Bugeaud l’algérien ou le révisionnisme périgourdin

Nous reviendrons ici sur le maréchal Bugeaud, une des personnalités les plus louée et respectée en Dordogne. A Périgueux, sa statue trône en bonne place dans l’espace public depuis 1853 (mandature Jean Joseph Etienne Estignard). A Excideuil, sa statue a été érigée en 1967 (rapatriée d’Algérie en 1962) et « l’année Bugeaud » a été créée sous la mandature d’Arnaud Le Guay (actuel adjoint à la culture de la ville de Périgueux) pour honorer sa mémoire en 1999.

Ce n’est pas tant l’homme que nous regarderons, mais plutôt comment il est utilisé par les collectivités et les politiques pour façonner une histoire officielle à la gloire de l’agriculture pérgourdine. Son nom est fédérateur, consensuel, objet d’un profond respect, alors que pourtant son rôle fut prépondérant dans les massacres de populations arabes durant la colonisation française.

© Photo RMN - G. Blot

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Sous l’impulsion des responsables politiques, le village d’Excideuil voue une admiration particulière à l’agriculteur et maire qu’il a été. Aussi en 2008 l’office de tourisme du village lui a consacré un éloge de 8 pages intitulé « Bugeaud le soldat laboureur » dévotement dédié à sa gloire politico-agricole.

Le document assume sa part de révisionnisme sur les faits d’arme du maréchal durant la colonisation nord africaine et estompe à grandes eaux son morbide héritage :

Au mois de mai 1836, Bugeaud est envoyé en Algérie pour commander les troupes françaises qui luttent contre les guerriers d’Abd El Kader. Il y remporta les nombreuses victoires qui le rendirent célèbre, mais encouragea aussi les autochtones à l’agriculture. Il fit pousser des arbres fruitiers (dont des mûriers), et traça de nombreuses routes pour moderniser le pays. Il en retira un profond respect de ses hommes et des algériens.

Comme on peut le voir, cette initiative historique est soutenue par la communauté de communes « Causses et Rivières en Périgord » et le Conseil Général de Dordogne. Et pour couronner cette apologie, l’office de tourisme vous invite à suivre les pas du maréchal.

Le visiteur, le curieux, le touriste, l’aficionado de la III° République, le nostalgique de l’empire français, le nationaliste conservateur en mal d’émotion historique, tous sont invités à plonger dans la célébration du maréchal pour laquelle vit en palpitant la commune d’Excideuil. A la gloire de Bugeaud son souci des petites gens et de ses domestiques « mâles et femelles » comme il dit, auxquels il veut offrir robe de soie pour le dimanche et poule au pot hebdomadaire. L’homme sait rester modeste: « Plusieurs dictateurs romains n’avaient pas une aussi belle retraite« . Bref, en Périgord, l’homme est officiellement une star et les collectivités dépensent sans compter pour valoriser son image. Et pourtant…

Bugeaud l’algérien

Avant d’inventer la Chambre d’Agriculture, Bugeaud inventa la chambre à gaz. Ecolo pour l’époque, il invente la technique de « l’enfumade », consistant à enfermer par centaines, femmes hommes et enfants dans des grottes avant de les enfumer « comme des renards » dit-il, jusqu’à ce que mort s’en suive. Cette pratique connut un succès certain ((18 juin 1845: « Enfumades » de la grotte de Ghar-el-Frechih)) dans le corps expéditionnaire français que l’on nomme pudiquement aujourd’hui : « pacification » (terme déjà employé au XVI° s. par Hernan Cortes lors de la conquête du Mexique).

Nous ne reviendrons pas ici sur ces aspects de la colonisation. Cela étant, le passionné d’agriculture qui aurait attiré vers lui un profond respect de la part des algériens, n’a pas commencé par développer les cultures en terres conquises. Car comme il le dit le 14 mai 1840 il compta d’abord faire en Afrique ce que faisaient le Huns et les Francs en Europe ((Maréchal Bugeaud, 14 mai 1840, Discours à la Chambre, dans Pour l’honneur de l’armée réponse au général Schmitt sur la guerre d’Algérie, paru L’Harmattan, 1960, p.89, lieutenant-colonel Pierre-Alban Thomas)) .

A toute fin utile, il commença comme il le dit lui-même ((Maréchal Bugeaud, 1842, dans Alexis de Tocqueville, De la colonie en Algérie, paru Complexe, 1988, p.30, Tzvetan Todorov)) , par « …détruire les villages, couper les arbres fruitiers, brûler ou arracher les récoltes, vider les silos, fouiller les ravins, les roches et les grottes, pour y saisir les femmes, les enfants, les vieillards, les troupeaux et le mobilier ».

