La desctruction de la tour Barbecane à Périgueux (II)

Avertissement. Ce billet ne joue pas le jeu du web marketing et de la mode en vigueur pour les blogs; il est long, sans concession pour la tendance à l’ingurgitation immédiate et facile. Ceux qui liront cette note en entier ne seront pas nombreux, qu’ils le sachent. C’est un choix. Je préfère peu de lecteurs en contrepartie d’un contenu non dégradé et complet. Bonne lecture.

La démolition des remparts de Périgueux fut achevée en 1795, sauf quelques parties pour certaines vendues au privé ; cas de la Barbecane et de son rempart. L’édifice appartenait déjà en 1781 au chevalier de Saint Mayme, toujours propriété de la famille en 1828 comme l’indique le premier cadastre. A l’heure de sa démolition, la tour était un bien de la famille Larigaudie.

Il faut le répéter ici, ces billets sont une relecture de deux articles de la SHAP parus en 1917 et 1918, Comment finit la tour Barbecane, de Charles Durand. Dans une prochaine note, nous reviendrons sur la tour Mataguerre, qui faillit connaitre le même sort que la Barbecane.

Histoire linéaire de la démolition

Consensus général sur le projet des quais (1852/1860)

En 1852, Périgueux demande à l’Etat la construction de quais et la destruction du Moulin de Saint Front et du Pont Vieux, cause désignée des inondations qui ne sont plus supportées. C’est cette lutte contre les crues intempestives de l’Isle qui justifia tout le projet, devant « définitivement » mettre la ville à l’abri de la rivière.

Il fallut attendre 1858 pour voir le projet se concrétiser. Le préfet de la Dordogne, M. Ladreit de Lacharrière (1856-1865), écrit alors au Ministre des Travaux Publics (27 novembre 1858), lui faisant part de la situation et d’une récente décision du conseil municipal (15 novembre 1858) de s’appuyer sur la nouvelle loi pour lancer les travaux.

Le projet trouvant grâce, il est dirigé par deux ingénieurs des Ponts et Chaussées, M. Saleta et Andral. Le programme d’assainissement sera présenté à Périgueux les 15 et 30 octobre 1859, puis envoyé dès le lendemain au ministère.

Il s’ensuit une enquête déclarative d’utilité publique, se déroulant entre le 10 décembre 1859 et le 10 janvier 1860. La conclusion du commissaire enquêteur indique l’approbation générale pour le projet :

Tout le monde à Périgueux est réellement convaincu de l’importance et de l’utilité des travaux à faire, que dans ce cas le silence des habitants est le témoignage le plus éclatant de leur adhésion !

Il a donc récolté peu d’avis, mais conclut selon l’adage « qui ne dit mot consent » que le projet est plébiscité. Ce silence cavalièrement interprété serait bientôt source de discorde.

Le 14 janvier 1860, le conseil municipal de Périgueux octroi sans réserve son approbation, il « donne son entière adhésion au projet ». Aussi, dès le 10 mars, un décret valide le projet d’intérêt public et ordonne la mise en œuvre des expropriations nécessaires à la réalisation du programme.

Le temps de l’unanimité se terminait ainsi, celui de la discorde naissait.

De la pétition aux propositions à l’amiable (1860/1862)

Survint alors la pétition du 18 mai 1860, dite des Antiquaires (désignant le souci des antiquités et non leur commerce). 48 personnalités de Périgueux se fendent d’une longue lettre au Ministre des finances d’alors, un certain Pierre Magne.

La lettre s’inscrit contre la démolition de la tour Barbecane, pointant les éléments suivants :

  • Il s’agit des deux seules rescapées des fortifications médiévales avec la tour Mataguerre
  • La Barbecane est un édifice militaire rare, raison pour laquelle Viollet le Duc l’étudia
  • La pétition demande donc la modification du tracé de la voirie, proposant de prendre sur la rivière ce qu’elle devait prendre sur l’histoire.

Via le ministre des Finances, puis des Travaux Publics, la pétition revient à Périgueux par le Préfet, accompagnée d’une demande de modification du tracé.

C’est alors que le 12 juin 1860, l’ingénieur en chef riposte et écrit directement à Pierre Magne. L’ingénieur rappelle que cette décision a pour conséquence de décaler d’une année les travaux sur le pont. Il note également que ce retard confronte au besoin d’un nouveau décret d’expropriation, les délais du 1er étant dépassés.

Il défend que pour la conservation de la tour Barbecane, cette dernière devrait être classée Monument historique, impliquant alors qu’elle soit propriété publique, ce qui n’était pas le cas. Par ailleurs l’ingénieur ne voit pas l’intérêt patrimonial de l’édifice que l’on encense artificiellement selon lui.

Il achève son argumentaire par une critique acerbe :

… car s’il en était autrement, les savants antiquaires qui s’agitent aujourd’hui ne seraient pas excusables de n’avoir pas fait classer plus tôt un monument auquel ils paraissent attacher une si grande importance, ou du moins n’y aurait-il pas à leur adresser les plus vifs reproches pour n’avoir pas signalé cette grande importance au moment de l’enquête à laquelle le projet a été soumis.

Il fait remarquer habilement que la tour Barbecane, si elle était conservée en l’état, serait enterrée par les remblais sur 5.50 m ne laissant plus qu’une hauteur de 4.50 m. De quoi se gausser des antiquaires, n’ayant pas vérifié la conséquence des terrassements.

Et c’est là que l’ingénieur Andral tend en quelque sorte le piège qui sera fatal à la Barbecane. Il propose donc de la déplacer pierre par pierre à l’alignement de la route, comme unique solution pour sa préservation.

Chemin faisant, l’ingénieur en chef parvint à convaincre sa hiérarchie. Au passage, c’est toujours lui qui, le 24 novembre 1860, remet au Préfet les clichés de Baldus ((Cette commande tend à démontrer que le préfet et l’ingénieur connaissaient la valeur des édifices qu’ils sont sur le point de détruire en pleine conscience. Cela contredit donc leurs déclarations minimisant la l’intérêt patrimonial des constructions frappées de démolition)). Par décision ministérielle, le 03 août 1860, les propositions de l’ingénieur en chef sont acceptées :

La tour sera un bâtiment public et transportée d’environ 3 mètres dans les terres à l’alignement de la route.

Vers la démolition et l’échec des pourparlers (1862/1864)

Entre la présentation du projet en octobre 1859 et son adoption (décret du 10 mars 1860) il n’avait fallu que 5 mois ; 5 mois qui scellaient le sort de constructions établies depuis 400 ans et plus. Le changement de rythme induit par les négociations sur la tour Barbecane est frappant.

Rien ne se passe de notable du mois d’aout 1860 jusqu’à juin 1862. On a du mal à le croire et cette période mériterait quelques recherches. Mais bon, toujours est-il que le 16 juin, Andral, l’ingénieur en chef, écrit à l’ingénieur ordinaire. Il lui demande d’activer la machine administrative en dressant un plan proposant le déplacement de la tour Barbecane, afin d’entrer en pourparlers avec la propriétaire, Mme Larigaudie.

Le 10 septembre suivant, le plan est transmis comme convenu. Mais changement de tactique. Alors que l’ingénieur en chef déclarait initialement s’occuper des pourparlers, dans son courrier du 04 novembre 1862, il charge directement son subordonné de mener les négociations.

A cette nouvelle injonction l’ingénieur ordinaire ne répondit pas et laissa courir. Aussi le 29 juillet 1863, l’ingénieur en chef lui fait parvenir une lettre de rappel. Le subordonné s’empresse de répondre par une lettre du 31 juillet 1863, accompagnée de la copie d’une lettre adressée au propriétaire datée du 18 mars de la même année.

Cette lettre est l’aboutissement de la tactique de l’ingénieur en chef. En effet, la négociation est ouverte sur un prérequis d’autorité : le déplacement inconditionnel de la tour Barbecane. Il enjoint la propriétaire de céder une parcelle de terrain pour y reconstruire la tour, tour qui deviendrait un bâtiment public.

Pour enfoncer le clou, il lui notifie un nouvel emplacement au motif d’un projet fumeux de rampe entre la rue Port de Graule et la nouvelle route passant directement dans le jardin de la propriétaire. Ce projet ne vit jamais le jour, ce n’était pas là son but.

