les Valeurs, le Gouvernement ::
Il serait donc plus aisé de penser que ces inégalités sont le fruit de la culture des individus, ce qui contredit violemment la thèse de l’auteur qui vient pourtant d’être cité avec ferveur :

C’est aussi de redonner leur dignité et leur effectivité aux valeurs sur lesquelles se sont fondées notre pacte social : l’éducation, le mérite, le travail. Ces valeurs ont subi, au fil des ans, les assauts répétés d’une idéologie contraire. C’est à nous, aujourd’hui, de les restaurer.

Nous concédons sur le champ notre incompétence pour comprendre ce que signifie « donner de la dignité à une valeur ». Le débat sur ce qu’est la dignité humaine montre déjà toute la difficulté à définir de quoi il s’agit précisément. Nous nous permettons une modestie silencieuse sur ce que pourrait être la dignité de la valeur

Restant dans le rôle du gouvernement, il s’agirait pour ce dernier, de « valoriser » (?) et rendre effectives les valeurs liées à l’éducation, au mérite et au travail. Ces valeurs auraient été contredites par une idéologie contraire. Laquelle, nous aimerions sincèrement la connaitre. Ce qui est acquis, c’est que si une idéologie a su les détruire, seule une autre saura les restituer, (le pragmatisme est une idéologie anti idéologique il s’entend, paroxysme ou de l’hypocrisie, ou de la confession de sa propre vacuité politique et philosophique).

Pour un pays qui possède un des taux de productivité les plus élevés au monde, la « valeur travail » ne semble pas trop altérée par la « valeur glande ». Quant à redonner de la dignité à la valeur du mérite, là, ce langage politique me dépasse mais je suis certain que le prince Jean comprendrait. Blague à part je ne comprends pas ce que cela veut dire.

Cette trilogie de valeurs fondamentales pour la Nation serait donc inversée par l’entreprise d’idéologues coupables. C’est donc au gouvernement de les remettre dans le bon sens. Pourquoi d’ailleurs les grandes valeurs nationales iraient-elles toujours par trois ? Trois pour la France de 1789, trois pour la France de 1940, trois pour la France de 2009. En vérité le pétainisme a lui-même opéré un détournement de valeurs que le gaullisme a concrétisé dans une France détruite et à reconstruire, n’ayant pour repères que la cellule familiale et pour horizon d’être sauvée par l’ascenseur social. La famille ça s’éduque, la patrie ça se mérite, le travail ça se travaille. Cela manque peut-être un peu d’imagination, mais au moins le socle est solide. Nos repères vacillent, les familles se décomposent, l’éducation n’est plus l’ascenseur de la République et le travail manque. Quant à la méritocratie, même les élites démontrent sa vacuité, bien naitre étant encore la voie la plus sure pour réussir.

:: Epilogue :: 
Il n’est pas question pour finir, de la justification de ces valeurs, (forcément perdues mais recouvertes si l’on écoute le gouvernement), mais plutôt de la légitimité du pouvoir exécutif à mettre en branle sa propre idéologie. Car si l’on comprend, par exemple, les valeurs de la France auraient été dissoutes dans les émeutes de 1968 et liquider cet héritage ne suffit pas à les voir revenir, le gouvernement a donc pour mission de les imposer à nouveau. Je sais bien qu’il s’agissait là de la version pour les meetings et que le concept est plus développé, ou en tout cas plus élaboré par l’idéologue H. Guaino.

Néanmoins et pour conclure cette fois, la thèse semble se résumer à un combat idéologique dont la victoire permettra de rétablir des inégalités perdues ou effritées, ce qui aura pour effet d’inclure sur le marché du travail les forces qui en sont aujourd’hui exclues et par voie de conséquence de créer plus de richesse, une richesse proportionnelle à notre productivité.

C’est donc sur le terrain de la morale et de la norme que nous remporterions la bataille de la richesse économique. Je concède une grande méfiance à l’égard d’un gouvernement qui pose les bases de son action sur son interprétation morale de la société, qui déclare par la voix d’un ministre de la République le primat de l’égalité sur la liberté et qui entend résoudre les enjeux nationaux de l’économie et de la richesse par une bataille idéologique.

Mais au-delà de ce qui est l’expression d’un simple citoyen et qui ressemble fort à un désaccord, il faut noter l’opportunité de lire la pensée et la vision de sa mission gouvernementale d’un ministre, en toute liberté et vraisemblablement en toute sincérité. En cela au moins nous sortons de la tyrannie des communicants et des slogans sous curatelle élyséenne. En cela donc, merci.