Le monde selon Laporte

Le directeur général des services de la ville de Périgueux, Philipe Laporte, a transmis à ses subordonnés son Projet d’Administration 2009/2011 daté du 30 octobre 2008.

Ce document administratif n’est pas encore en ligne. Cela étant vous pouvez en faire la demande à la mairie pour l’obtenir, ou attendre que nous scannions la chose. En effet, rien dans les préconisations de la Commission d’Accès aux Documents Administratifs ni dans la loi n° 78-753 du 17 juillet 1978, ne permet, à notre connaissance, de frapper ce document du sceau de la confidentialité. (Dans le cas contraire, merci de nous contacter).

Ce document étoffé, 29 pages, détaille ce que va être, ou doit être, l’administration de la ville et comment elle peut ou plutôt doit y parvenir.
Une sorte de méthode générale, autrement dite « chemin menant au but», comme à l’origine grecque du terme.

Il ressort de ce document des informations importantes sur la conception de l’administration selon le directeur général, puisqu’il s’y dévoile entièrement nu, un peu comme dans l’Origine du Monde, mais à la Naissance d’une Administration.
Car ces écrits recèlent une forme de catéchisme administratif que l’on n’attendrait pas forcément dans ce contexte.
Le document n’est pas que technique, il n’est pas qu’une méthode, il se veut avant tout porteur de valeurs, de 7 valeurs et le chiffre compte. Ces valeurs sont pour l’auteur au fondement de la bonne action publique, de la droite et rectiligne administration, comme il l’indique par la citation de René Char. C’est ce qu’elle n’était pas avant, il s’emploie à le souligner tout au long du document.

D’où un foisonnement de verbes attachés à la morale, au conditionnement de l’action, à l’attente, tels que « il convient de », « il s’agit de », « il doit » et surtout « il faut », intimant le respect des axiomes municipaux sinon la crainte de l’insubordination. Le verbe le plus présent est le verbe falloir, conjugué pas de moins de 26 fois en une dizaine de pages.
La première partie du document, celle qui nous occupe, est avant tout morale, notamment en se fondant sur des valeurs, qui n’ont pas trait qu’à la technique, à la loi, à la gestion et au management, (du verbe italien maneggiare, et to manage en anglais, appliqué longtemps au dressage des chevaux), mais aussi à la maxime de l’action et de ce que doit être l’homo administratus.

:: Droit, Morale et Technocratie ::

Le directeur général des services ne cache pas ses ambitions morales :

Partir des valeurs, c’est dire ce en quoi nous croyons. C’est écrire les principes qui doivent guider notre action.

Il est à la mode de laisser confondre ou équivaloir le terme de « valeur » pour « valeur morale », comme la qualité d’une personne, son courage, sa probité, etc. Le terme de valeur désigne tout autant une quantité mesurable quand elle s’applique aux mathématiques, à la TVA, à une carte ou un pion, à un bien immobilier, à la monnaie ou encore un rapport quantitatif entre des marchandises.
Mais une valeur qui guide l’action, qui se prend pour maxime de l’action, c’est une valeur morale, une valeur qualitative.
Et dans ce domaine, l’humilité devrait atténuer la prétention à faire d’une valeur morale une quantité mesurable par un seul homme, ce à quoi l’auteur du texte semble indifférent.
Définir la valeur morale qui détermine l’action est en général le fait du philosophe, du moraliste, du religieux, du théologien, très rarement du fonctionnaire territorial.

Il est instructif que Philippe Laporte face tout autant référence à la morale qu’au droit, rappelant sans économie les contraintes légales échues aux fonctionnaires, (loi n°83.634 du 13 juillet 1983), mais générant une haute confusion entre règle morale et obligation légale. Le Droit ne s’occupe jamais de morale, il poursuit l’application de la loi (action vs intention par ex.).
Pourtant, à l’intérieur de son chapitre n°4, La loyauté, la sincérité et la solidarité, il n’hésite pas à l’appui de son exposé moral à se référer à la législation, moralisant ainsi le droit et légalisant la morale. Produire un tel amalgame, sciemment ou non, est, à ce niveau de compétence supposée, une atteinte portée au Droit autant qu’à la Morale.

C’est à la confluence de la technique et de la morale que survient la technocratie, quand par la voie de l’administration d’un service public, elle finit par vouloir incarner une règle générale de l’action, impliquant des règles normatives qui dépassent de loin son champ d’application, imposant et transmettant par les rouages de la hiérarchie, des croyances et des comportements qu’elle n’a pas compétence à promouvoir ou interdire.

