Périgueux et son canon de Pompadour

Ce matin j’imaginais le jardin du Thouin sous la neige. Un lieu particulier de Périgueux. Sous lui courent les fondations de la cathédrale, avec leurs galeries illuminées de quelques rayons. Pénétrer ces galeries vous plonge dans les siècles. Descendre dans la grotte sous le poids de l’édifice, laisse l’impression d’avoir laissé son corps en surface.

Il y eut ici une abbaye, dite de Saint Front. On l’appela pendant un temps la place du Chevalier de la Barre. Quand l’évêché se dressait encore sur la place de la Clautre, la coursive du cloître servait de déambulatoire. A côté, vers la rue de l’Harmonie, on y voit encore l’ancienne chapelle de la Maison du Thouin, sans sa cloche de 1733. Les sœurs de Sainte Marthe l’ont décroché au moment de céder le bâtiment à un acquéreur civil.

Bientôt, un jour en tout cas, ce jardin sera remanié pour y installer un ascenseur. Il servira à relier deux parkings en soulageant le marcheur de la pente qui les sépare. On percera donc la muraille et on déplacera les canons (?). On atteindra donc sans efforts le pied de la cathédrale, point de vue panoramique d’où l’on pourra admirer le parking Moyrand. Encore un de ces progrès qui me laissent dubitatif et songeur.

:: Les canons du Thouin ::
Car justement je songeais à ces canons, et c’est d’eux dont je voudrais vous entretenir. Nous laisserons de côté celui de Périgueux, fondu en 1588. Plus exactement, nous parlerons du canon Pompadour de 1592 qui porte les armoiries de la famille.

Merci Laurent…

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 Dans l’écu de Pompadour « d’azur à trois tours d’argent maçonnées de sable », les trois tours représentent les trois castrums de Lastours, Pompadour, Hautefort.

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Un canon qui porte ce nom, Pompadour, a forcément les faveurs de la Marquise dans notre esprit. Philosophie et libertinage nous emmènent vers le petit Trianon à pas feutrés mais non sans arrière pensée, nous éloignant des rudesses guerrières de la fin du XVI° siècle. Ne nous laissons pas embarquer, ce canon ne propulsait pas des encyclopédies.

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Revenons d’abord sur une brève histoire de leur découverte.

:: Au hasard des fouilles ::
En 1979, lors de travaux entrepris sur la place du Coderc, ils furent fortuitement mis au jour. Des photos, que nous n’avons pas, montrent des ouvriers sortant les engins des entrailles de l’histoire du Puy Saint Front.
Plusieurs pièces d’artillerie furent ainsi disposées en marges du chantier. Elles provenaient des caves du consulat, détruit au XIX° siècle. Hypothèse la plus probable, les Consuls, recevant l’ordre de Louis XIII (1601-1643) de se désarmer et d’envoyer leur matériel de guerre au château Trompette à Bordeaux (actuelle place des Quinconces), décidèrent de dissimuler les puissants moyens de défense. Une prudence toute périgourdine.

Il fut un temps projeté de les exhiber sur la place de la mairie. Finalement, depuis une trentaine d’années, les canons reposent sur l’ancienne muraille. Avant d’aborder les canons, revenons brièvement sur la ville du Puy Saint Front et sur le Consulat.

:: Le Puy Saint Front ::
Les documents suivants sont largement connus ; nous les présentons à dessein pour les néophytes et les curieux. Le premier plan connu du Puy Saint Front et ses environs (la Cité) est de François Belleforest, dans sa Cosmographie Universelle de 1575 : « Le vray pourtraict de la ville de Périgueux ».

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Le plan Gaignieres de 1652 permet de se faire une idée des fortifications de la ville. Sans elles, le Puy Saint Front serait tombé à maintes reprises entre les mains des assaillants.

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Le plan de Lallié de la Tour de 1764 offre une autre perception des dispositions défensives. A l’est (haut) le grand moulin est visible, tandis qu’au nord (gauche) on perçoit les alignements de vergers.

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:: Le Consulat ::
Nous en avons déjà beaucoup parlé mais nous ne résistons jamais à l’idée de l’évoquer. La « Maison de ville de Périgueux » de 1646 en propose la façade.