Et comme il l’écrivit avec fermeté en 1843 au Général de la Moricière ((Maréchal Bugeaud, 24 janvier 1843, dans Un rêve algérien, paru Dagorno, 1994, p.18, Jean-Luc Einaudi)) :

Dévastations, poursuite acharnée jusqu’à ce qu’on me livre les arsenaux, les chevaux et même quelques otages de marque… Les otages sont un moyen de plus, nous l’emploierons, mais je compte avant tout sur la guerre active et la destruction des récoltes et des vergers.

Comme l’écrit l’office de tourisme d’Excideuil, il « encouragea aussi les autochtones à l’agriculture », soit, mais seulement après avoir mené une guerre d’extermination et de razzias ayant détruit l’agriculture arabe; un détail de l’histoire.

Car les enfumades ne suffisant pas, le but recherché pour pacifier les autochtones était ouvertement de plonger les contrées dans la famine ((Lettre de Bugeaud le 24 janvier 1843 au Général de la Moricière)) :

J’espère qu’après votre heureuse razzia le temps, quoique souvent mauvais, vous aura permis de pousser en avant et de tomber sur ces populations que vous avez si souvent mises en fuite et que vous finirez par détruire, sinon par la force du moins par la famine et les autres misères.

Le maréchal jouissait d’une logique terrienne ((Maréchal Bugeaud – Wikipedia)) :

Le but n’est pas de courir après les Arabes, ce qui est fort inutile ; il est d’empêcher les Arabes de semer, de récolter, de pâturer, [.] de jouir de leurs champs [.] Allez tous les ans leur brûler leurs récoltes [.], ou bien exterminez-les jusqu’au dernier.

Cette haute personnalité périgourdine se justifia par la suite de ses actes, rappelant à la Chambre des Pairs ((Maréchal Bugeaud – Wikipedia)) :

Et moi, je considère que le respect des règles humanitaires fera que la guerre en Afrique risque de se prolonger indéfiniment.

Quel honneur pour le village d’Excideuil, de Périgueux et du Périgord tout entier d’avoir un tel homme parmi ses plus illustres représentants. L’homme avait un talent génocidaire au moins égal à celui qui le fit briller dans la culture du trèfle de Hollande.

En complément, outre les hommes de mains de Bugeaud que sont les généraux Pelissier et Cavaignac, on peut citer le fidèle Saint Arnaud, dont le maréchal façonna la carrière militaire. Ses écrits sont pour le moins instructifs, sachant qu’il opérait sous les ordres du héros périgourdin ((24 janvier 1845: Bugeaud: « Je brûlerai vos villages et vos moissons »)) :

Nous resterons jusqu’à la fin de juin à nous battre dans la province d’Oran, et à y ruiner toutes les villes, toutes les possessions de l’émir. Partout, il trouvera l’armée française, la flamme à la main.

Nous sommes dans le centre des montagnes entre Miliana et Cherchell. Nous tirons peu de coups de fusil, nous brûlons tous les douars, tous les villages, toutes les cahutes. L’ennemi fuit partout en emmenant ses troupeaux.

Des tas de cadavres pressés les uns contre les autres et morts gelés pendant la nuit! C’était la malheureuse population des Beni-Naâsseur, c’étaient ceux dont je brûlais les villages, les gourbis et que je chassais devant moi.

Enfin on pourra s’enquérir de cet article de 2009: La conquête coloniale de l’Algérie par les Français, un parmi d’autres, sans équivoque, brut. Il faudra bientôt comparer ces témoignages au relativisme historique présenté par Arnaud Le Guay: « Célébrons la mémoire d’un illustre citoyen ».

A comparer également avec la mission « civilisatrice » avancée sous ses plus beaux aspects par le colonel Bernard Létrange lors de la commémoration de 1999:  » Dans les dangereuses circonstances de sa vie africaine, il a toujours eu la conduite d’un civilisateur ».

La torture en héritage de la colonisation

Ce qui nous intéresse particulièrement est de comprendre comment, en 2008, une collectivité locale française peut à ce point se fourvoyer dans ce genre de révisionnisme historique. Car nous pouvons entendre qu’au XIX° siècle les mœurs furent bien différentes, pourtant postérieures à la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen.