L’idéal du technocrate d’être le légitime détenteur d’une règle morale, au prétexte de sa position hiérarchique ne coule pas de source. Il se fait donc fort de pédagogie pour atteindre son but, pour tenter de justifier une certaine légitimité à ce qu’il pressent, dans son discours « meta-administratif », comme relevant d’un arbitraire. Sa vision des choses. Celle qui doit être partagée par tous.

C’est toujours dans ce chapitre n°4, que l’auteur s’épanche sur la disposition légale du droit de réserve des fonctionnaires, où il est dit :

Le principe de neutralité du service public interdit au fonctionnaire de faire de sa fonction l’instrument d’une propagande quelconque.

Une PROPAGANDE, c’est (selon le Centre National des Ressources Textuelles et Lexicales):

A/ Action psychologique qui met en œuvre tous les moyens d’informations pour propager une doctrine.

B/ Action qui a pour but de provoquer le succès d’une théorie, d’une idée, d’une œuvre, d’un homme en dehors de tout souci lucratif.

Un ensemble d’obligations morales (et non légales) imposées à autrui par une voie hiérarchique (moyen d’information = projet d’administration) peut-il être considéré comme la propagation d’une doctrine ?

Une DOCTRINE, c’est :

Ensemble de principes, d’énoncés, érigés ou non en système, traduisant une certaine conception de l’univers, de l’existence humaine, de la société, etc., et s’accompagnant volontiers, pour le domaine envisagé, de la formulation de modèles de pensée, de règles de conduites.

« Les principes qui doivent guider notre action« , à savoir les valeurs morales au nombre de 7 transmises dans le projet d’administration, ne sont-ils pas doctrinaires, des règles de conduite, des conceptions de l’existence humaine ?

Par ailleurs et dans le même chapitre, l’auteur dévoile son jugement, dans un paragraphe évoquant la responsabilité de l’ancienne majorité politique :

Les règles ne seront plus équivoques ou à géométrie variable.

Il convient de faire disparaître le spectre du favoritisme et de l’arbitraire grâce à des principes fondamentaux.

Les rapports sociaux ont parfois été marqués du sceau de la méfiance à Périgueux.

Ces jugements (non isolés dans le texte) concourent-ils à stigmatiser les manquements de l’ancienne majorité dans sa gestion administrative en la rendant responsable d’un état de faits condamné par la majorité actuelle ?

Ont-ils pour but de susciter le succès d’une théorie ou d’une idée, ou bien d’un homme ?

A travers ces deux exemples, le directeur général des services, rappelant le devoir légal de réserve des fonctionnaires, respecte-t-il pleinement son obligation de neutralité ?

Les différents éléments relevés ici nous permettent à notre sens de poser objectivement ces questions ou de susciter un débat. En revanche nous n’avons pas les réponses. Au-delà de l’opinion que chacun est en droit de se forger, seul le Tribunal Administratif aurait compétence à conclure.

:: Morale et Téléologie ::

En conclusion de la page d’introduction de son projet, l’auteur dévoile la finalité de son intention, à traduire par une théorie des Fins dernières de l’administration, à la recherche du dénouement d’un paradoxe principiel.

… la somme des intérêts individuels ne se confondra jamais avec l’intérêt général, qui est incarné par toute entité publique. C’est pour tenter de résoudre ce hiatus que ce projet vous est proposé.

Ce hiatus serait le péché originel, les marches que l’on descend 4 à 4 dans la théologie de Saint Augustin. Son projet se présente alors comme l’incarnation qui comble la distance originelle entre intérêts individuels et intérêt général, pas moins.
Et comme la distance se dissout par le mouvement, c’est une Marche, (suivre un chemin qui mène au but), de l’Ombre vers la Lumière, (de Darcos à Moyrand), à laquelle il est demandé aux fonctionnaires de se soumettre.
Ainsi, l’auteur du texte se présente dans cette Marche comme le Guide, le Berger, le Gardien, qui sait comment aller des profondeurs obscures de la Caverne à l’éclatante lumière de l’astre solaire.

Aux détracteurs de ce texte, nous répondons donc qu’il ne peut pas s’agir que d’un résumé de mémoire de Master, d’une reformulation de cours magistral d’école d’administration, ou d’un copié/collé de « Etre Chef de Service dans une Administration pour les Nuls ».

