Le monument aux morts déménagerait avec la mairie ?

Lorsque la presse prend les devants, ne se laisse orienter ni les contenus ni le calendrier de l’information ; il faut le dire. C’est le cas aujourd’hui alors nous le disons. Ca fait du bien.

Sans les articles de Sud Ouest et Dordogne Libre de ce jour, nous ne saurions rien du projet de bâtiment de commerce de plus de 10 000 m² sur le parking Montaigne, en vis-à-vis du palais de Justice. Les deux quotidiens n’ont pas attendu de se voir dicter le calendrier politico-économique pour aborder le sujet, qui, n’en déplaise au maire de Périgueux, concerne tout le monde.

Il sera intéressant de noter la différence d’approche. La DL parle d’un corbeau et d’une (sinon plusieurs) source(s) officieuse(s). Pour sa part, Sud Ouest n’en dit mot et fait état « d’une rumeur que le maire de Périgueux a confirmée du bout des lèvres hier ».

Le projet commercial est annoncé à environ 12 000 m² pour 30 M€ par la DL. Un ratio au m² de 2500 €, il y a déjà de quoi se marrer… Si si vous allez voir les promoteurs ont de l’humour ! Plus sérieusement, il semble que soient comptabilisés les voiries/réseaux/distribution dans le total annoncé.

:: Long est le chemin ::
Bref, si le projet s’avère fondé, il faut nous attendre à une très longue procédure administrative. Le projet s’inscrit dans le périmètre de sauvegarde du palais de Justice, ce qui impliquera l’avis décisif du Service Départemental de l’Architecture et du Patrimoine (ABF).
On vous fera l’économie de l’avis des services de l’Etat pour un Etablissement Recevant du Public (ERP) de cette catégorie. DDASS, SDIS, DSV (si restauration), etc. Plus la DDE pour le département.
En outre, il faudra en passer par une révision du PLU (et le PADD ?) car le projet est actuellement inconstructible, de même que le conseil municipal devra statuer sur la relation foncière, idem pour le déplacement du monument aux morts.
Enfin, il faudra se soumettre à une procédure d’enquête publique type Bouchardeau, ce qui est loin de se régler en deux semaines, plutôt 32 en comptant la saisine du Tribunal Administratif pour désigner un commissaire enquêteur.

2010/2014, c’est jouable. Non la réalisation et l’inauguration encore moins, mais la validation du projet. Avec un peu de chance, le maire pourra inscrire ce projet dans ses discours électoraux, sans connaître aujourd’hui les réactions de la population et des commerçants… (dont une partie ne vote pas à Périgueux).

:: Sacrée consultation ::
Tombant sous le coup d’une obligation de consultation de la population au regard de la nature du projet, une information publique sera contrainte. Le maire devrait minorer cette obligation légale pour faire valoir son volontarisme en matière de démocratie et organiser une vaste concertation en centre ville.

Pour l’heure il se veut prudent :

Le lancement d’une large concertation et d’études préalables indispensables pour évaluer la viabilité d’un tel projet.

On notera que l’installation de commerces vaut bien une large concertation, mais publique cette fois, alors que le déménagement de la mairie, lui, n’en valait pas la peine. N’y voyez surtout aucune hypocrisie, c’est une logique politique.
Oui oui, c’est ça, la mairie était dans le programme, le Bas Saint Front aussi…

:: Rénovation et création ::
En l’absence de toute donnée concrète et précise (« cette réflexion est pour l’instant à ses prémices »), le maire se déclare déjà positif au projet :

Face à la concurrence de la périphérie, le maire estime que c’est bon pour le centre-ville qu’il veut d’ors et déjà continuer à rénover…

A cela près que la rénovation d’un espace inscrit à la protection du patrimoine se définit rarement par la création massive de surfaces commerciales, plus rarement encore par une construction nouvelle de plus d’1 hectare de SHON ou de SHOB (Surfaces Hors Œuvre Nette ou Brute) !

Entre d’un côté défendre un marché des Grands Hommes à Périgueux pour faire la nique aux hangars à franchises de la périphérie et de l’autre, faire confondre création d’espaces commerciaux et rénovation de secteur classé, il y a une différence de taille. L’enfumage commence.

:: Petite histoire urbaine ::
Bien au-delà des avanies politico-politiciennes et affairo-affairistes, on peut placer ces projets dans un contexte plus large. La ceinture de boulevards de Périgueux fut décidée au XIX° s. pour remédier aux problèmes de renouvellement d’air défectueux de l’ancienne ville médiévale du Puy-Saint-Front. Souvenez-vous, dès le XV° s. déjà, ce mauvais ayr
C’est pourquoi elle fut plantée de nombreux arbres afin de favoriser le processus. Il en reste des traces encore aujourd’hui. Pour sa part, l’allée Tourny fut classée afin de préserver un ouvrage remarquable et devenu patrimonial. Pour le reste, les tronçonneuses firent le boulot.
En guise de poumon, cette ceinture est devenue un axe majeur de circulation, au point qu’aujourd’hui elle fait office de mini périphérique de centre ville.
Le problème de l’air de la ville médiévale disparaissant, les arbres ont rempli une autre fonction, faire de l’ombre aux véhicules en stationnement. Et encore pas tous, puisqu’au niveau du parking Montaigne il n’y en a plus un seul. Il faut dire que jusqu’à une époque très récente, les arbres n’avaient pas la côte auprès des politiques et des promoteurs.
D’où cette nécessité de l’aborder dans son ensemble, et non par petites touches et opportunités diverses. Ce vaste parking périphérique et ces voies de circulation que l’on voit aujourd’hui, fut en son temps un des plus utiles et beaux ouvrages jamais réalisés à Périgueux. Il ne coûte rien de s’en souvenir.

