La vigile de la Saint Jean

Allez, c’est décidé. Cet été, ruedelachouette lâche la politique et ses avanies. Tout ?
Non, certains dossiers restent à suivre de près. Il y aura bientôt du nouveau sur la formation rocambolesque de la société d’économie mixte dont l’aspirateur à subventions aiguise des appétits d’intérêts très particuliers.

Mais quand même, il est temps de souffler ; nous déclarons la trêve estivale et gloire à la transhumance vacancière de nos édiles qui ne sauraient se déplaire, après tant d’années à prier la sacro-sainte Alternance, (au tour des autres de soigner leurs offrandes), de migrer enfin de la serviette de bain à Saint Georges de Didonne au transat de la plage de Pontaillac.

A la place, cela a du se sentir depuis quelques temps, on se penchera sur l’histoire de Périgueux, comme ça, en flânant. Que l’on nous permette d’annoncer la couleur. Point d’exposé magistral, d’empilements de dates, de compilations absconses. Des histoires plutôt, piochées au hasard des rencontres, qui font le sel de la ville ou sa tendance à suivre le courant général d’une époque.
En somme nous essaierons de partager au mieux ces choses, sans se passer d’une certaine subjectivité dans l’interprétation parfois, que nous mentionnerons toujours. Pas facile de rester léger tout en étant exact, précis mais sans lasser. Nous verrons bien.
Dans tous les cas, nous n’alourdirons pas la lecture de notes, de commentaires, de références et autres nécessités méthodiques et universitaires. En revanche et pour la suite, nous tiendrons à disposition sur demande, l’ensemble de la bibliographie et les textes de soubassements aux récits.

Car s’il est vrai que nous n’avons pas toujours été dans une démocratie pacifique et clientéliste, cumularde et vénale, nous n’avons pas toujours ignoré les liens étroits entre notre passé et notre devenir, ou plutôt celui des générations futures. Et au fond, les histoires qui ont fait cette ville sont un peu ce que nous sommes, ou ne sommes plus aujourd’hui.

La première histoire que nous allons essayer d’aborder est celle de la tradition festive qui habita et anima la ville durant des centaines d’années, qu’elle soit institutionnelle ou spontanée. Car ce qui nous semble être des fêtes aujourd’hui aurait, à certaines époques, pu paraître bien falot et insipide. Qu’il s’agisse de notre Carnaval ou du feu d’artifice du 14 juillet, du 15 aout ou du concours de la Truffe, la fête et les évènements publics dit de loisir, culturels ou oisifs, n’ont plus l’envergure et la spontanéité que l’on put attendre, même depuis quelques dizaines d’années.

Certains nous le rappellent souvent, à l’apéro, sur le marché. Nous ne l’oublions pas, en ces jours où mettre une table dehors nécessite une autorisation municipale, où la police déboule après 22h00 parce que la joie de la rue couvre le jingle de TF1, où la ville s’éteint avec le soleil, et quand bien même. Les marchés de nuit sont là pour nous faire acheter, sur fond de Barbapapa et musique d’ascenseur, des didgeridoos chinois et des sabots coréens.

Oui, cet espace public que nous ne pouvons plus occuper sans un formulaire administratif, cet espace qui de toute façon appartient aux voitures, cet espace dont on pleure l’absence de spontanéité et de vie mais qui dérange dès qu’il s’anime ; cet espace enfin, qui n’est plus destiné qu’à la consommation ordinaire dans le « carré » d’un serveur. Cet espace qui fut le notre pour partager et échanger, devient par le fer de la contrainte et l’incitation à la division, un espace compacté, hyper administré, qui finit par se vider de sa raison d’être.

Nous n’allons pas passer en revue l’ensemble des fêtes d’une année, il y en a trop. Il doit même y en avoir d’assez ennuyeuses. On remue dans le chapeau au hasard et on en pioche une.

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La vigile de la Saint Jean

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Nous sommes au début du XIV°s., la guerre de 100 ans arrive et la peste ravagera bientôt l’Europe. La monarchie féodale s’éteint lentement, annonçant l’absolutisme qui conduira à la Révolution, tandis que la Renaissance paraît encore si loin.
Les finances n’y sont pas, les disettes sont courantes quand les hivers sont trop rudes, comme trop souvent.
Les citoyens sont regroupés derrière les remparts du Puy Saint Front mais les ponts-levis et les herses sont levés. La ville grouille d’une intense activité pour le jour de la Saint Jean et la fête qui se prépare. Le terme même de vigile, au féminin, désigne une veille, ou veillée de grande fête religieuse. Cette fête sera place de la Clautre et n’est pas comme les autres. La place de la Clautre est très différente d’aujourd’hui. Tout s’y passe ou presque, des liturgies de plein air aux exécutions capitales, elle est le poumon économique et commercial de la ville, Cité comprise.