On ne peut que reconnaître une prétention à formuler une eschatologie administrative, qui, par la révélation des paroles du Guide, permet de sauver le fonctionnaire de son hiatus originel.

La présentation générale est finie. Pour les plus pressés, la lecture peut s’arrêter ici. Pour les autres, nous allons pénétrer plus avant dans ce texte, que l’on peut d’ores et déjà qualifier de Nouveau Testament Municipal, le bien nommé NTM.

:: Morale et symbolique ::

Le directeur général des services sait bien, en tant que berger, que pour suivre un chemin il ne faut pas s’en éloigner. C’est pourquoi tout commence par la Loi. Il débute donc son récit dans un élan messianique, l’exposé des Tables de la Loi, ce qu’il nomme « Les valeur essentielles qui fonde une action efficace ».
Il s’agira de compléter les « règles d’or du savoir être et du savoir-faire en groupe ». Elles sont au nombre de 12, comme les apôtres du Christ.

Toute morale a pour finalité la normativité de l’action. C’est pourquoi les grandes lois étant énoncées, l’auteur s’attache à définir par quels principes s’incarne sa parole, et quelles finalités, (objectifs), les fidèles doivent poursuivre dans leur action.

7 maximes, 7 finalités. 7 principes, 7 objectifs. A chaque jour suffit sa peine.
Car c’est aussi les 7 jours de la semaine. Ce fut le temps nécessaire à Dieu pour constituer l’Univers (compris le dimanche bien sur). Symbole d’un cycle complet, c’est la totalité de l’ordre moral. C’est aussi les 7 pétales de la Rose, le cycle lunaire (7×4), les 7 Fléaux et même la clef de l’Apocalypse, (sans oublier Blanche Neige et les 7 nains).
On le retrouve dans l’hexagramme du sceau de Salomon, les 7 emblèmes de Bouddha, les 7 portes de Thèbes, les 7 Hespérides… Et encore les 7 couleurs de l’arc en ciel, les 7 notes de la gamme diatonique, etc.

:: Les 7 grands principes du projet :: 

Bref, l’auteur, par ses 7 principes, s’inscrit dans la continuité d’une symbolique universelle, désignant la totalité, le mouvement accompli de toute cosmologie. Nous ne pouvons donc que reproduire in extenso les principes (archè) de ce cosmos administratif, pour comprendre la génèse de cet horizon ordonné.

1. La responsabilité

Définition de l’auteur:

C’est accepter de porter les projets qui nous sont confiés par les élus.

Embrasser une religion, c’est d’abord ce soumettre à l’élu. On se soumet, ou on se démet.
C’est un tiers exclu. Ou l’on est serviteur ou l’on est apostat.
Attention cependant. Cette occurrence du mot « responsabilité » n’est pas fréquente. Par allégorie, ce sens moderne se rapproche du sens ancien de responsable, (XIVe s.).

…c’est un terme de féodalité désignant l’homme ayant la charge à vie de payer à un seigneur la rente d’un fief ecclésiastique.

Ce n’est qu’au XVIIIe s. et XXe s. que le terme implique de rendre compte de ses actes, lié à l’initiative de décision.

Dans son acception morale, de maxime de l’action, l’auteur, selon notre lecture, explicite ce qu’il attend :
Assume tes actes et leurs conséquences, mais sache que ton supérieur (lui) te confère le droit à l’erreur. Ici l’imprécision est troublante. Car il n’y a pas de droit à l’erreur, errare humanum est, il n’y a que des erreurs. Le châtiment que le maître ou le supérieur décide ou non d’y associer, la punition de l’erreur, ne découle pas du droit tant qu’elle n’est pas qualifiée en tant que faute. (Ex. Si l’erreur a pour cause une négligence, c’est une faute).

Le premier principe de la soumission et de la servitude volontaire lui permet d’aborder le concept de liberté :

La sphère d’initiative et de liberté de chacun doit être respectée, ce qui ne signifie pas, bien au contraire l’absence de contrôle.

La liberté doit donc être contrôlée par celui qui possède la liberté de contrôle. Le contrôle impliquant la surveillance, ceci peut expliquer le nouveau dispositif de vidéo-surveillance au sein de la mairie. C’est un principe de liberté surveillée.
Attention ! Celui qui contrôle ne saurait être surveillé par ceux qui sont contrôlés. On peut donc penser que l’auteur s’appuie ici sur un ouvrage de référence en la matière : Surveiller et punir de Michel Foucault.