Comme par hasard, le nouvel emplacement proposé à la propriétaire, projetait la tour dans l’axe de son habitation, surélevée de 5.50 mètres. Elle fut ainsi prévenue que l’édifice serait gênant pour sa vue…

L’ingénieur ordinaire Salera achève ainsi son courrier par un constat qui servira de levier à l’ingénieur en chef pour faire abattre l’édifice :

Au fond, Mme de Larigaudie ne désire qu’une chose, à savoir, le maintien pur et simple du statu quo actuel.

L’administration enregistrait avec rigueur la fin de non recevoir à ses propositions face au silence gardé de la propriétaire.

La dernière signature pour la démolition (1862/1864)

Le 22 janvier 1864, l’ingénieur en chef écrit au préfet, lui rappelant la prescription ministerielle de détruire la tour gênant les travaux. L’Etat a exproprié Mme Larigaudie et payé son dû, qui, dans son silence, se rend responsable du destin de la tour Barbecane, si elle ne consent pas à voir l’édifice culminer à 16 mètres de hauteur devant ses fenêtres.

Le préfet s’exécute et transmet la demande au Ministre. Le Ministre, qui a changé, donne son visa pour la démolition par lettre du 22 février 1864. Il rappelle dans son courrier, presque naïvement les manœuvres des Ponts et Chaussées permettant la démolition de la tour.

Une phrase indique toute la vision des choses en 1864 :

Dans cette situation, MM. Les ingénieurs pensent qu’il y a lieu néanmoins de procéder à la démolition de la tour Barbecane dont la saillie de 2m au moins défigure la route, …

C’est la construction médiévale dorénavant qui défigure la route et non l’inverse !

Avec une rapidité présumée jubilatoire, l’ingénieur en chef transmet à son collègue dès le 1er mars 1864, l’ordre de détruire la Barbecane.

Un détail révélateur. L’administration s’était élevée contre le contournement de la tour, entre autre pour des questions économiques. Mais pour la démolition de la tour, plus question de parler d’argent :

Si les crédits disponibles ne suffisent pas je demanderai un supplément.

La démolition débuta le 19 mars 1864.

Le dessous des cartes

Retournement de veste politique

Un des points les plus marquants de cette histoire concerne les différentes prises de positions politiques.

L’enquête publique se déroule entre le 10 décembre 1859 et le 10 janvier 1860. Le rapport de la commission d’enquête dévoile un rapport vide de tout avis défavorable de la part des tiers et ne stipule aucune réserve de la part des responsables politiques. La destruction de la tour Barbecane ne pose donc aucun problème à personne.

Le 14 janvier 1860, le conseil municipal adopte le projet sans commentaire.

Mais le 16 mai 1860 surgit la pétition des 48 antiquaires contre la démolition. Or parmi les signataires, figurent le maire de Périgueux, Bardy-Delisle, un adjoint au maire, J. Lalande et 3 conseillers municipaux.

Qui plus est, 5 des signataires furent membres de la commission d’enquête composée de 12 membres, commission présidée par le maire de Périgueux !

Une fois le bras de fer engagé entre le propriétaire de la tour et l’administration, nulle mention n’est faite de la moindre prise de position politique, le maire étant demeuré taisant.

Le maire n’avait donc pas craint le discrédit avec ce qui semble être au regard des faits une signature de complaisance au bas de la pétition.

La pétition à retardement fait pschitt

La tour Mataguerre, sur le grill de la modernité et menacée à maintes reprises, avait été classée Monument historique en 1840. Avantage, elle était demeurée un bien public après les démolitions de 1795, au contraire de la tour Barbecane.

Jusqu’à leur pétition, les signataires étaient restés silencieux. Non par ignorance du projet, impossible pour les périgourdins les plus au fait des dossiers. Qui plus est, il s’agissait de l’élite sociale périgourdine, comprenant une classe nobiliaire luttant pour la préservation du ou de son patrimoine, associée à l’élite roturière, docteurs, archivistes, bibliothécaires, recteur, membre du conseil général, etc.

La stratégie fut simple pour l’administration. Ces gens là étaient bien gentils, certes puissants puisque s’adressant directement à leur connaissances au sommet de l’Etat en la personne de Pierre Magne, mais :

Pourquoi ne s’étaient-ils pas manifestés avant ?

  • N’avaient-ils pas évité le classement en Monument historique pour que la tour demeure une propriété de la noblesse périgourdine ?
  • Ne traitaient-ils pas le dossier avec légèreté en ne pointant pas l’enfouissement de la tour de moitié dans leur projet de conservation du patrimoine ?

Au final, l’ingénieur en chef ne se priva pas de les accuser de collusion et solidarité de classe pour un bâtiment sans valeur mais dont il fallait défendre les intérêts privés.

Stratégie de démolition pour l’administration

12 juin 1860, l’ingénieur en chef démonte l’intégrité et la sincérité des antiquaires :

… les savants antiquaires qui s’agitent aujourd’hui ne seraient pas excusables de n’avoir pas fait classer plus tôt un monument auquel ils paraissent attacher une si grande importance au moment de l’enquête à laquelle le projet a été soumis.

Le 20 juin 1860, à l’attention du directeur général des Ponts et Chaussées, il atomise définitivement la pétition et montre également tout l’intérêt qu’il porte à l’édifice :

La tour Barbecane, je dois le dire ici, n’a pas l’importance que les pétitionnaires lui ont attribuée, s’il faut en croire la rumeur publique ; l’idée d’être agréable au détenteur (car la tour a été occupée par le Domaine public) a déterminé plus de signatures que l’amour de l’art et de la science ; elle ne vaut pas dépense et les embarras que la modification du projet approuvé aurait pour résultat.

En suivant, l’ingénieur en chef fait suivre l’avis de l’administration qu’il représente au Ministre le 04 juillet 1860 :

Cette tour, construite vers la fin du XVème n’a pas, à mes yeux, ni aux yeux de la très grande majorité des habitants de Périgueux, je dois le dire, l’importance historique et artistique que les pétitionnaires lui ont attribuée et parmi ceux-ci même, plusieurs paraissent ne pas y attacher grand intérêt.

Le 22 février 1864, c’est l’ordre de démolition du Ministre à l’attention du préfet Ladreit de Lacharrière qui dévoile le rôle joué par ce dernier :

De votre côté, vous faites observer, Monsieur le Préfet, que la tour Barbecane est un monument de peu de valeur et d’aucun intérêt, que la pétition qui fut adressée en 1860 à mon prédécesseur, pour obtenir qu’elle fut conservée, n’avait d’autres bases que les instigations du propriétaire de ce monument ; qu’il y a lieu d’en ordonner la démolition

… je ne puis, Monsieur le Préfet, que partager votre avis.

C’est ce même préfet, dès novembre 1858, qui est à l’origine de la destruction des autres constructions médiévales. Selon sa version, ces constructions sont la cause des inondations, il faut les détruire et construire des quais.

Les crues ultérieures démontrent l’inanité de ce diagnostic sans que la compétence de l’administration ne puisse être remise en cause ((Cf. sur ce point par exemple la crue de 1913, prouvant que les bâtiment sur la rivière n’étaient en rien la cause de ses crues)). On peut donc se demander si le motif principalement invoqué des inondations n’était pas en réalité un prétexte pour capter des financements, qui serviraient avant tout à construire des routes et un nouveau pont.

Si ce n’est, c’est tout comme.

Epilogue

La démolition de la tour Barbecane incarne une dualité du XIX° siècle, l’affrontement entre une vision romantique, soucieuse de préserver le passé quitte à le magnifier à l’excès, et celle du positivisme disciple de la table rase, mené par l’administration.

A Périgueux, les aménagements sur la rivière avaient moins pour fondement des raisons techniques, avancée pour la forme rhétorique, que des motifs idéologiques et philosophiques, relevant d’une conception générale de la société.

Les fonctionnaires que nous avons vu à l’œuvre rendaient hommage, surement sans le savoir, à la théorie des 3 états d’Auguste Comte. Il fallait se défaire de l’état métaphysique qu’incarnait l’Ancien Régime, pour coller à cette théorie de l’évolution humaine et entrer dans l’âge de raison.