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Enfin, son emprise (a), place du Coderc,  sur le plan de Fournier de Laurière en 1938 est largement intelligible.

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Aux nouveaux visiteurs, nous rappelons que le consulat fut la « mairie » de Périgueux pendant au moins 800 ans, avant d’être détruit en 1830 pour laisser place à la halle actuelle.

:: L’époque du canon de Pompadour ::
Périgueux se défit de l’emprise protestante en 1581, ville « occupée » depuis 1575 suite à la ruse invasive survenue par le pont de Tournepiche. L’historien Géraud Lavergne rapporte que « noblesse, bourgeois et habitants se réunirent dans le plus grand secret ». Le 25 juillet, un camp fut formé à Andrivaux, coordonné avec les troupes en alerte à Château-l’Evêque, Chancelade :

C’est ainsi que le 26 juillet, jour de sainte Anne, sa patronne, la ville recouvra sa liberté.

Le 30 mai 1589, les consuls de Périgueux signent un traité en faveur de la religion catholique, apostolique et romaine. Ils jurèrent ainsi la guerre à tous les hérétiques, à la faveur des jésuites. Henri III de Navarre devint Henri IV, (1553-1610) Roi de France converti au catholicisme, la même année, en 1589.

C’est dans ce contexte, guerrier et ce n’est pas surprenant, que Périgueux fait l’acquisition dans ces années de la fin du XVI° siècle d’une grande quantité de pièces d’artillerie. En 1588, trois canons sont fondus et plusieurs couleuvrines acquises, l’une achetée en 1592, une autre offerte en 1591.

:: Le canon et son contexte historique ::
Cette pièce d’artillerie d’une longueur de 3.2m avait été acquise au printemps 1592. Ce canon fondu pour la famille de Pompadour datait déjà de 1550. Les caractéristiques du canon seraient issues de l’édit de Blois de 1572, à l’initiative de Jean d’Estrée, alors Grand Maître de l’artillerie en 1550 (à vérifier).

Ceux qui dominent la terre de Pompadour portent son nom. Et la suzeraineté de Pompadour n’est pas sans lien avec Périgueux. Les Pompadour figurent dans la liste des évêques périgourdins : Geoffroy de Pompadour (1430-1514). Il devint évêque de Périgueux en 1470 après l’évêché d’Angoulême.

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Mais ce qui nous intéresse plus précisément au sujet de ce canon, c’est le contenu de la décision qui l’amena à Périgueux. Nous devons au chanoine Roux la publication d’un document de première importance :

L’inventaire du trésor de la maison du consulat de Périgueux de 1598

Il s’agit des archives de l’évêché de Périgueux, sorties de la poussière par le chanoine en 1934 (SHAP).

En 1598, Bernard Jay, seigneur de Beaufort et maire de Périgueux dressa le document original sur l’inventaire des archives du consulat. Il avait pour titre à l’origine :

Coppie de l’inventaire des pièces qui sont au trésort de la Maison commune du Consulat, qui concernent les droicts, franchises et libertés de la présente ville de Perigeurs, et aultres pièces concernent le bien public.

Ce document est précieux au regard des lacunes dans les registres municipaux. Pour ceux qui découvrent Périgueux, sa mémoire est colorée. Elle se compose en différents registres municipaux, dits Livres.

Le petit livre Noir : 1360-1449
Le livre Jaune : 1458-1541
Le grand livre Noir : 1542-1617 (disparu en 1807)
Le livre Vert : 1618-1716
Le livre Rouge : 1686-1750

La recherche du grand livre noir pourrait être un thème romanesque. Certains savent en réalité qu’il n’a pas disparu. Mais en 1807, il a été soustrait à la lecture publique, en raisons de secrets, qui, dit-on, ne devaient jamais réapparaitre. Nul ne sait plus où il est caché et les meilleurs experts ignorent les causes de sa disparition. Pourtant, un vieil homme nous en a laissé la trace dans un ouvrage ancien annoté de sa main. Sa piste s’est subitement arrêtée dans l’abbaye de Cadouin, où il était persuadé de trouver un indice codé non loin du Saint Suaire rapporté d’Obazine… On irait non ?