Incarnation de la norme dans l’action :
Rendre des comptes

2. L’écoute et le respect

Les modes de gouvernance dirigistes ne sont plus possibles ni souhaitables.

Comme par exemple muter sans avis préalable un professeur d’échecs compétent à l’animation scolaire du musée Vésuna à qui il est interdit d’en parler, même à ses proches !
En quoi cette décision n’est-elle pas dirigiste et en quoi devrait elle être frappée par le secret ?

Il ne s’agit pas de démocratie participative, mais il convient de tenir compte des avis exprimés…

L’auteur a raison. La démocratie participative ne peut prendre corps que si elle prend place dans un système électif, ce qui n’est pas le cas d’une administration. Il fait donc bien la différence entre administration et démocratie.
A part cela, dans l’écoute, la concertation, la prise en compte des avis tiers, la compréhension mutuelle, on s’y croirait. A tel point qu’oubliant ses propres mots il dit ailleurs au chapitre n°4 :

Enfin la mise en œuvre participative du projet d’administration constituera également un support de dialogue social.

Incarnation de la norme dans l’action :
Réunions régulières

3. L’exigence, l’ambition

Il faut poser des règles simples : dire ce que nous faisons et faire ce que nous disons.

Le respect entre les individus est la base de la vie en commun.

Celui qui définit le respect définit les bases de la vie en commun. Lourde tâche, rarement confiée dans l’histoire à un fonctionnaire territorial. C’est une innovation dont Aristote ne saurait rougir.

Incarnation de la norme dans l’action :
Réaliser des rapports d’activités et faire des tableaux de bord

4. La loyauté, la sincérité et la solidarité

Les sous-entendus, les menaces ou les intimidations témoignent de l’immaturité ou de la faiblesse.

Cette loyauté, en direction des élus et de sa hiérarchie, doit se retrouver pour tout membre de son équipe ou tout responsable, particulièrement en public.

L’indéfectible loyauté à la volonté de l’élu est donc la matérialisation de la soumission attendue dans le premier des 7 principes.

Incarnation de la norme dans l’action :
Renforcer et valoriser le dialogue social

5. Le courage

Au-delà d’être une valeur, le courage est une vertu individuelle.

C’est bien là la fonction d’un administrateur. Définir ce qui est vertueux ou ne l’est pas.

Il faut également avoir le courage de recadrer et de sanctionner à bon escient.

Aussi, ne pas savoir punir, (dialectique du maître et de l’esclave), est une forme de lâcheté.
Avoir le courage de châtier, c’est faire justice à ceux qui n’ont pas besoin de l’être.

Il n’y a pas de place dans une aussi grande structure pour l’arbitraire. Il n’y en a pas non plus pour la faiblesse.

Dans mon souvenir, même dans Ainsi parlait Zarathoustra les choses n’étaient pas aussi limpides.

Etre juste est une gageure, mais être courageux est possible.

Abandonnant l’idéal de justice, il vaut mieux s’en remettre à son surmoi.

Incarnation de la norme dans l’action :
Refondre les feuilles de notation

6. L’équité et la reconnaissance

Quand les règles sont claires et connues de tous, il est plus simple de justifier les décisions.

Il faut dire ce qui ne va pas, mais il faut aussi et surtout dire ce qui va.

Féliciter, remercier et transmettre les remerciements cela prend du temps, mais c’est indispensable.

Tu sauras user du bâton comme de la carotte, tu auras le courage de sanctionner et punir, mais dans ta sagesse, tu sauras aussi être magnanime et récompenser le bon comportement par ton remerciement. Impartial tu seras.

Ou encore :

Un geste d’humanité et de charité a parfois plus d’emprise sur l’esprit de l’homme qu’une action marquée du sceau de la violence et de la cruauté.

Nicolas Machiavel, Le Prince

Incarnation de la norme dans l’action :
Faciliter la mobilité, réviser le régime indemnitaire

7. La transparence

Motiver ses décisions ne suffit pas. Il faut donner accès à l’information.

L’information doit aussi être facilement compréhensible.

Les ordinateurs et les outils de communication prennent une place prépondérante dans notre vie professionnelle.

Mais attention ! Si la transparence est de rigueur dans l’organisation de l’information, le principe n°2 nous en rappelle les dangers dans la relation humaine :

Il faut savoir s’adapter à son interlocuteur mais ne pas prétendre non plus à l’absolue transparence.