Aussi les vestiges de ce passé n’étaient qu’insultes au modernisme et entraves à un nouvel ordre social et philosophique. C’est bien pourquoi ils n’avaient que « peu de valeur », « aucun intérêt » et que le vide des routes par exemple, valait bien mieux que ces pleins là.

Non sans ironie, nos fonctionnaires d’aujourd’hui appellent les responsables politiques à la raison avec leur projet de PDU par exemple. Ces mêmes voies de communications sont aujourd’hui sources d’un trafic automobile qui, pour partie,  engage le pronostic vital de l’espèce.

Parallèlement, comme si cela ne suffisait pas, les ressources économiques du Périgord sont précisément ces vestiges qui ne valaient rien et que l’on voulait raser avec enthousiasme au nom de la Raison ((On devrait se gausser de la réputation de Sarlat au XIX° s., c’est à vérifier)).

En 150 ans, le socle des valeurs s’est symétriquement et radicalement inversé. Ainsi la démolition de la tour Barbecane nous appelle peut-être à une certaine modestie, sinon à de la prudence.

« L’homme fait l’histoire sans savoir l’histoire qu’il fait »

Chronologie

Loi du 28 mai 1858

Portant ouverture d’un crédit de 20 millions pour des travaux en vue de préserver les villes contre les inondations.

15 novembre 1858

Le conseil municipal demande que la construction des quais soit inscrite aux travaux que la loi autorisait

27 novembre 1858

Le préfet transmet la demande de Périgueux au ministre de l’Agriculture, du Commerce et des Travaux Publics

(A cette date le bas de Périgueux est « abandonné » aux « populeux », aux ouvriers et aux pauvres.)

09 décembre 1858

Le ministre invite le préfet à demander un rapport aux ingénieurs

16 février 1859

Le rapport est remis au ministre

21 avril 1859

Décision qui approuve les conclusions du rapport et prescrit la préparation d’un projet des travaux

15 octobre et 30 octobre 1859

Présentation du projet par les ingénieurs

31 octobre 1859

Le projet est envoyé au ministre

06 décembre 1859

Le ministre prescrit le projet à enquête déclarative d’utilité publique

10 décembre 1859 / 10 janvier 1860

Enquête déclarative d’utilité publique

13 janvier 1860

Le commissaire enquêteur transmet le résultat de l’enquête au préfet

14 janvier 1860

Le conseil municipal donne son entière adhésion au projet, sans réserve

18 janvier 1860

Avis favorable de la commission d’enquête au préfet pour que le projet soit classé d’utilité publique

10 mars 1860

Décret rendant le projet d’utilité publique et ordonnant les expropriations

27 avril 1860

Adjudication des travaux à exécuter

16 mai 1860

Pétition de 48 notables de la ville dont le maire et plusieurs adjoints à l’attention du ministre des Finances, Pierre Magne

08 juin 1860

Le ministre de l’Agriculture transmet la pétition au préfet demandant la modification du projet

12 juin 1860

L’ingénieur en chef écrit à Pierre Magne une vive critique sur la pétition et les retards qu’elle engendre. De plus, il fait valoir que pour conserver la tour Barbecane au titre des monuments historiques, un décret d’expropriation doit se faire valoir, l’édifice étant la propriété de la famille Larigaudie. L’ingénieur propose de déplacer la tour. Mention des « fameuses barbecanes ».

20 juin 1860

L’ingénieur en chef répond à une lettre du directeur général des Ponts et Chaussées, M. Franqueville. Il explique la mobilisation des pétitionnaires ainsi :

La tour Barbecane, je dois le dire ici, n’a pas l’importance que les pétitionnaires lui ont attribuée, s’il faut en croire la rumeur publique ; l’idée d’être agréable au détenteur a déterminé plus de signatures que l’amour de l’art et de la science

04 juillet 1860

L’ingénieur en chef écrit au ministre de l’Agriculture conformément à ses demandes et formule son avis.

Cette tour, construite vers la fin du XV° siècle n’a pas, à mes yeux, ni aux yeux de la très grande majorité des habitants de Périgueux, je dois le dire, l’importance historique et artistique que les pétitionnaires lui ont attribuée et parmi ceux-ci même, plusieurs paraissent ne pas y attacher grand intérêt.

03 août 1860

Approbation ministérielle de la proposition de l’ingénieur en chef

24 novembre 1860

L’ingénieur en chef fait remettre au préfet les 16 clichés de Baldus

16 juin 1862

L’ingénieur en chef écrit à l’ingénieur ordinaire de dresser un plan indiquant le nouvel emplacement de la tour afin d’engager rapidement des pourparlers avec le propriétaire

10 septembre 1862

Réponse de l’ingénieur ordinaire avec le plan

04 novembre 1862

L’ingénieur en chef écrit à l’ingénieur ordinaire et insiste sur le besoin de voir le propriétaire prendre position. Il fixe les conditions suivantes. La tour sera plus élevée par rapport à l’habitation du propriétaire. Elle sera une propriété publique, le propriétaire n’en aura plus le droit de jouissance

29 juillet 1863

L’ingénieur en chef rappelle l’objet du précédent courrier à l’ingénieur ordinaire pour connaitre le résultat de sa démarche

31 juillet 1863

L’ingénieur ordinaire à l’ingénieur en chef  en rappelant l’abandon de l’emplacement prévu initialement. Au nouvel emplacement, la construction serait gênante pour le propriétaire

22 janvier 1864

L’ingénieur en chef écrit au préfet rappelant son droit de démolir la tour alors que les pourparlers ont échoué. Il demande la démolition immédiate.

22 février 1864

Le ministre répond favorablement à cette lettre que le préfet lui a transmise dans l’intervalle.

« De votre côté, vous faites observer, Monsieur le préfet, que la tour Barbecane est un monument de peu de valeur et d’aucun intérêt, que la pétition qui fut adressée en 1860 à mon prédécesseur, pour obtenir qu’elle fut conservée, n’avait d’autres bases que les instigations du propriétaire de ce monument ; qu’il y a lieu d’en ordonner la démolition pure et simple afin de rendre en ce point à la route impériale n°21 sa largeur normale et que vous ne voyez d’ailleurs aucune raison sérieuse pour s’opposer à cette solution de l’affaire ».

01 mars 1864

L’ingénieur en chef transmet la décision à l’ingénieur ordinaire l’ordre de démolir la tour

02 mars 1864

L’ingénieur ordinaire adresse courrier à Larigaudie que la tour sera démolie prochainement


Périgueux son parking Montaigne et son urbanisme commercial

Après quelques sorties périscopiques, le projet de centre commercial de Périgueux sur l’actuel emplacement du parking Montaigne a replongé. 12 000 m², 3 niveaux, 120 mètres de façade, bref, un sous-marin de première classe censé attirer les franchises et les enseignes comme des mouches dans un pot de miel.

Le miel étant bien entendu l’avidité consumériste des périgourdins, lassés d’aller à Bordeaux le samedi après-midi faire leurs emplettes.

Aux dernières nouvelles, les élus, consciencieux, visitaient un bâtiment commercial du même tonneau à Poitiers. Comme si le groupe Eiffage, porteur du programme, avait lancé les Etudes d’Avant Projet sans l’aval du maire, indécis jusqu’à tâter le terrain poitevin.

Douce présentation, puisque le maire, en janvier 2010, annonçait déjà fermement la couleur ((Discours de Michel Moyrand lors de la cérémonie des vœux aux personnalités et à la population au Théâtre de Périgueux – 09 janvier 2010)) :

Qu’ils se rassurent, Périgueux, bouge et va rattraper durant les dix prochaines années son préjudiciable retard. Je pense bien entendu à la transformation du parking de surface Montaigne en un lieu commercial attractif qui fera rayonner Périgueux et tous les commerces déjà existants bien au-delà de son cercle habituel…

Bref, il faudrait être bien crétin pour passer à côté d’une telle opportunité en matière d’urbanisme commercial : car c’est l’ensemble des 850 commerçants périgourdins que ce bâtiment fera rayonner par delà les frontières, peu importe de savoir lesquelles.

Comment le France est devenue moche

C’est sur ces enjeux que nous revenons ici. Pourquoi le groupe Eiffage veut-il se lancer dans ce projet ? Pourquoi le maire saute sur l’occasion avant même d’avoir consulté quiconque ou vu le moindre plan ? Peut-on consulter une étude d’impact de ce projet?