Aussi, on peut entendre l’éloge de l’abbé Pécout à la fin du XIX° s. par exemple, louant le maréchal « infatigable dans la poursuite des arabes ». On peut entendre également la filiation militaire du maréchal Bugeaud. Le maréchal Lyautey fut un honorable successeur comme Résident Général du Maroc avant d’être remplacé par un certain Philippe Pétain.

D’ailleurs, l’illustre maréchal Lyautey, élu membre de l’académie française en 1912, fut commissaire général de l’exposition coloniale de 1931. Cette exposition consacrée à la glorification de la colonisation connut le succès que l’on sait. De mai à novembre 1931 ce n’est pas moins de 8 millions de visiteurs pour un total, au final, de 33 millions de tickets vendus.

Exposition coloniale 1931

Exposition coloniale - 1931

L’exposition de 1931 ne présente pas, a priori de si grandes différences avec les zoos humains de la fin du XIX° s.: 1895, jardin d’acclimatation

Zoo humain - Jardin d'acclimatation - Paris 1895

Aussi il peut sembler compréhensible qu’en 1940, 9 ans plus tard, l’idéologie coloniale se porte encore bien en Périgord. C’est ce qu’atteste un petit ouvrage de la Chambre d’Agriculture de la Dordogne écrit par Emile Mazy intitulé « Le Maréchal Bugeaud, Agriculteur ». On y trouve une mention du maréchal colonisateur :

Envoyé en Afrique, en 1836, il réussit à déblayer toute la région oranaise.

Le verbe est fort lorsqu’on entend par « déblai » des populations humaines, enfants compris. La théorie de la colonisation positive y est relayée avec force :

Ce simple soldat devenu Maréchal de France, ce paysan, qui désormais portait le titre de duc d’Isly, allait organiser sa conquête en construisant des routes et des villages, qu’il faisait occuper par ses soldats transformés en ouvriers et en colons.

Il entreprit effectivement de reconstruire en partie ce qu’il avait détruit après avoir organisé la famine en méthode de conquête et l’extermination de masse en principe de pacification.

hommage au maréchal bugeaud

Bugeaud imprégna la mémoire collective périgourdine de son vivant pour son œuvre agricole qui fut incontestablement bénéfique au Périgord, beaucoup moins à l’Afrique du Nord. En revanche on aurait pu imaginer que du milieu du XIX° s. jusqu’à la fin du XX° s., les pouvoirs publics changent et adaptent leur vision de l’histoire, pour prendre en compte l’héritage colonial. Il n’en est rien.

Fête de l'Empire colonial 1939 pour les 150 ans de la Révolution Française photo Keystone

Au maréchal Bugeaud, les élus reconnaissants

Depuis 150 ans maintenant, les pouvoirs publics entretiennent un déni de réalité afin de conserver l’image du bon paysan auquel on rend hommage de maires en maires. Les famines et les exterminations dont il est responsable et qu’il revendiquait n’ont aucune place dans le discours public.

C’est dans cette veine qu’Arnaud Le Guay alors maire d’Excideuil en 1999 lui voue encore considération et éloge public. Dans son discours d’inauguration pour l’érection de la statue, le maire ouvre ainsi :

Cent cinquante ans après sa mort, le 10 juin 1849, nous célébrons la mémoire d’un illustre citoyen d’Excideuil.

Cette commémoration en 1999 rappelle avec ardeur celle de 1853 à Périgueux, quand fut chantée par les enfants cette cantate du payeur au Trésor M. Aumassip :

Si la France et si les Espagnes
Légendent un jour ses hauts faits,
Le laboureur, dans nos campagnes,
Bénira son nom à jamais.

146 ans plus tard, c’est exactement ce à quoi se livre le maire d’Excideuil, répondant fidèlement à l’appel de M. Aumassip. Organiser l’histoire en la travestissant afin que le nom du maréchal soit loué par les paysans et les citoyens. Pour se faire, les massacres d’arabes ne pouvant être ignorés, le maire doit les occulter par l’argument qui convient à tout révisionnisme : l’anachronisme.

La défense du maréchal par Arnaud Le Guay se place sur le terrain de l’anachronisme en histoire pour légitimer l’exterminateur d’arabes :

Gardons-nous de juger cet homme, né à la fin du XVIIIè siècle, à l’aune des idées et opinions du 2011, siècle. Comment pourrions-nous sans une analyse sérieuse juger de la valeur et des engagements d’un homme qui a vécu il y a 200 ans et a voué toute sa vie à son pays ? Notre peuple est prompt à brûler un jour ce qu’il adorait la veille.
Alors ne nous livrons pas à d’anachroniques jugements mais tentons plutôt de voir comment Thomas Robert Bugeaud s’est inscrit dans son siècle et les enseignements que sa vie, aujourd’hui, peut nous apporter.