:: La décision de 1592 ::
Presque à contre cœur, revenons à l’histoire. L’inventaire de 1598 nous parle fort à propos du canon de Pompadour, en voilà ce qu’il dit :

1592. Quictance pour la Ville avec l’achapt du canon du Seigneur Pompadour.

Plus une lyasse de pièces où sont les quictances concernant les payements faicts à la descharge de la Communaulté de la présente ville au nombre de douze signées Normand, de Besse, Dalesme, de la Guierche, de Montpezat et y a cinq Langlade, Migot, Brouliet et Gérard et ung compte dud. Gérard des deniers levés sur les habitants par forme d’emprunt duquel ledict Gérard demeure redebvable en la somme de quarante escuts.

Plus une quictance du 15e novembre 1586 de la somme de 720 escuts que Clementis a reçeu en déduction des LIII liv. de la rente que la Communauté debvoit au Chappitre de plusieurs années, dans laquelle lyasse y a aussi des pièces de M. Martial Benoit trésorier général de France par lesquelles il est mendé et ordonné à Gontrand et Cremoux recepveurs délivrer au sindic de ladicte ville la somme de 170 escuts avec l’intérest d’icelle pour les urgentes affaires du pays du 24e may 1595 signées Benoist et Pindrac.

Y a aussi ordonnance par commandement faict par led. Sr de Mompezat à Gontrand recepveur de délivrer au sindic de lad. ville la somme de 2.600 escuts pour employer à l’achapt du canon du Sr de Pompadour, de laquelle somme il a faict don à ladicte communaulté du 24e febvrier 1592, signée Mompezat et plus bas Fouquet. Auquel don y a astaché un contrac du dernier du moys de may audict an par lequel le Sr de Long a vandu à Mr Pierre Brouliandie sindic de ladicte ville led. canon monté à quatre roues, plus cinq quintaulx de pouldre à canon moyennant la somme de quatre mille livres de laquelle le syndic a payé 300 escuts à Nicolas Alesme, en laquelle le sieur de Pompadour estoit redebvable. Le contrac signé Lapierre notaire.

Plus ung veu de l’ordonnance dudict Sr de Mompezat par Martial Benoist trésorier général de France, lequel en tant qu’il luy touche consent à l’interinement de ladicte ordonnance et contrac pour avoir lieu pour la somme de quatre mille livres pour estre employée à l’affaire que dessus du 8e juillet 1592, signée Benoist et plus bas Pindrac.

Aussi y a l’estat et articles de la despense faicte par les sieurs maire et consulz des sièges de Vouldre Belquaire et Azerat, laquelle despense venue par led. Sr Benoist mende et ordonne à Me Pierre Crémoux recepveur des tailles payer comptant audict sindic la somme de 1.576 escuts le 5e de febvrier 1591 signé Benoist et Pindrac.

Plus une ordonnance dud. Sr Benoist par laquelle il est mendé à Gontrand recepveur suyvant le mendement dud. Sr de Mompezat de délivrer des denyers tant ordinaires que extraordinaires aulx pères Jésuystes la somme mille livres le 3e mars 1592, signée Benoist et plus bas Pindrac.
Plus un contrac par lequel Denys et Foucaud Huards frères se sont obligés envers le sindic de la somme de 200 liv., laquelle somme appert avoir esté payée au comptable Deysseguier et quictance du 19 octobre 1593. Signée Lapierre.

Ainsi voilà comment ce canon et ses cinq quintaux de poudre arrivèrent à Périgueux, où il est toujours après 417 années, dont au moins 350 passées dans les caves ou sous terre. D’après quelques petites recherches sur le pouce, ce Sr de Pompadour pourrait être Jean de Pompadour, fils du vicomte Louis de Pompadour et de Peyronne de La Guiche. Ce Jean de Pompadour fut aussi baron de Laurière et son fils, Philibert de Pompadour sera marquis de Laurière.

Il ne reste plus qu’à aller se promener vers le jardin du Thouin maintenant. Le vieux canon y accueille les amoureux, les enfants, les clochards, les rêveurs, les mélancoliques même, il accueille dans sa vieille rondeur et sa patine généreuse ceux qui contemplent, qui aiment. Au fond, il est bien plus utile aujourd’hui.