Ce projet s’inscrit-il dans un schéma de cohérence territoriale ? Répond-il d’une analyse des besoins de la population ? S’accorde-t-il avec le plan d’urbanisme commercial de la communauté d’agglomération ?

Qu’en est-il de l’architecture et de l’inscription de ce projet dans un secteur protégé de la ville?

Avant de pousser plus loin et parce que c’est très lié à notre projet de centre-ville, on pourra lire cet article de Télérama Comment la France est devenue moche, dont le chapeau est simple :

Echangeurs, lotissements, zones commerciales, alignements de ronds-points… Depuis les années 60, la ville s’est mise à dévorer la campagne. Une fatalité ? Non : le résultat de choix politiques et économiques. Historique illustré de ces métastases périurbaines.

Ce n’est pourtant pas faute d’interpellations depuis longue date de la part des professionnels de l’urbanisme (SFU, CNOA, FFP), qui, récemment encore en 2007, (Pour une réforme de l’urbanisme commercial en France) ((Pour une réforme de l’urbanisme commercial en France)), appelaient à davantage de raison.

Le contexte économique général

La consommation des ménages n’a pas baissé en 2009 (+0.8%) ((Les commerces en France – Avril 2010, CBRE)). La crise a cependant fait glisser les achats « coups de cœur » vers des achats de raison. Le e-commerce poursuit une croissance structurelle avec un CA en augmentation de + 26%.

Mais les zones de chalandises sont de plus en plus concurrentielles, car l’augmentation du parc d’immobilier commercial est plus forte que celles du pouvoir d’achat et de la consommation. Résultat, une baisse du chiffre d’affaire au m² en France, doublée d’une baisse de la fréquentation (-3.7%) des centres commerciaux.

La crise n’a rien arrangé en 2009, puisque la baisse du chiffre d’affaire des enseignes de périphérie (-2.6%) est plus forte que celle des centres-villes (-1.5%). La rentabilité au m² diminue, alors qu’en 2010, 80% des surfaces en projet concernent des périphéries (5.9 millions de m²).

Plus précisément, c’est dans les périphéries urbaines que l’expansion est la plus forte. Rien qu’entre 1992 et 2006 la surface de vente totale du commerce de détail a augmenté de 50%. Du coup, les enseignes resserrent leurs critères pour investir dans les meilleurs « flux » dits « prime » et « n°1 ».

Sans surprise, les centres-villes sont donc privilégiés aujourd’hui. Mais ils demeurent les plus difficiles à conquérir.

Les règles d’urbanisme y sont plus restrictives (ex. secteur sauvegardé) que dans des communes comme Trélissac, Marsac ou Boulazac, assez moches en soi pour les pourrir à qui mieux mieux comme c’est le cas depuis 20 ans.

Mais attention, si les « grands » centres-villes sont très prisés, en revanche, les villes de moins de 50 000 habitants ont plus de difficultés. Beaucoup connaissent un déclin de l’activité commerciale et une augmentation du taux de vacance des boutiques. C’est vraisemblablement le cas de Périgueux ou presque.

Normal, la communauté d’agglomération s’emploi corps et âme depuis des années à flinguer le centre-ville au profit de ces fameuses périphéries urbaines ; quand la CAP veut, elle peut (des fois).

Les intérêts de Moyrand et du groupe Eiffage

Lente mais structurelle désertification commerciale des petits centres-villes au profit des grandes braderies périphériques, voilà notre situation. On comprend donc, dans le contexte décrit plus haut, l’intérêt d’Eiffage à promouvoir ce commerce de détail plutôt que rénover un parking de surface qui ne rapporte que si peu. Les grands business périphériques n’ont plus la côte, qu’à cela ne tienne, il reste les centres-villes.

Pour le maire l’opportunité est conjointe. Profitant de l’intérêt financier des grands groupes, il entend augmenter la consommation intra-muros. Dans ce lot, il y aura une faible probabilité pour que l’attraction générée par de grandes enseignes profite également aux petits commerçants locaux.

Depuis 50 ans, les pouvoirs publics ont répondu à l’attente de consommation des français par un laxisme surhumain en laissant pourrir jusqu’à l’os les entrées de villes (ex. Marsac, Boulazac, Trélissac, etc.) Aujourd’hui, alors que les intérêts financiers basculent et s’échappent des périphéries, les maires invitent ces mêmes acteurs à s’occuper de leurs centres-villes.

Ca, c’est le contexte global dans lequel le maire de Périgueux accueille si favorablement le projet du groupe Eiffage. Attention, le passionné de meuble en kit (indémontable) serait déçu en croyant avoir ce service près de chez lui. La zone de chalandise minimum est de 1 million d’habitants pour Ikea qui consomme à lui seul 30 000m². Elle sera de 100 000 pour une grande enseigne de vêtements ou de bricolage, 50 000 pour un hypermarché, chaussures ou loisirs et 10 000 pour un hard discount, optique, sandwicherie.

Pour conclure ce point là, le groupe Eiffage suit un vaste mouvement structurel sur le re positionnement du marché et le maire de Périgueux suit Eiffage, en espérant lutter contre le déclin de Périgueux.

Le rôle de la Communauté d’Agglomération Périgourdine

Son absence est au service de son inutilité. La CAP aurait normalement son mot à dire. Le principe d’intercommunalité voudrait une concentration des compétences favorisant une cohérence urbaine, commerciale et économique. Dans ce but, la CAP devrait s’être dotée de documents de planification intercommunale, permettant de gérer économiquement et rationnellement le développement du bassin de vie.

Mais c’est bien trop demander à nos braves barons locaux, eux qui n’arrivent même pas depuis plus de 10 ans à constituer un périmètre cohérent pour l’intercommunalité. Car l’anarchie régnante au sein de la CAP démontre le contraire. Par exemple, nos joyeux cumulards n’ont jamais réussi à établir le moindre schéma directeur commercial et économique. De même, ils n’ont jamais été en mesure de produire un Schéma de Cohérence Territoriale (SCOT) pourtant exigé par la loi.

Le commerce et l’urbanisme n’ont jamais fait l’objet d’un intérêt intercommunal, chaque maire préférant continuer sa tambouille en solitaire avec les résultats que l’on observe aujourd’hui  ((Dernier exemple la CDAC de Leclerc et le recours de Périgueux ou encore le cavalier seul de Coulounieix-Chamiers à la Petite Borie)). Mais comme il fallait bien trouver quelque chose à vendre aux habitants pour justifier l’intercommunalité, c’est le Plan de Déplacements Urbains qui fait office de légitimation. Ce PDU est un cache misère qui soulève l’enthousiasme, il sera bien tard lors des bilans venus de démonter le stratagème.

Un développement commercial et urbain anarchique et couteux, mais avec des couloirs de bus et des TER en pagaille. Il fallait bien 10 ans de travail et de querelles pour en arriver là.

Donc, pour notre projet commercial du parking Montaigne, (comme tant d’autres choses), l’intercommunalité ne sert strictement à rien parce qu’elle refuse d’exercer ses compétences. Tant que les élus locaux bloqueront cet EPCI au profit de leurs intérêts personnels, la CAP ne servira qu’à distribuer des sacs jaunes. Le principal étant que les habitants croient qu’il s’agit là d’un projet ambitieux et pharaonique; c’est bien parti.

Le jeu de rôle du législateur

Maintenant que la quasi-totalité des entrées de ville de France sont identiques, laides et formatées, le législateur déplore la catastrophe qu’il avait lui-même promu depuis les années 60.

Haro sur la loi « Royer » de 1973 ((Loi du 27 décembre 1973 d’orientation du commerce et de l’artisanat)) qui a tant permis le bétonnage et l’urbanisme sauvage des périphéries. Ainsi va la tendance comme le montre le volontariste rapport Charié sur l’urbanisme commercial ((Rapport Charié sur l’urbanisme commercial, mars 2009)) qui fait référence depuis 2009.

Un rapport « yaka faucon » dans la pure tradition parlementaire française, alors que dans le même temps, la LME d’août 2008 ((Loi de Modernisation de l’Economie du 04 août 2008)) assouplissait encore les règles d’urbanisme commercial (CDAC).