En l’espèce l »anachronisme est pratique. Il ne nie pas les faits, il permet de les éluder au nom d’une altérité insaisissable, enfouie dans les siècles.  Puisque nous ne pouvons juger l’homme, nous n’évoquerons jamais ses actes hormis ceux qui nous intéressent (le bon paysan). Voilà en somme le dispositif rhétorique déployé pour éviter la colonisation et ses cadavres.

Pourtant cet argument est mis à mal par les célébrations annuelles des massacres de Bugeaud qui ont toujours lieu, là-bas, en Algérie. Ce soi disant « anachronisme » qui masque tant d’hypocrisie est taillé en pièce par les récentes exigences de l’Algérie adressées à la France de reconnaitre ses crimes (dont ceux de Bugeaud) pendant la période coloniale. Au contraire, cette manière de légitimer, au nom de l’histoire, ce qui est aujourd’hui un crime contre l’humanité, résume la position des politiques périgourdins qui soutiennent et entretiennent le mythe du brave laboureur Bugeaud.

Dans cette continuité, que dire de l’esclavage des XVII et XVIII° s. ? Rien, autres temps autres mœurs. Que dire du génocide arménien par les turcs ? Rien, il s’agit de cultures si différentes. Et que dire de la Shoah et du nazisme dans 100 ans, en 2100 ? Rien, les juger à l’aune de cette époque sera un anachronisme douteux.

L’anachronique Le Guay

L’anachronisme combattu par Arnaud Le Guay à la rescousse des exactions du maréchal Bugeaud est contraire au principe des Lumières jusqu’à notre Constitution, qui prétend à une forme d’universalité des libertés et des droits. Cet anachronisme est en réalité un relativisme instrumental et politique qui ne sert qu’à étouffer la réalité de la colonisation arabe : exterminations, razzias, tortures, etc.

Et lorsqu’Arnaud Le Guay conclut son allocution, son vibrant hommage à l’enfumeur de terroristes barbus, il rappelle pourtant cette référence à l’universel, à l’idéal auquel s’est voué la France des Lumières :

Car la France, ce n’est pas seulement un pays, un état, une nation. La France, c’est un idéal. Je sais qu’elle comptera toujours dans ses rangs des hommes et des femmes pour la mener toujours plus loin vers l’accomplissement de son destin.

Or cet idéal ne se cantonne pas à la France ou au village d’Excideuil, il vaut également pour les arabes comme pour les autres. C’est ainsi que l’on voit le nom du maréchal Bugeaud sanctifié par les pouvoirs publics dans la propagande de l’histoire périgourdine. Son nom est associé sans complexe à celui de Michel Montaigne, Pierre Magne ou Eugène Leroy (sur ce dernier d’ailleurs , lire l’excellent billet « Jacquou nous brouille l’écoute« ), comme se plaît à le faire le Conseil Général de Dordogne.

Ce qui parait réellement anachronique, c’est qu’en 1999 rien n’ait changé dans le discours officiel par rapport à celui de 1853. La mentalité demeure autant que l’amputation de l’histoire. La posture est passée d’un colonialisme revendiqué (comme le militaire l’assume dans son discours sur les actes « civilisateurs » de Bugeaud)  à un colonialisme caché, frustré, ce qui en l’espèce ne change rien à la glorification de l’enfumeur de bicots. L’anachronisme c’est de penser en 1999 comme on pensait en 1853, non de reconnaitre ce qui aujourd’hui est un crime de guerre conduisant devant le Tribunal Pénal International.

De quoi Bugeaud est-il le nom?

En Dordogne il ne l’est que de comice agricole, progrès de l’agriculture, chambre d’agriculture, réformes agraires, etc. Une course pédestre porte même son nom dans le village de Lanouaille, la célèbre « Foulée du maréchal Bugeaud ».

La dissociation volontaire et calculée d’avec les massacres perpétrés en Afrique du Nord et en Espagne afin d’entretenir le mythe de l’honnête homme paysan est une lourde responsabilité politique.

La négation du colonialisme à la Bugeaud, ce déni de réalité assumé par les politiques périgourdins, prend place dans le malaise français face à son histoire. Arnaud Le Guay en est un symptôme au travers duquel et au sens propre avec le maréchal Bugeaud, « un sang impur abreuve nos sillons ».