La vigile de la Saint Jean

Allez, c’est décidé. Cet été, ruedelachouette lâche la politique et ses avanies. Tout ?
Non, certains dossiers restent à suivre de près. Il y aura bientôt du nouveau sur la formation rocambolesque de la société d’économie mixte dont l’aspirateur à subventions aiguise des appétits d’intérêts très particuliers.

Mais quand même, il est temps de souffler ; nous déclarons la trêve estivale et gloire à la transhumance vacancière de nos édiles qui ne sauraient se déplaire, après tant d’années à prier la sacro-sainte Alternance, (au tour des autres de soigner leurs offrandes), de migrer enfin de la serviette de bain à Saint Georges de Didonne au transat de la plage de Pontaillac.

A la place, cela a du se sentir depuis quelques temps, on se penchera sur l’histoire de Périgueux, comme ça, en flânant. Que l’on nous permette d’annoncer la couleur. Point d’exposé magistral, d’empilements de dates, de compilations absconses. Des histoires plutôt, piochées au hasard des rencontres, qui font le sel de la ville ou sa tendance à suivre le courant général d’une époque.
En somme nous essaierons de partager au mieux ces choses, sans se passer d’une certaine subjectivité dans l’interprétation parfois, que nous mentionnerons toujours. Pas facile de rester léger tout en étant exact, précis mais sans lasser. Nous verrons bien.
Dans tous les cas, nous n’alourdirons pas la lecture de notes, de commentaires, de références et autres nécessités méthodiques et universitaires. En revanche et pour la suite, nous tiendrons à disposition sur demande, l’ensemble de la bibliographie et les textes de soubassements aux récits.

Car s’il est vrai que nous n’avons pas toujours été dans une démocratie pacifique et clientéliste, cumularde et vénale, nous n’avons pas toujours ignoré les liens étroits entre notre passé et notre devenir, ou plutôt celui des générations futures. Et au fond, les histoires qui ont fait cette ville sont un peu ce que nous sommes, ou ne sommes plus aujourd’hui.

La première histoire que nous allons essayer d’aborder est celle de la tradition festive qui habita et anima la ville durant des centaines d’années, qu’elle soit institutionnelle ou spontanée. Car ce qui nous semble être des fêtes aujourd’hui aurait, à certaines époques, pu paraître bien falot et insipide. Qu’il s’agisse de notre Carnaval ou du feu d’artifice du 14 juillet, du 15 aout ou du concours de la Truffe, la fête et les évènements publics dit de loisir, culturels ou oisifs, n’ont plus l’envergure et la spontanéité que l’on put attendre, même depuis quelques dizaines d’années.

Certains nous le rappellent souvent, à l’apéro, sur le marché. Nous ne l’oublions pas, en ces jours où mettre une table dehors nécessite une autorisation municipale, où la police déboule après 22h00 parce que la joie de la rue couvre le jingle de TF1, où la ville s’éteint avec le soleil, et quand bien même. Les marchés de nuit sont là pour nous faire acheter, sur fond de Barbapapa et musique d’ascenseur, des didgeridoos chinois et des sabots coréens.

Oui, cet espace public que nous ne pouvons plus occuper sans un formulaire administratif, cet espace qui de toute façon appartient aux voitures, cet espace dont on pleure l’absence de spontanéité et de vie mais qui dérange dès qu’il s’anime ; cet espace enfin, qui n’est plus destiné qu’à la consommation ordinaire dans le « carré » d’un serveur. Cet espace qui fut le notre pour partager et échanger, devient par le fer de la contrainte et l’incitation à la division, un espace compacté, hyper administré, qui finit par se vider de sa raison d’être.

Nous n’allons pas passer en revue l’ensemble des fêtes d’une année, il y en a trop. Il doit même y en avoir d’assez ennuyeuses. On remue dans le chapeau au hasard et on en pioche une.