Plus vraisemblablement, maintenant que les marchés en périphérie urbaine sont de moins en moins rentables et de plus en plus saturés, comme par hasard, le législateur se montre de plus en plus favorable à l’investissement dans les centres-villes.

Au nom bien sur d’un meilleur « vivre ensemble » et d’une politique urbaine maîtrisée.

N’en doutons pas.

Les centres-villes comme nouveaux hypermarchés

Si on récapitule, pendant 50 ans, les pouvoirs publics ont volontairement ou non permis la défiguration des paysages français, leur uniformisation, l’étalement urbain, le recul des terres agricoles, etc.

Qui plus est, le maillage routier et autoroutier a largement été organisé autour des ensembles commerciaux, au point qu’aujourd’hui, topologie et cartographie sont organisées autour des enseignes.
La nature des marchés financiers faisant bien les choses, cette politique est aujourd’hui remise en cause pour des motifs louables (sociaux, urbains, environnementaux…) et parallèle à une modification structurelle des intérêts commerciaux.

Comme la politique et la police, le commerce se veut de « proximité » pour être à la mode. Les périgourdins seront donc bientôt « dans le vent » avec leur centre commercial Montaigne et leurs marques comme-dans-les-grandes-villes.

C’est donc à ce nouvel ensemble de commerces que l’on confie aujourd’hui la tâche de sortir Périgueux de son déclin commercial. C’est en somme une mission que le politique confie au commerçant. Car précisément, la politique en matière d’urbanisme commercial a été si asymétrique et dévastatrice qu’aujourd’hui, il n’y a que le commerce pour rattraper les erreurs du commerce.

Et John Rambo, prix nobel de la paix, s’associe de tout cœur à Goldman Sachs pour réguler les dérives de la finance mondiale…

Edouard Baldus à Périgeux, 150 ans d’histoire et d’urbanisme

Il y a des anniversaires minuscules que l’on n’évoque pas. Considéré comme sans intérêt par les collectivités locales, le passage du photographe Edouard Baldus (1813-1882) à Périgueux en mai 1860 n’est pourtant pas anodin. 1860-2010: voilà 150 ans que le photographe a ainsi laissé 13 clichés uniques pour l’histoire et l’urbanisme de la ville.

Ces photos sont les dernières à montrer aujourd’hui Périgueux avant ces grands travaux de la fin du XIX° siècle qui virent la séparation physique entre la ville et la rivière par la création du boulevard Georges Saumande. Le projet s’est accompagné de la destruction de plusieurs bâtiments majeurs de la ville, comme le pont de Tournepiche, la tour Barbecane et le grand moulin. C’était également le temps où l’architecte Abadie inventait la cathédrale Saint Front.

Edouard Baldus - archives bibliothèque Périgueux

Nous nous bornerons dans cette note à citer l’excellent Photographes en Dordogne (1850-1930) de Thierry Boisvert ((Thierry Boisvert/2005)) et l’article de la Société Historique et Archéologique du Périgord (SHAP), Photographies de Périgueux en 1860. ((CXIX / 1992))

9 vues en négatifs sur « papier-ciré », Périgueux

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De Prosper Mérimée à Edouard Baldus

Au début de l’année 1851, la première mission héliographique est commandée par la commission des Monuments Historiques. La commission est alors dirigée par Prosper Mérimée depuis sa création en 1837. Pillages, destruction, dégradations, restaurations fantasques devaient être les ennemis de la nouvelle commission. L’idée d’une nécessaire préservation du patrimoine s’avançait peu à peu, issue d’un romantisme des Lumières troublé par le progressisme positiviste. Le premier acte devait s’ouvrir par la réalisation d’un vaste inventaire monumental de la France.

La première commission envoyée dans le sud ouest de la France regroupait cinq photographes fondateurs de la société héliographique : Gustave Le Gray, Hippolyte Bayard, Henri Le Secq, Mestral et Edouard Baldus.

Périgueux et la modernité du XIX° siècle

Nous avions déjà évoqué le profond remaniement urbain de la ville depuis le début du XIX° siècle, commençant par le projet de détruire la tour Mataguerre en 1817. La décision de tracer le boulevard Georges Saumande a été prise en délibération municipale du 20 décembre 1852 (mandature Estignard). Les documents de l’administration des Ponts et Chaussées indiquent le début des travaux au premier semestre 1861 avec cet argument décisif :

Eviter les désastres causés par les inondations

En 1950, le même argument était avancé pour justifier la destruction du Quartier des Rues Neuves

La première pierre du pont des Barris devait être posée le 15 mai 1861 pour des travaux devant durer 4 mois. C’est donc au tout début du mois de mai qu’Edouard Baldus a pris ses clichés.

Edouard Baldus à Périgueux

C’est dans ce contexte que le préfet de la Dordogne, Ladreit de la Charrière a demandé à Edouard Baldus de figer cette façade de la ville donnant sur la rivière avant son total remodelage. Le 8 mai 1861, L’Echo de Vésone se réjouit ((in Photographes en Dordogne 1850-1930 Archives départementales)) :

Avant qu’on ne procède à la démolition des bâtiments de la rive droite de l’Isle qui sont condamnés à disparaitre, l’administration a eut l’heureuse idée d’en faire conserver un souvenir.

… ces vues pittoresques, qui seront tirées à un certain nombre d’exemplaires, et formeront un album que nos descendants seront heureux de consulter.

C’est donc dans le cadre d’une destruction massive (encore aujourd’hui partiellement justifiée) qu’un photographe mandaté par une commission de préservation du patrimoine tira les derniers clichés de cette partie de Périgueux.

Montage des vues similaires prises par la mairie en novembre 2007 et les angles d’Edouard Baldus

[youtube]http://www.youtube.com/watch?v=Nhjstr1KgJs&feature=fvsr[/youtube]

Certes, cet anniversaire est moins vendeur que la commémoration du maréchal Bugeaud par Arnaud Le Guay, adjoint à la culture de Périgueux et fervent avocat du plus grand génocidaire de la colonisation algérienne. L’homme de lettre n’a pas vu là l’occasion d’un moment particulier pour parler de l’histoire et la culture de la ville.

Qu’importe donc de voir ces clichés à la fois si connus et si indifférents à cette ville qui s’engage toujours davantage, à coups de parkings et de centres commerciaux, dans un mimétique urbanisme péri-urbain.

Bugeaud l’algérien ou le révisionnisme périgourdin

Nous reviendrons ici sur le maréchal Bugeaud, une des personnalités les plus louée et respectée en Dordogne. A Périgueux, sa statue trône en bonne place dans l’espace public depuis 1853 (mandature Jean Joseph Etienne Estignard). A Excideuil, sa statue a été érigée en 1967 (rapatriée d’Algérie en 1962) et « l’année Bugeaud » a été créée sous la mandature d’Arnaud Le Guay (actuel adjoint à la culture de la ville de Périgueux) pour honorer sa mémoire en 1999.

Ce n’est pas tant l’homme que nous regarderons, mais plutôt comment il est utilisé par les collectivités et les politiques pour façonner une histoire officielle à la gloire de l’agriculture pérgourdine. Son nom est fédérateur, consensuel, objet d’un profond respect, alors que pourtant son rôle fut prépondérant dans les massacres de populations arabes durant la colonisation française.

© Photo RMN - G. Blot

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Sous l’impulsion des responsables politiques, le village d’Excideuil voue une admiration particulière à l’agriculteur et maire qu’il a été. Aussi en 2008 l’office de tourisme du village lui a consacré un éloge de 8 pages intitulé « Bugeaud le soldat laboureur » dévotement dédié à sa gloire politico-agricole.

Le document assume sa part de révisionnisme sur les faits d’arme du maréchal durant la colonisation nord africaine et estompe à grandes eaux son morbide héritage :

Au mois de mai 1836, Bugeaud est envoyé en Algérie pour commander les troupes françaises qui luttent contre les guerriers d’Abd El Kader. Il y remporta les nombreuses victoires qui le rendirent célèbre, mais encouragea aussi les autochtones à l’agriculture. Il fit pousser des arbres fruitiers (dont des mûriers), et traça de nombreuses routes pour moderniser le pays. Il en retira un profond respect de ses hommes et des algériens.

Comme on peut le voir, cette initiative historique est soutenue par la communauté de communes « Causses et Rivières en Périgord » et le Conseil Général de Dordogne. Et pour couronner cette apologie, l’office de tourisme vous invite à suivre les pas du maréchal.