Car Arnaud Le Guay n’est pas un vieux militaire débordé par sa nostalgie de l’Empire. Il n’est pas non plus un élu du Front National exaltant la mission civilisatrice de la France en Arabie. Il est même socialiste et avocat, cultivé et sachant parfaitement les crimes commis par Bugeaud. Or ces crimes, affamer les populations, organiser des razzias et pratiquer la terre brûlée, torturer les civils par milliers jusqu’à la mort, seraient largement secondaires à la bienveillance agricole que le maréchal démontra au Périgord.

C’est là que la puissance de son nom, entre couardise face à la responsabilité historique de la France et conformisme envers les habitus politiques et traditions publiques, impose cruellement son emprise. Alors qu’à Lyon la rue Bugeaud a été débaptisée, en Périgord, on galvanise sa mémoire comme en 1853. C’est là moins français que périgourdin. Bugeaud est un héros local et le restera, parce qu’avant tout il est du coin, il est d’ici.

Avec le groupe F, il trouve son point G

Bombe à neutron ? Epidémie de grippe ? Finale de coupe du monde ?

Hier, samedi soir, 1er jour du mois d’août, la ville ressemblait à un dimanche de novembre, décor précieux mais sans figurants, sans acteurs, sans scénario. Rien, des bars vides, des terrasses prématurément rangées, des serveurs sans service.

La pluie ? Il n’y aurait qu’à Périgueux qu’elle fit tant l’effet d’une douche froide.

Billet du dimanche en écho à celui de JF Cros dont vous pouvez suivre les pensées et parfois le regard interrogateur:

Quand aurons nous à la fois de beaux monuments et de belles idées remuantes et stimulantes ?

Cette ville dont le classement touristique fait office de pavillon de complaisance sur le toit de la CCI, est propulsée selon l’arithmétique du régime à un niveau de fréquentation honorifique. Rien ne sonne et tout trébuche et peu importe que la ville ressemble à une station balnéaire en hiver. Observée depuis Bassillac, il est vrai que Périgueux a des airs de métropole fourmillante.
Cette assertion apparaîtra erronée à ceux qui ne sont pas sortis de la ville depuis trop longtemps. Peu importe, les autres comprendront.

:: Périgueux sur l’échelle de Glasgow ::
On l’a pourtant entendu en campagne électorale, le candidat à l’élection municipale déclamer sa puissante rhétorique :
Une ville qui se lève à 08h00 et qui se couche à 19h00 dénonçait le candidat Moyrand ; alors indigné par une inertie qu’il allait révolutionner. Une ville dont il promettait en conseil municipal (17/03/09) qu’il la propulserait :

à un niveau jamais atteint d’activité et d’attractivité.

Une ville au service de laquelle il mettrait tout son poids de cumulard en tant que vice-président du conseil régional à l’artisanat et au commerce. Et tout cela étayé par les compétences démesurées et exceptionnelles de son 1er adjoint ; godfather du tourisme périgourdin et directeur de la Sémitour.

Ce n’est pas tant leur impuissance structurelle que l’honnêteté des promesses de campagne qui pourrait être considérée de plus près. Il ne faut pas s’enflammer. La Société d’Economie Mixte dédiée au commerce, à l’artisanat et au tourisme n’a pas encore vu le jour. Car quand elle le verra, vous allez voir ce que vous allez voir…
Combinant le tourisme et l’artisanat, c’est une véritable machine à générer des dividendes qui sera opérationnelle. Et si ce n’est par la fréquentation touristique ou autre, ce le sera par les subventions du FISAC. L’échec est impossible.
Et si au conseil d’administration il vaut mieux nommer arbitrairement des amis que voir des inconnus élus, c’est que l’art de la dynamisation et de l’attractivité est un travail d’équipe, sinon de famille.

:: Le groupe F et le point G ::
Peu importe. Avec le groupe F le maire a trouvé son point G. Il démocratise la culture explique-t-il à une presse lénifiante (DL 27/07/09). Aboutissement d’un long raisonnement, la doctrine moyrandiste considère que la démocratisation de la culture consiste dans la gratuité de l’accès à cette dernière. Certes, pour certains c’est un peu court, mais pour lui c’est déjà beaucoup.
Sur d’autres plans -national notamment- le retour sur expérience est formel. La gratuité ou le faible coût d’accès peuvent faire partie de cette démocratisation, mais demeurent en échec s’ils en sont l’unique moyen et quand bien même le principal.