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La vigile de la Saint Jean

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Nous sommes au début du XIV°s., la guerre de 100 ans arrive et la peste ravagera bientôt l’Europe. La monarchie féodale s’éteint lentement, annonçant l’absolutisme qui conduira à la Révolution, tandis que la Renaissance paraît encore si loin.
Les finances n’y sont pas, les disettes sont courantes quand les hivers sont trop rudes, comme trop souvent.
Les citoyens sont regroupés derrière les remparts du Puy Saint Front mais les ponts-levis et les herses sont levés. La ville grouille d’une intense activité pour le jour de la Saint Jean et la fête qui se prépare. Le terme même de vigile, au féminin, désigne une veille, ou veillée de grande fête religieuse. Cette fête sera place de la Clautre et n’est pas comme les autres. La place de la Clautre est très différente d’aujourd’hui. Tout s’y passe ou presque, des liturgies de plein air aux exécutions capitales, elle est le poumon économique et commercial de la ville, Cité comprise.

Elle est la place la plus imposante alors, car la place du Coderc, dédiée aux évènements civils et politiques, est bien plus modeste. Ne serait-ce que parce que le Consulat, l’ancienne maison de ville, occupe déjà un vaste espace, au-delà de la rue de la Sagesse. La place du Coderc reçoit aussi ses fêtes, comme celle du Mardi Gras, ou le Baco, la Charité du Mardi Lardier. Elle est inscrite au Registre des Charités, compte spécial dédié à une distribution de nourriture à l’attention de ceux qui en manquent, y compris à l’extérieur de la ville. D’ailleurs tout le monde y est invité et durant les années de disette, plusieurs milliers de personnes accourent, jusqu’à 4400. Autrement dit, la population de la ville pouvait presque doubler pour l’occasion.

Mais attention, cela reste une fête. En 1323 par exemple, les consuls ont commandé 74 porcs ! A la louche plus de 7 tonnes de viande pour laquelle il suffit d’imaginer une quantité de vin lui faisant honneur. Le clou de la fête, en ces temps festifs et débridés, était la fameuse Course de Femmes, dont nous aurons l’occasion de reparler et qui vaut un chapitre entier, sinon un détour prolongé.

Bref, revenus sur la place de la Clautre, il faut imaginer une quantité incroyable de commerces en rez-de-chaussées, étroits et combles, tous ouverts. Les bâtiments s’élèvent face à la cathédrale et lui sont accrochés. En ce jour la porte de la Gramelha entre Saint Front et la place n’a vu aucun rite d’expiation avant l’exécution d’un condamné à mort, ou aux sévices. Son nom de « larmes et de lamentations », elle ne le porte que trop bien, voyant sous son arceau les hommes implorer le pardon divin alors que les magistrats de la ville ont décidé leur trépas. Mais ce n’est pas le jour.

Bien qu’étant une artère importante, une des plus importantes de la ville, la rue Taillefer est deux à trois fois plus étroite qu’aujourd’hui. Et puis surtout il y a une imposante fontaine au-dessus de laquelle un orme déploie son ombre. Cette fontaine est l’unique de la ville et depuis longtemps, aussi longtemps qu’on se souvienne, elle est sacrée. Elle fait l’objet d’une vénération populaire et son eau est honorée tous les ans à la Saint Jean.
On perçoit aisément son origine païenne et la tolérance dont le chapitre de Saint Front fait preuve pour laisser cette fête se dérouler au pied de la cathédrale. Pourvu qu’il ne soit pas envahissant, même le paganisme avait encore droit de cité. Car pour la fête du printemps, au jour le plus long, il n’y avait rien de plus sacré que l’eau, détentrice capricieuse de la fertilité et des récoltes, source de la vie et condition de l’existence.

Pour l’occasion, la place est nettoyée consciencieusement et un mai est planté sur la fontaine. Cortèges, processions, veillées de chants, musiques et baladins, concours de poèmes agrestes, tout y est. Mais le point d’orgue de la fête, ce que tout le monde attend, c’est cette sorte de carnaval. Le Puy Saint Front est alors divisé en 7 quartiers, non par couches sociales, tout le monde est encore mélangé ; ce n’est que plus tard que Bourgeois et Messieurs voudront s’extraire de la populasse. Il s’agit de quartiers, des « gâches », qui sont autant de zones de guet, de tours et de portes fortifiées. La capacité à résister aux attaques et aux sièges est une nécessité. A la moindre faille, le comte du Périgord envahirait la ville, ou qui sait les anglais, ou pis encore les deux ensembles.