Le visiteur, le curieux, le touriste, l’aficionado de la III° République, le nostalgique de l’empire français, le nationaliste conservateur en mal d’émotion historique, tous sont invités à plonger dans la célébration du maréchal pour laquelle vit en palpitant la commune d’Excideuil. A la gloire de Bugeaud son souci des petites gens et de ses domestiques « mâles et femelles » comme il dit, auxquels il veut offrir robe de soie pour le dimanche et poule au pot hebdomadaire. L’homme sait rester modeste: « Plusieurs dictateurs romains n’avaient pas une aussi belle retraite« . Bref, en Périgord, l’homme est officiellement une star et les collectivités dépensent sans compter pour valoriser son image. Et pourtant…

Bugeaud l’algérien

Avant d’inventer la Chambre d’Agriculture, Bugeaud inventa la chambre à gaz. Ecolo pour l’époque, il invente la technique de « l’enfumade », consistant à enfermer par centaines, femmes hommes et enfants dans des grottes avant de les enfumer « comme des renards » dit-il, jusqu’à ce que mort s’en suive. Cette pratique connut un succès certain ((18 juin 1845: « Enfumades » de la grotte de Ghar-el-Frechih)) dans le corps expéditionnaire français que l’on nomme pudiquement aujourd’hui : « pacification » (terme déjà employé au XVI° s. par Hernan Cortes lors de la conquête du Mexique).

Nous ne reviendrons pas ici sur ces aspects de la colonisation. Cela étant, le passionné d’agriculture qui aurait attiré vers lui un profond respect de la part des algériens, n’a pas commencé par développer les cultures en terres conquises. Car comme il le dit le 14 mai 1840 il compta d’abord faire en Afrique ce que faisaient le Huns et les Francs en Europe ((Maréchal Bugeaud, 14 mai 1840, Discours à la Chambre, dans Pour l’honneur de l’armée réponse au général Schmitt sur la guerre d’Algérie, paru L’Harmattan, 1960, p.89, lieutenant-colonel Pierre-Alban Thomas)) .

A toute fin utile, il commença comme il le dit lui-même ((Maréchal Bugeaud, 1842, dans Alexis de Tocqueville, De la colonie en Algérie, paru Complexe, 1988, p.30, Tzvetan Todorov)) , par « …détruire les villages, couper les arbres fruitiers, brûler ou arracher les récoltes, vider les silos, fouiller les ravins, les roches et les grottes, pour y saisir les femmes, les enfants, les vieillards, les troupeaux et le mobilier ».

Et comme il l’écrivit avec fermeté en 1843 au Général de la Moricière ((Maréchal Bugeaud, 24 janvier 1843, dans Un rêve algérien, paru Dagorno, 1994, p.18, Jean-Luc Einaudi)) :

Dévastations, poursuite acharnée jusqu’à ce qu’on me livre les arsenaux, les chevaux et même quelques otages de marque… Les otages sont un moyen de plus, nous l’emploierons, mais je compte avant tout sur la guerre active et la destruction des récoltes et des vergers.

Comme l’écrit l’office de tourisme d’Excideuil, il « encouragea aussi les autochtones à l’agriculture », soit, mais seulement après avoir mené une guerre d’extermination et de razzias ayant détruit l’agriculture arabe; un détail de l’histoire.

Car les enfumades ne suffisant pas, le but recherché pour pacifier les autochtones était ouvertement de plonger les contrées dans la famine ((Lettre de Bugeaud le 24 janvier 1843 au Général de la Moricière)) :

J’espère qu’après votre heureuse razzia le temps, quoique souvent mauvais, vous aura permis de pousser en avant et de tomber sur ces populations que vous avez si souvent mises en fuite et que vous finirez par détruire, sinon par la force du moins par la famine et les autres misères.

Le maréchal jouissait d’une logique terrienne ((Maréchal Bugeaud – Wikipedia)) :

Le but n’est pas de courir après les Arabes, ce qui est fort inutile ; il est d’empêcher les Arabes de semer, de récolter, de pâturer, [.] de jouir de leurs champs [.] Allez tous les ans leur brûler leurs récoltes [.], ou bien exterminez-les jusqu’au dernier.

Cette haute personnalité périgourdine se justifia par la suite de ses actes, rappelant à la Chambre des Pairs ((Maréchal Bugeaud – Wikipedia)) :

Et moi, je considère que le respect des règles humanitaires fera que la guerre en Afrique risque de se prolonger indéfiniment.

Quel honneur pour le village d’Excideuil, de Périgueux et du Périgord tout entier d’avoir un tel homme parmi ses plus illustres représentants. L’homme avait un talent génocidaire au moins égal à celui qui le fit briller dans la culture du trèfle de Hollande.

En complément, outre les hommes de mains de Bugeaud que sont les généraux Pelissier et Cavaignac, on peut citer le fidèle Saint Arnaud, dont le maréchal façonna la carrière militaire. Ses écrits sont pour le moins instructifs, sachant qu’il opérait sous les ordres du héros périgourdin ((24 janvier 1845: Bugeaud: « Je brûlerai vos villages et vos moissons »)) :

Nous resterons jusqu’à la fin de juin à nous battre dans la province d’Oran, et à y ruiner toutes les villes, toutes les possessions de l’émir. Partout, il trouvera l’armée française, la flamme à la main.

Nous sommes dans le centre des montagnes entre Miliana et Cherchell. Nous tirons peu de coups de fusil, nous brûlons tous les douars, tous les villages, toutes les cahutes. L’ennemi fuit partout en emmenant ses troupeaux.

Des tas de cadavres pressés les uns contre les autres et morts gelés pendant la nuit! C’était la malheureuse population des Beni-Naâsseur, c’étaient ceux dont je brûlais les villages, les gourbis et que je chassais devant moi.

Enfin on pourra s’enquérir de cet article de 2009: La conquête coloniale de l’Algérie par les Français, un parmi d’autres, sans équivoque, brut. Il faudra bientôt comparer ces témoignages au relativisme historique présenté par Arnaud Le Guay: « Célébrons la mémoire d’un illustre citoyen ».

A comparer également avec la mission « civilisatrice » avancée sous ses plus beaux aspects par le colonel Bernard Létrange lors de la commémoration de 1999:  » Dans les dangereuses circonstances de sa vie africaine, il a toujours eu la conduite d’un civilisateur ».

La torture en héritage de la colonisation

Ce qui nous intéresse particulièrement est de comprendre comment, en 2008, une collectivité locale française peut à ce point se fourvoyer dans ce genre de révisionnisme historique. Car nous pouvons entendre qu’au XIX° siècle les mœurs furent bien différentes, pourtant postérieures à la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen.

Aussi, on peut entendre l’éloge de l’abbé Pécout à la fin du XIX° s. par exemple, louant le maréchal « infatigable dans la poursuite des arabes ». On peut entendre également la filiation militaire du maréchal Bugeaud. Le maréchal Lyautey fut un honorable successeur comme Résident Général du Maroc avant d’être remplacé par un certain Philippe Pétain.

D’ailleurs, l’illustre maréchal Lyautey, élu membre de l’académie française en 1912, fut commissaire général de l’exposition coloniale de 1931. Cette exposition consacrée à la glorification de la colonisation connut le succès que l’on sait. De mai à novembre 1931 ce n’est pas moins de 8 millions de visiteurs pour un total, au final, de 33 millions de tickets vendus.

Exposition coloniale 1931

Exposition coloniale - 1931

L’exposition de 1931 ne présente pas, a priori de si grandes différences avec les zoos humains de la fin du XIX° s.: 1895, jardin d’acclimatation

Zoo humain - Jardin d'acclimatation - Paris 1895

Aussi il peut sembler compréhensible qu’en 1940, 9 ans plus tard, l’idéologie coloniale se porte encore bien en Périgord. C’est ce qu’atteste un petit ouvrage de la Chambre d’Agriculture de la Dordogne écrit par Emile Mazy intitulé « Le Maréchal Bugeaud, Agriculteur ». On y trouve une mention du maréchal colonisateur :

Envoyé en Afrique, en 1836, il réussit à déblayer toute la région oranaise.