De plus, cette démarche ne saurait se déployer en un unique évènement ; elle s’inscrit en général dans un programme clair et distinctement établi. Mais existe-t-il ?
Peut-être dans l’accès au musée du Périgord, par lequel il redécouvre le protectionnisme culturel, en élargissant l’accès aux habitants de la commune tout en le fermant aux non périgourdins.
Une capitale de département a peut-être d’autre vocation dans son rayonnement que ce genre de mesure plus adaptée à des villes comme Excideuil.

:: Bugeaud le héros d’Excideuil ::
C’est à Excideuil, que se trouve depuis 1999, la seconde statue du Maréchal Bugeaud, rapatriée d’Algérie en 1962. Et c’est précisément notre actuel adjoint à la culture de Périgueux, qui fut maire de cette ville de 1995 à 2008. La statuaire périgourdine dut lui être familière en ce point.
Le massacre de populations civiles arabes ordonné par l’inventeur de la technique de l’enfumade est, par la présence de sa statue, traité comme un détail de l’histoire.
Il sembla plus important d’honorer le maréchal pour avoir obtenu des financements nécessaires à la construction de la fontaine qui porte son nom. La commune reconnaissante…

En complément, on peut toujours s’instruire avec l’Office de Tourisme d’Excideuil, consacrant une propagande ouvertement révisionniste, Bugeaud, le soldat laboureur, (juin 2008). Florilège :

Au mois de mai 1836, Bugeaud est envoyé en Algérie pour commander les troupes françaises qui luttent contre les guerriers d’Abd El Kader. Il y remporta les nombreuses victoires qui le rendirent célèbre, mais encouragea aussi les autochtones à l’agriculture. Il fit pousser des arbres fruitiers (dont des mûriers), et traça de nombreuses routes pour moderniser le pays. Il en retira un profond respect de ses hommes et des algériens.

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Il suffit de lire cet article (mai 2005) -exemple parmi tant d’autres- pour comprendre à quel point le Maréchal inspira et inspire encore un profond respect aux algériens:

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Des voix s’élèvent en Algérie, notamment au niveau officiel, pour que la France reconnaisse les « crimes » commis lors de la colonisation (1830-1962) et demande pardon aux Algériens avant la signature d’un « traité d’amitié » entre les deux pays. 

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Sur la page wikipedia de la ville d’Excideuil, Bugeaud apparaît comme première personnalité de la ville. Dans la ville où l’adjoint à la culture de Périgueux fut maire pendant 13 années, quand l’histoire dérange, on la refait. Reste à savoir ce qu’on fait à Excideuil quand on entend le mot « culture ». On répond « agriculture » et on plante des mûriers?

:: Démocratisation et gratuité :: 
La démocratisation de la culture ne se résume pas à la gratuité.
Le maire en est déjà un bon exemple. Et l’on ne saurait que conseiller à son adjoint à la culture de lui faire des fiches sur les essais sociologiques de Pierre Bourdieu. Plus près de nous, Jean Clair, conservateur des musées de France, in Malaise dans les musées, (critiqué) pose une question grinçante :

Au nom de l’Etat providence, tous les individus seraient-ils devenus des ayants droit au musée, comme on l’est aux soins médicaux ?

Isolées et à l’état brut, démocratisation et gratuité sont les filles légitimes de la démagogie. Mais cessons là. Aborder sérieusement ces problèmes de fond serait faire trop d’honneur à cette communication politique à la finalité flatteuse pour l’électorat le moins exigeant.

A se targuer de démocratiser la culture, il en ferait oublier qu’il voulut un jour démocratiser la politique locale. S’il y a autant de sincérité et d’efficacité dans la première que dans la seconde, il vaudra mieux en rire. On sera prévenu au moment d’en pleurer.

En conclusion, il faudra noter un maire en progrès. La droite avait su créer et apporter un rayonnement national au festival Mimos. Michel Moyrand, assimilant ce festival à sa politique culturelle, (ce qui prouve qu’il en a une), se déclare volontaire à lui apporter aujourd’hui un rayonnement international. C’est beau comme un camion et par cette seule déclaration : c’est déjà fait.

Périgueux et son maréchal Bugeaud

Qui ne connaît la place Bugeaud à Périgueux ?