:: Le vent de la politique ::
La rénovation de ce centre ville largement accusé d’avoir été favorisé par son prédécesseur, au détriment des autres quartiers couvés par le nouveau maire, n’était en rien dans son programme, au contraire.
Pire, là où il s’était engagé à réaliser le projet de rénovation du Bas Saint Front, il a fait preuve de mensonge et de manipulation. Contrairement à ce qu’il peut prétendre, il a dégommé ce projet au bazooka pour se payer sa mairie.
En outre, il s’était inscrit contre le projet d’aménagement de la place Francheville et le développement de commerces franchisés. Il n’y a qu’à relire pour cela les procès verbaux du conseil municipal.
Enfin, il a enterré corps et âme le projet de restructuration de la ceinture de boulevards.

Le voilà maintenant à fond de train pour installer des bus sur un espace classé et poser des commerces là où le lui demandent les promoteurs.

Soudainement, il  s’engage pour ce centre ville dont il dénonçait hier le favoritisme électoral. Et ce tout en s’ouvrant largement au développement de commerces dans un partenariat public/privé, dont il conspuait avant hier les relents de capitalisme sauvage. Il est donc surprenant que le maire n’arrive pas à convaincre le groupe Eiffage d’installer son projet au Gour de l’Arche ou aux Mondoux…

Là où hier l’ancienne majorité était accusée de vendre et brader l’espace public aux puissances financières et aux franchises, il n’y a rien de mieux aujourd’hui que cette méthode pour rénover un centre ville cher à son cœur. Nous ne nous prononcerons pas sur le fond de cette méthode. En revanche, sur la forme, l’art du retournement de veste politique est d’une rare flagrance.

Visiblement, les violons de la communication municipale ne sont pas accordés. Et le maire s’est vraiment fait cueillir à froid par la presse, contraint d’improviser des réponses contradictoires en trop d’endroits pour être crédibles. Son directeur de cabinet a du pain sur la planche.

:: La politique du vent ::
Hormis son déménagement de la mairie, le maire de Périgueux est arrivé au pouvoir sans projet global, sans vision d’ensemble en matière d’urbanisme. Un de ses premiers actes sur ce thème fut de démanteler le service de prospective en urbanisme, jusqu’à en chasser la très compétente urbaniste. Depuis, rivé au piquet de l’instant, il attend les propositions privées, poursuit 2 projets en cours et de longue date, tout en organisant des missions archéologiques pour trouver des projets endormis dans les cartons de la mairie.

Pour le reste, ayant dézingué tous les projets structurants, il n’en avait, pour lui-même et surtout pour la ville, strictement aucun. Il est sacrément ironique de voir ce titre apparaître en septembre 2009: « La mairie réfléchit sur ses projets urbains pour […] avoir une vision globale« . Ce n’est certainement pas de l’inverse dont on put le complimenter: Avoir une vision globale pour réfléchir sur les projets urbains.

Conscient d’improviser à la petite semaine, (supermarché sur le stade, bus sur les allées classées, commerces sur monument aux morts), il aura tenté d’apporter sa griffe au projet de restructuration urbaine (ANRU) d’un quartier électoralement porteur, tout en confirmant un projet de logements collectifs dans le secteur sauvegardé (en complément gracieux de ceux qui existent déjà).
Aujourd’hui, il essaie de reprendre la main en annonçant une vaste concertation pour récoler les projets urbains de Périgueux (mais lesquels?) au projet de PDU de l’agglomération qui approche de son enquête publique. Mieux vaut tard que jamais.

Car en matière de transports, le projet multimodal de la gare était inscrit depuis des années, de même qu’il était commun aux programmes des deux candidats. En fait, cet aménagement était déjà inscrit au projet de PDU bien avant les élections municipales de mars 2008.

Entre son absence de vision globale et à long terme, son refus de la prospective, et les projets récupérés dormant dans les cartons, les périgourdins peuvent vaquer tranquilles.

Associant à cela ses fantasmes de politicien consistant à foutre à l’eau des projets d’intérêt général au prétexte qu’ils étaient portés par ses adversaires, c’est la panacée que l’on annonce en toute quiétude.

Décidément, bon courage.

:: NB ::
Un projet urbain et structurant une ville à long terme n’est pas une suite d’opportunités commerciales déconnectées les unes des autres. Et encore moins implantées en fonction des uniques titres de propriétés ou baux emphytéotiques. Un cadastre n’a jamais fait office de schéma directeur!
N’en déplaise à Sud Ouest, pour que les projets soient bons, c’est-à-dire pas seulement à la décennie près et réellement structurants, ils doivent répondre de plans, de schémas, de vision globale et d’anticipation. A l’inverse, le débat politique est non seulement souhaitable mais nécessaire.