Le verbe est fort lorsqu’on entend par « déblai » des populations humaines, enfants compris. La théorie de la colonisation positive y est relayée avec force :

Ce simple soldat devenu Maréchal de France, ce paysan, qui désormais portait le titre de duc d’Isly, allait organiser sa conquête en construisant des routes et des villages, qu’il faisait occuper par ses soldats transformés en ouvriers et en colons.

Il entreprit effectivement de reconstruire en partie ce qu’il avait détruit après avoir organisé la famine en méthode de conquête et l’extermination de masse en principe de pacification.

hommage au maréchal bugeaud

Bugeaud imprégna la mémoire collective périgourdine de son vivant pour son œuvre agricole qui fut incontestablement bénéfique au Périgord, beaucoup moins à l’Afrique du Nord. En revanche on aurait pu imaginer que du milieu du XIX° s. jusqu’à la fin du XX° s., les pouvoirs publics changent et adaptent leur vision de l’histoire, pour prendre en compte l’héritage colonial. Il n’en est rien.

Fête de l'Empire colonial 1939 pour les 150 ans de la Révolution Française photo Keystone

Au maréchal Bugeaud, les élus reconnaissants

Depuis 150 ans maintenant, les pouvoirs publics entretiennent un déni de réalité afin de conserver l’image du bon paysan auquel on rend hommage de maires en maires. Les famines et les exterminations dont il est responsable et qu’il revendiquait n’ont aucune place dans le discours public.

C’est dans cette veine qu’Arnaud Le Guay alors maire d’Excideuil en 1999 lui voue encore considération et éloge public. Dans son discours d’inauguration pour l’érection de la statue, le maire ouvre ainsi :

Cent cinquante ans après sa mort, le 10 juin 1849, nous célébrons la mémoire d’un illustre citoyen d’Excideuil.

Cette commémoration en 1999 rappelle avec ardeur celle de 1853 à Périgueux, quand fut chantée par les enfants cette cantate du payeur au Trésor M. Aumassip :

Si la France et si les Espagnes
Légendent un jour ses hauts faits,
Le laboureur, dans nos campagnes,
Bénira son nom à jamais.

146 ans plus tard, c’est exactement ce à quoi se livre le maire d’Excideuil, répondant fidèlement à l’appel de M. Aumassip. Organiser l’histoire en la travestissant afin que le nom du maréchal soit loué par les paysans et les citoyens. Pour se faire, les massacres d’arabes ne pouvant être ignorés, le maire doit les occulter par l’argument qui convient à tout révisionnisme : l’anachronisme.

La défense du maréchal par Arnaud Le Guay se place sur le terrain de l’anachronisme en histoire pour légitimer l’exterminateur d’arabes :

Gardons-nous de juger cet homme, né à la fin du XVIIIè siècle, à l’aune des idées et opinions du 2011, siècle. Comment pourrions-nous sans une analyse sérieuse juger de la valeur et des engagements d’un homme qui a vécu il y a 200 ans et a voué toute sa vie à son pays ? Notre peuple est prompt à brûler un jour ce qu’il adorait la veille.
Alors ne nous livrons pas à d’anachroniques jugements mais tentons plutôt de voir comment Thomas Robert Bugeaud s’est inscrit dans son siècle et les enseignements que sa vie, aujourd’hui, peut nous apporter.

En l’espèce l »anachronisme est pratique. Il ne nie pas les faits, il permet de les éluder au nom d’une altérité insaisissable, enfouie dans les siècles.  Puisque nous ne pouvons juger l’homme, nous n’évoquerons jamais ses actes hormis ceux qui nous intéressent (le bon paysan). Voilà en somme le dispositif rhétorique déployé pour éviter la colonisation et ses cadavres.

Pourtant cet argument est mis à mal par les célébrations annuelles des massacres de Bugeaud qui ont toujours lieu, là-bas, en Algérie. Ce soi disant « anachronisme » qui masque tant d’hypocrisie est taillé en pièce par les récentes exigences de l’Algérie adressées à la France de reconnaitre ses crimes (dont ceux de Bugeaud) pendant la période coloniale. Au contraire, cette manière de légitimer, au nom de l’histoire, ce qui est aujourd’hui un crime contre l’humanité, résume la position des politiques périgourdins qui soutiennent et entretiennent le mythe du brave laboureur Bugeaud.

Dans cette continuité, que dire de l’esclavage des XVII et XVIII° s. ? Rien, autres temps autres mœurs. Que dire du génocide arménien par les turcs ? Rien, il s’agit de cultures si différentes. Et que dire de la Shoah et du nazisme dans 100 ans, en 2100 ? Rien, les juger à l’aune de cette époque sera un anachronisme douteux.

L’anachronique Le Guay

L’anachronisme combattu par Arnaud Le Guay à la rescousse des exactions du maréchal Bugeaud est contraire au principe des Lumières jusqu’à notre Constitution, qui prétend à une forme d’universalité des libertés et des droits. Cet anachronisme est en réalité un relativisme instrumental et politique qui ne sert qu’à étouffer la réalité de la colonisation arabe : exterminations, razzias, tortures, etc.

Et lorsqu’Arnaud Le Guay conclut son allocution, son vibrant hommage à l’enfumeur de terroristes barbus, il rappelle pourtant cette référence à l’universel, à l’idéal auquel s’est voué la France des Lumières :

Car la France, ce n’est pas seulement un pays, un état, une nation. La France, c’est un idéal. Je sais qu’elle comptera toujours dans ses rangs des hommes et des femmes pour la mener toujours plus loin vers l’accomplissement de son destin.

Or cet idéal ne se cantonne pas à la France ou au village d’Excideuil, il vaut également pour les arabes comme pour les autres. C’est ainsi que l’on voit le nom du maréchal Bugeaud sanctifié par les pouvoirs publics dans la propagande de l’histoire périgourdine. Son nom est associé sans complexe à celui de Michel Montaigne, Pierre Magne ou Eugène Leroy (sur ce dernier d’ailleurs , lire l’excellent billet « Jacquou nous brouille l’écoute« ), comme se plaît à le faire le Conseil Général de Dordogne.

Ce qui parait réellement anachronique, c’est qu’en 1999 rien n’ait changé dans le discours officiel par rapport à celui de 1853. La mentalité demeure autant que l’amputation de l’histoire. La posture est passée d’un colonialisme revendiqué (comme le militaire l’assume dans son discours sur les actes « civilisateurs » de Bugeaud)  à un colonialisme caché, frustré, ce qui en l’espèce ne change rien à la glorification de l’enfumeur de bicots. L’anachronisme c’est de penser en 1999 comme on pensait en 1853, non de reconnaitre ce qui aujourd’hui est un crime de guerre conduisant devant le Tribunal Pénal International.

De quoi Bugeaud est-il le nom?

En Dordogne il ne l’est que de comice agricole, progrès de l’agriculture, chambre d’agriculture, réformes agraires, etc. Une course pédestre porte même son nom dans le village de Lanouaille, la célèbre « Foulée du maréchal Bugeaud ».

La dissociation volontaire et calculée d’avec les massacres perpétrés en Afrique du Nord et en Espagne afin d’entretenir le mythe de l’honnête homme paysan est une lourde responsabilité politique.

La négation du colonialisme à la Bugeaud, ce déni de réalité assumé par les politiques périgourdins, prend place dans le malaise français face à son histoire. Arnaud Le Guay en est un symptôme au travers duquel et au sens propre avec le maréchal Bugeaud, « un sang impur abreuve nos sillons ».

Car Arnaud Le Guay n’est pas un vieux militaire débordé par sa nostalgie de l’Empire. Il n’est pas non plus un élu du Front National exaltant la mission civilisatrice de la France en Arabie. Il est même socialiste et avocat, cultivé et sachant parfaitement les crimes commis par Bugeaud. Or ces crimes, affamer les populations, organiser des razzias et pratiquer la terre brûlée, torturer les civils par milliers jusqu’à la mort, seraient largement secondaires à la bienveillance agricole que le maréchal démontra au Périgord.

C’est là que la puissance de son nom, entre couardise face à la responsabilité historique de la France et conformisme envers les habitus politiques et traditions publiques, impose cruellement son emprise. Alors qu’à Lyon la rue Bugeaud a été débaptisée, en Périgord, on galvanise sa mémoire comme en 1853. C’est là moins français que périgourdin. Bugeaud est un héros local et le restera, parce qu’avant tout il est du coin, il est d’ici.