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Autant de monde certainement qui ne connaît pas la statue à son effigie, à peu près personne. On a connu aussi la caserne Bugeaud, laissant place aujourd’hui à la cité administrative portant toujours ce nom. Cette statue se trouve à côté de l’ancienne place du Maréchal Pétain, que l’on a en toute hâte un beau jour, renommé en place du Général De Gaulle.
Nous allons revenir sur certains fait d’armes de Thomas Robert Bugeaud, marquis de la Piconnerie.

:: Statuaire publique périgourdine ::
Car la tradition de la statuaire publique périgourdine, comme tant d’autres, est bigarrée. Elle peut jeter son dévolu sur Michel de Montaigne par exemple, sur Yriex Daumesnil encore, ou bien sur Bugeaud. Certes la philosophie et le droit sont généralement moins à l’honneur que l’art militaire en cette moitié de XIX°s.

:: L’honneur local au maréchal ::
C’est en conseil municipal du 1er août 1850, que le maire André Delphin Borros de Gamenson préside, qu’il est décidé d’élever une statue à la mémoire de l’illustre maréchal. Jean Joseph Etienne Estignard se chargera de son érection et de son inauguration en 1853.
Le socle, gravé dans le granit, mentionne tous les faits et titres honorifiques dont l’homme est alloué et qui lui valent tout l’honneur et le respect de la ville de Périgueux.

Ceux qui nous intéressent particulièrement aujourd’hui sont les suivants :

A VAINCU PACIFIE ET COLONISE L’ALGERIE

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Par ailleurs, l’historien et abbé Théodore PECOUT, dans ses Souvenirs Historiques, Biographiques et Archéologiques, nous apprend sur notre gloire locale missionnée en Algérie:

Là, il déploya de rares qualités comme homme de guerre. Infatigable dans la poursuite des Arabes, plein de résolutions dans le combat, amis de ses soldats, au bien-être desquels il veillait avec sollicitude, il se montra, en outre, administrateur habile et intègre.

De tels gratifications ne sauraient nous faire douter de la louable érection municipale, tenant en haute estime le courageux et fier maréchal. Car les qualités de l’homme de terrain ne se bornent pas à l’appréhension des oueds et des dunes. Il nous a également laissé quelques ouvrages de renom, entre autre :

De l’Etablissement de Légions de Colons Militaires dans les Possessions Françaises du Nord de l’Afrique en 1838.

L’Algérie : des Moyens de Conserver et d’Utiliser cette Conquête, de 1842.

Dans le cadre de sa vaste mission de pacification et colonisation de l’Algérie, l’auguste militaire applique sa devise. Ense et aratro ; « par l’épée et la charrue ». Son opération en Afrique du Nord a débuté en 1836 et s’est conclue par un traité avec Abd El-Kader en 1837. En 1840, il est nommé gouverneur de l’Algérie par le ministre et humaniste Adolphe Thiers, date à partir de laquelle il va remplir sa mission avec zèle et méthode, en conduisant une troupe de généraux studieux dans l’application de ses préconisations.

:: La méthode Bugeaud ::
Il s’agit de la fameuse méthode de l’ enfumade, qui consistait à enfumer les populations (hommes, femmes, enfants), enfermées ou emmurées dans des grottes, jusqu’à une totale ou partielle « pacification ».
Il ne s’agit que de diminuer la résistance de l’adversaire dans son entêtement à ne pas se laisser pacifier. C’est pourquoi le 11 juin 1845 à Orléanville, Bugeaud conseille à ses maîtres d’œuvres de généraux :

Si ces gredins se retirent dans leurs cavernes, imitez Cavaignac aux Sbéhas ! Enfumez les à outrance comme des renards.

Et la méthode fait recette. Un point qu’un soldat décrit :

Les grottes sont immenses ; on a compté 760 cadavres ; une soixantaine d’individus seulement sont sortis, aux trois quarts morts ; quarante n’ont pu survivre ; dix sont à l’ambulance, dangereusement malades ; les dix derniers, qui peuvent se traîner encore, ont été mis en liberté pour retourner dans leurs tribus ; ils n’ont plus qu’à pleurer sur des ruines.

En définitive, cette méthode qui se passe et de constructions onéreuses et de techniques savantes, fera plusieurs milliers de victimes. Au point même, c’est dire, que la technique du maréchal offusquera Paris, qui lui demandera des comptes.
Droit dans ses bottes, le maréchal assumera la responsabilité de ces actes, en les justifiant par une phrase célèbre :

Et moi, je considère que le respect des règles humanitaires fera que la guerre en Afrique risque de se prolonger indéfiniment.