Cette fête de printemps, avec cette forme de carnaval, est l’occasion de la dérision et d’inverser les rôles, alors qu’un représentant de quartier se costume en grande pompe pour incarner quelques heures un personnage burlesque de notabilité. Nous avons ainsi une fine équipe, rassemblée sur la fontaine pour le temps de la cérémonie, qui se compose des personnages suivants :

Le Roi du Pont
L’Empereur de Verdu
Le Duc de la Limogeanne et de l’Aiguillerie
Le Marquis des Rues Neuves
L’Abbé de Saint Silain

Et ainsi de suite, le procédé se décline à l’envie.
Cette fête traditionnelle s’est perdue dans les âges, l’eau est devenue banale, bien qu’autant précieuse, la fontaine a été détruite, puis reconstruite, puis détruite définitivement. L’arbre a été arraché bien sur, la Gramelha rasée par l’architecte Paul Abadie et pour le jour de carnaval (entre l’Epiphanie et le Carême), on a préféré l’hiver au solstice d’été (Bacchanales) , la crémation de Pétassou, les autos-tampons et les jets de mousse à raser. Enfin, on a fait de cette place un parking, en lui concédant toutefois son marché, ininterrompu depuis sept siècles.

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Il y a pourtant eu des traditions à la fin du XIX°s. et au début du XX°s, qui font penser à des réminiscences, des atavismes populaires, dans le besoin de railler les notables, les rangs et les autorités. Là nous quittons les sentiers de l’histoire et laissons libre cours à la comparaison poétique et à l’imagination.

Il suffit d’observer la tradition en Rues Neuves, (celles qui n’existent plus), d’élire à grands coups de chopines un maire, un notable coloré et caricaturé. Là nous ne parlons pas de Jean Mourgoux, le premier maire de ces Rues Neuves qui se battit dans les années 1880 pour que le maire officiel n’oublie pas de raccorder le quartier, déjà déshérité, au réseau d’eau potable.

Et encore quoique. Qu’allait-il faire, sur sa chaise à porteur, soutenue par des gros bras, suivi par un cortège de joyeux drilles, autour de l’arbre de la Liberté place de l’hôtel de ville, tous les 14 juillet, en sonnant comme un ahuri dans sa trompe de chiffonnier ?

A ce propos, son « mandat » était renouvelé chaque année, comme naguère les consuls, précisément à la fête de la Saint Jean, autour d’un grand feu que l’on finissait vite par être incapable de sauter.

Plus près de nous, il reste quelques images.

Ici c’est l’Empereur des Rues Neuves, Jean Larue, qui n’est pas sans rappeler le Marquis des Rues Neuves du XIV°s.

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Certes, le costume n’y est que peu dicible et seule la main est univoque. Pour autant, on sent bien dans le regard une fierté digne des plus grands empereurs !

Avec le Général Justin, Commandant des Turcos de la Rue Neuve, on se rapproche du but. Et si les références ne vont plus vers une noblesse discrète depuis longtemps, c’est au rang militaire que l’on fait référence.

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Sabre au clair nous montre-t-il. Oh pas pour la guerre, c’est sur, mais pour écluser quelques verres c’est probable. Il n’y a peut-être aucun lien mais peu importe, nous étions sortis de l’histoire. Encore que l’histoire des mentalités est constituée de résurgences étonnantes parfois.

Mais nous sommes le 21 juin. Les restaurateurs et les cafetiers s’activent depuis tôt ce matin pour nous organiser une belle fête de la musique. La municipalité a publié le plan des animations musicales et des concerts, hiérarchisant aussi le niveau sonore prévu, ainsi que le planning et les horaires de passages des musiciens. Pour la place de la Clautre, les réjouissances sont les suivantes :

Sa Nou Mem | sega – reggae, 20 h
Ça et Là | maloya – traditionnel électro acoustique, 21 h30
Cyl Vibration | reggae – ragga, 22 h30
Ras Kh | dub électro, 23 h