A Périgueux, le projet du Bas Saint Front à quoi servait-il déjà?

Comme nous l’avons vu, le maire de Périgueux s’est inscrit contre le projet d’aménagement des abords de la cathédrale Saint Front. Démantelé, ce projet a perdu sa finalité et sa cohérence générale. Aujourd’hui, il est remplacé par un projet d’aménagement tronqué, découpé et étalé sur plusieurs mandats, échappant à toute vision globale. Son objectif n’est plus urbain mais politique.

Ce projet n’était pas destiné en premier à embellir les abords de la cathédrale pour faire plaisir aux touristes. L’équipement de luxe qu’est l’ascenseur tient lieu de gadget en comparaison de l’objectif général. Il est sur ce point significatif que l’actuelle municipalité ait fait le choix de sa réalisation au détriment de l’essentiel. Vous verrez après les vidéos que les enjeux urbains liés à ce projet étaient d’une importance cruciale pour l’ensemble de la ville.

De la préservation du patrimoine à l’habitat, en passant par le commerce, l’écologie  et le cadre de vie, rien, dans ce projet, n’était superflu. L’objectif recherché était global, sa réalisation devait être globale. Aujourd’hui, il est morcelé en tranches fermes et conditionnelles et adapté sur mesure au calendrier électoral.

Ce billet est en deux grandes parties. La présentation vidéo en est la principale. Mais les documents suivants permettent de préciser les enjeux et les contours. Le seul but est ici de comprendre les enjeux urbains liés au projet, n’en déplaise aux militants fanatiques monophasés.

Nous vous proposons donc de revenir sur les principes directeurs de ce projet (peut-être oubliés) et de le présenter en vidéo. Car à quoi servait ce programme d’urbanisme dont, à tort, on n’évoque que le parking souterrain (qui n’était pas une fin mais simplement un moyen) ?
Les vidéos suivantes réalisées par www.neomonde.fr sont le résultat de la proposition lauréate du groupement constitué par l’Atelier du Paysage, l’Agence Dubus-Richez, l’Atelier Lumières et Egis Aménagement. La présentation se décompose en quatre parties.

1. Présentation générale et zonage

[youtube]http://www.youtube.com/watch?v=DX2cbWuR7i8[/youtube]

2. Présentation, diagnostic et enjeux

[youtube]http://www.youtube.com/watch?v=ZzaaUEzTai4[/youtube]

3. Présentation du projet

[youtube]http://www.youtube.com/watch?v=pchSzFROpVo[/youtube]

4. Méthode et démarche générales

[youtube]http://www.youtube.com/watch?v=6Tth7wxzQgM[/youtube]

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Enjeux urbains et diagnostic de l’Etat

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Ce projet s’inscrivait dans la logique du diagnostic de l’Etat, correspondant au Porter-à-connaissance pour le Plan de Déplacements Urbains de la DDE en novembre 2006. En voici les passages qui touchent directement aux enjeux et risques que courent actuellement cette partie de la ville.

Le programme d’urbanisme initial tenait compte des recommandations du service départemental de l’architecture et du patrimoine :

L’agglomération de Périgueux vit sur un réseau de voiries organisé dans la deuxième moitié du 19ème siècle. Ce plan de voirie, base de l’extension urbaine de la ville, a ainsi renforcé la convergence des itinéraires venant de l’extérieur vers la cité traditionnellement commerçante du Puy St Front. Les deux ponts qui ont longtemps permis seuls le passage de la rivière ont été connectés à un réseau de rues larges percées dans la ville ancienne (rue Taillefer et rue Saint-Front notamment), aux routes nationales , RN21 et RN89, dont les tracés ont alors été modifiés, et aux grandes avenues, support du développement urbain du 19ème siècle (rue Victor Hugo, rue Gambetta, rue de la Cité, avenue Wilson, cours Saint-Georges, Boulevard du Petit Change). Malgré le développement de l’agglomération et notamment des zones d’emploi et de chalandise à l’est et à l’ouest et des zones d’habitat sur les communes périphériques, le réseau principal de circulation à l’intérieur de l’agglomération reste basé sur le schéma du 19ème siècle.

La convergence d’une grande partie du trafic sur les deux ponts anciens entraîne un trafic extrêmement important dans la ville ancienne et sur les boulevards, l’ensemble étant protégé par le secteur sauvegardé et par un site classé sur les allées de Tourny. Ce trafic a plusieurs conséquences :

. des nuisances chimiques qui altèrent les monuments et les maisons anciennes de la ville (secteur sauvegardé, église de la Cité, Porte Normande),

. des nuisances sonores qui nuisent au confort de l’habitat et conduisent à l’abandon de certaines voies (rue Daumesnil, cours Fénelon, rue Saint-Front, quai Georges Saumande….),

. des impossibilités de mise en valeur des monuments bordant ces voies notamment les hôtels Renaissance bordant le quai Georges Saumande ; l’église de la Cité et la Porte Normande),

. un inconfort des zones réservées aux piétons (trottoirs) entraînant notamment une désaffection commerciale.

La réduction des flux de voitures transitant par le centre historique est donc une priorité pour la mise en valeur patrimoniale et pour la reconquête de l’habitat (quai Georges Saumande, avenue Daumesnil, boulevard Montaigne, cours Fénelon et Tourny, place Francheville, rue de la Cité).


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Les justifications politiques du projet en 2006

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La délibération du 25 novembre 2006 a lancé le projet. Michel Moyrand s’était abstenu puis s’était présenté en adversaire déclaré de ce programme. L’essentiel et là:

L’enjeu du projet est de recomposer un espace public mettant en valeur les atouts de la ville ancienne : le secteur sauvegardé et ses monuments historiques, dont l’emblème est la cathédrale St-Front qui domine le site d’intervention. Cette valorisation de la partie Est et du cœur du quartier St- Front doit se faire au profit d’une plus-value donnée à l’habitat du secteur, à sa dynamique commerciale et de services, et des usagers piétons qu’ils soient Périgourdins ou touristes.


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Financement et morcellement du projet en 2009

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Hors parking souterrain, le reste des travaux était évalué à 5.2 M€. Aujourd’hui le maire veut investir 400 000€ dans le parking Mauvard à titre temporaire, prévoyant peut-être d’autres travaux ultérieurs sur ce même parking pour 1.3M€, après 2014 s’il est réélu! Ce double investissement ferait passer le budget de 5.2M€ à 6.7M€!

Dans tous les cas, le budget initial pour les abords de la cathédrale était largement inférieur à celui du déménagement de la mairie et la rénovation de la CCI, (6M€ pour la CCI et 2.5M€ pour l’hôtel de ville).

La seule tranche de travaux aujourd’hui réellement visible concerne la place Mauvard. L’autre partie de la tranche dite « ferme » (Clautre, Denfer Rochereau et Daumesnil) est déjà reportée en 2013 et 2014. Quant au boulevard Georges Saumande et les quais, leur aménagement a tout simplement était supprimé.

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What else?

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Combien de périgourdins regrettent aujourd’hui le traitement sauvage réservé au quartiers des Rues Neuves, entièrement rasé entre 1950 et 1970?

Combien sont satisfaits aujourd’hui de ce trou et des bâtiments qui l’entourent à la place de ce quartier?

Aujourd’hui encore on continue de construire des logements bas de gamme dans cette partie du secteur sauvegardé. Et la rivière comme la voie verte sont séparées de la ville par une route d’un niveau de trafic national. La désertification commerciale de cette zone s’accentue. Les parvis de la cathédrales sont soit un parking, soit un trottoir d’un mètre de large. Le patrimoine architectural souffre des pollutions engendrées par la circulation. Et ainsi de suite jusqu’à un cadre de vie urbain et environnemental en détérioration constante. Donc, priorité au déménagement de la mairie !

Sur ce dossier, le silence des citoyens périgourdins relève d’une complicité passive, la même qui a laissé raser le quartier des Rues Neuves. Aujourd’hui personne ne se sent concerné au point de se faire entendre hormis une poignée d’habitants. Ce n’est pas important. Et demain, combien serez-vous à vous plaindre et à râler comme vous le faites aujourd’hui en repensant aux Rues Neuves?