Effectivement il fallait le préciser, on comprend mieux. Surtout en considérant que la méthode de l’ enfumade faisait partie d’un vaste dispositif de « pacification » consistant à affamer les populations civiles, sans distinction, en détruisant systématiquement tous les moyens de production agricole.

:: Maréchal nous voilà ::
Oh, à l’époque on ne s’émeuvait pas à outrance de ce genre de pacification ou contre-guerilla économe. Cela ne l’empêcha guère d’être élu à la Constituante par les électeurs de la Charente Inférieure. Il mourut sous les honneurs en 1849, et 4 ans après les massacres, sa statue était décidée au nom du peuple de Périgueux. A travers la pacification algérienne portée en louange sur la stèle, nous amendions et cautionnons la méthode de  l’enfumade,dont l’existence était connue et reconnue.

:: Aujourd’hui et/est hier ?::
Une large part de ce billet revient à l’article sur Wikipédia consacré au maréchal. La partie Discussion ne souffre d’aucune controverse majeure sur les faits évoqués.
Une question intéressante au demeurant. Peut-on qualifier aujourd’hui ces actes militaires de « crimes de guerre » ?
Non pour certains, car cette qualification juridique n’existait pas en son temps (TPI). Oui pour d’autres, car la qualification juridique détermine un acte sans se borner aux limites temporelles.

Il y aura aussi la position de l’historien, dénonçant l’anachronisme dans l’histoire des mentalités, nous interdisant de juger une époque ou un homme d’un autre temps. En somme, « c’était comme ça ». Certes, lorsqu’on parle du Mexique pré hispanique du XV°s., on conçoit aisément que les catégories cognitives et culturelles avaient quelque distance avec notre perception d’aujourd’hui. Que l’on sache, les catégories mentales en France au XIX°s., ne relèvent pas d’un autre monde. Et quand bien même, parlez de cet anachronisme aux algériens qui commémorent encore aujourd’hui les anniversaires macabres de ces massacres.

Et ce même si les généraux Bigeard, Massu et Aussaresses ne sont pas près d’avoir des statues à leur effigie. Dans le cas d’Aussaresses, c’est sont livre Services spéciaux : Algérie 1955-1957, paru en 2001, qui interpelle l’opinion publique et pas l’inverse. A l’époque encore, les historiens dénonçant les actes de torture de l’armée française en Algérie ne sont pas largement entendus.

Les massacres de populations civiles du maréchal Bugeaud n’ont évidement aucune raison d’être soulevés dans un cadre juridico-historique contemporain. Là n’est pas la question. En revanche, lui faire encore aujourd’hui l’honneur d’une statue, confirmant ainsi la pérennité de l’hommage que la ville de Périgueux lui rend, pourrait être ouvert à discussion. A fortiori aux côtés de Michel de Montaigne, a fortiori toujours quand la ville projette des jumelages avec l’Afrique du Nord, comme le Maroc, où Bugeaud a laissé des souvenirs sanglants.

Car en définitive, ce que la ville de Périgueux continue d’honorer, sans le savoir sûrement, c’est pour partie et en raison des motifs de l’hommage sur le socle (pacification et colonisation de l’Algérie), la méthode des enfumades des milliers de femmes et enfants algériens, ces arabes traités comme des renards et dont la vie valait moins que la peau d’un tambour.

On ne saurait rendre honneur à la colonisation de l’Algérie en oblitérant les méthodes qui l’ont rendue possible. Et rendre honneur à la colonisation de l’Algérie tout court, qui le ferait, à part quelques ultra nationalistes conservateurs dont la biologie et l’histoire nous débarrassent (trop) lentement?

Que son nom même soit associé à une cité administrative, incarnant par là la fonction et le service public, est troublant. Il serait plus idoine d’associer son nom à celui du futur incinérateur de déchets ménagers de la communauté. Au moins cela ferait sens. (Merci Laurent).

:: Epilogue ::
A l’attention des esprits les plus torves, il n’est en rien question de la responsabilité de l’actuel conseil municipal, absolument en rien. C’est bien pourquoi est mentionné tout au long du texte, la « ville de Périgueux » et jamais la « mairie de Périgueux », (sauf au sujet de l’érection de la statue, pas après).

Mais à l’heure où l’on baptise une place Robert Badinter, en ce qu’il a permis à notre société d’évoluer en ne coupant plus les hommes en deux pour les punir, on pourrait également méditer sur ce que cette place est en face de celle de Thomas Robert Bugeaud.