C’est donc l’équilibre de la transparence relative qu’il faut rechercher. Aussi, comme la liberté, l’accès à l’information doit être surveillé et contrôlé.
Et là encore le Directeur semble connaître Le Prince :

Que pour être efficace il faut cacher ses intentions

Incarnation de la norme dans l’action :
Dématérialiser les procédures

:: De Descartes à Séguéla ::

Le reste du document s’applique à disposer techniquement des ces principes fondamentaux à toute action. Il ne sera pas détaillé ici. En revanche, retenons bien de quoi est constitué ce nouvel ordre moral qui va transcender la vie publique.

1. Tu seras responsable
2. Tu seras respectueux
3. Tu seras exigeant
4. Tu seras loyal
5. Tu seras courageux
6. Tu seras équitable
7. Tu seras transparent

Ces 7 commandements sont notre chance de nous racheter, de sortir de l’Enfer « d’avant » pour espérer joindre un Eden redécouvert. Il va de soi que l’auteur de ce Codex ne saurait contester qu’une seule de ces « valeurs » lui fait défaut. Sinon, il ne respecterait pas lui-même son propre principe n° 3.
C’est donc en toute logique qu’au-delà de l’ordre hiérarchique, donné à ses subordonnés de se soumettre à son œuvre morale, ces derniers peuvent avoir une confiance aveugle en leur nouveau directeur, de conscience (incluse).
Et nous pauvres pécheurs, si mal administrés depuis tant d’années, nous ne pouvons que nous féliciter de ce nouvel ordre moral, délivrant un service public des fers la décadence, du stupre et de la luxure.

Ils étaient fous ils seront responsables, délictueux et maintenant respectueux, autrefois laxistes et aujourd’hui exigeants, perfides devenus loyaux, des pleutres transformés par le courage, des êtres léonins promis à l’équité, dans l’orbe d’une transparence née de l’opacité.

Dans le jeu des contraires et de la cosmogonie, la nuit est première, fondamentale et originelle. Le jour en survient comme unique condition de la délivrance et du salut de l’âme.
La mise en scène de l’avenir meilleur, la Terre Promise, n’est possible qu’à partir d’un désert, de la non fertilité et d’une terre sans eau.

C’est pourquoi la probable doctrine développée pour l’administration périgourdine s’appuie nécessairement sur un passé obscur, mauvais, inefficace, martelé comme tel en permanence, et sous-jacent à tout ce qui va changer, nous transportant vers des jours ne pouvant qu’être meilleurs.
En permanence insuffler des raisons d’espérer, à moins de sombrer dans le désespoir ; c’est une règle d’airain celle-là.

Cette scolastique laïque, sous couvert de se présenter comme un art d’administrer, (management ou « ma nage ment » pour Jacques Lacan), se maquillant d’anglicismes conformes à l’esprit provincial de paraître à la mode, puise en réalité dans ses racines symboliques et religieuses, morales et coercitives, la justification de ses principes.

Ainsi, avec ce nouveau corpus doctrinaire sous le bras, les différents chefs de services sont ordonnés en catéchumènes de circonstance, dociles apôtres devant colporter la parole semi-évangélique de l’administrateur en chef.

Il n’y a rien de tel que simuler le cartésianisme, de faire croire au discours de la méthode ou aux règles pour la direction de l’esprit, afin, en réalité, d’adapter le comportement humain à sa propre volonté et le soumettre à son pouvoir. De même, il n’y a rien de mieux, pour qu’autrui agisse dans notre propre intérêt, que de le convaincre qu’il agit pour l’intérêt général. Ou bien que pour s’assurer sa servitude, on le persuade d’agir selon son propre libre arbitre.

Pourquoi un tel déploiement rhétorique ? Après tout, les « valeurs » édictées sembleraient consensuelles et devraient pouvoir trouver approbation sans contrainte et sans la musique maligne de la persuasion.
Car derrière la liberté la surveillance, derrière le courage la sanction, derrière la transparence le contrôle de l’information, derrière l’équité la pyramide hiérarchique, derrière la loyauté l’obligation mécanique, derrière l’écoute le renseignement, derrière la responsabilité la culpabilité. Et enfin derrière ce texte, l’ordre intimé de l’obéissance ou à défaut le blâme. Tout est dans le texte.

Mais gardons à l’esprit que le pêché de la religion est de vouloir prendre la place de Dieu.