Elle est la place la plus imposante alors, car la place du Coderc, dédiée aux évènements civils et politiques, est bien plus modeste. Ne serait-ce que parce que le Consulat, l’ancienne maison de ville, occupe déjà un vaste espace, au-delà de la rue de la Sagesse. La place du Coderc reçoit aussi ses fêtes, comme celle du Mardi Gras, ou le Baco, la Charité du Mardi Lardier. Elle est inscrite au Registre des Charités, compte spécial dédié à une distribution de nourriture à l’attention de ceux qui en manquent, y compris à l’extérieur de la ville. D’ailleurs tout le monde y est invité et durant les années de disette, plusieurs milliers de personnes accourent, jusqu’à 4400. Autrement dit, la population de la ville pouvait presque doubler pour l’occasion.

Mais attention, cela reste une fête. En 1323 par exemple, les consuls ont commandé 74 porcs ! A la louche plus de 7 tonnes de viande pour laquelle il suffit d’imaginer une quantité de vin lui faisant honneur. Le clou de la fête, en ces temps festifs et débridés, était la fameuse Course de Femmes, dont nous aurons l’occasion de reparler et qui vaut un chapitre entier, sinon un détour prolongé.

Bref, revenus sur la place de la Clautre, il faut imaginer une quantité incroyable de commerces en rez-de-chaussées, étroits et combles, tous ouverts. Les bâtiments s’élèvent face à la cathédrale et lui sont accrochés. En ce jour la porte de la Gramelha entre Saint Front et la place n’a vu aucun rite d’expiation avant l’exécution d’un condamné à mort, ou aux sévices. Son nom de « larmes et de lamentations », elle ne le porte que trop bien, voyant sous son arceau les hommes implorer le pardon divin alors que les magistrats de la ville ont décidé leur trépas. Mais ce n’est pas le jour.

Bien qu’étant une artère importante, une des plus importantes de la ville, la rue Taillefer est deux à trois fois plus étroite qu’aujourd’hui. Et puis surtout il y a une imposante fontaine au-dessus de laquelle un orme déploie son ombre. Cette fontaine est l’unique de la ville et depuis longtemps, aussi longtemps qu’on se souvienne, elle est sacrée. Elle fait l’objet d’une vénération populaire et son eau est honorée tous les ans à la Saint Jean.
On perçoit aisément son origine païenne et la tolérance dont le chapitre de Saint Front fait preuve pour laisser cette fête se dérouler au pied de la cathédrale. Pourvu qu’il ne soit pas envahissant, même le paganisme avait encore droit de cité. Car pour la fête du printemps, au jour le plus long, il n’y avait rien de plus sacré que l’eau, détentrice capricieuse de la fertilité et des récoltes, source de la vie et condition de l’existence.

Pour l’occasion, la place est nettoyée consciencieusement et un mai est planté sur la fontaine. Cortèges, processions, veillées de chants, musiques et baladins, concours de poèmes agrestes, tout y est. Mais le point d’orgue de la fête, ce que tout le monde attend, c’est cette sorte de carnaval. Le Puy Saint Front est alors divisé en 7 quartiers, non par couches sociales, tout le monde est encore mélangé ; ce n’est que plus tard que Bourgeois et Messieurs voudront s’extraire de la populasse. Il s’agit de quartiers, des « gâches », qui sont autant de zones de guet, de tours et de portes fortifiées. La capacité à résister aux attaques et aux sièges est une nécessité. A la moindre faille, le comte du Périgord envahirait la ville, ou qui sait les anglais, ou pis encore les deux ensembles.

Cette fête de printemps, avec cette forme de carnaval, est l’occasion de la dérision et d’inverser les rôles, alors qu’un représentant de quartier se costume en grande pompe pour incarner quelques heures un personnage burlesque de notabilité. Nous avons ainsi une fine équipe, rassemblée sur la fontaine pour le temps de la cérémonie, qui se compose des personnages suivants :

Le Roi du Pont
L’Empereur de Verdu
Le Duc de la Limogeanne et de l’Aiguillerie
Le Marquis des Rues Neuves
L’Abbé de Saint Silain

Et ainsi de suite, le procédé se décline à l’envie.
Cette fête traditionnelle s’est perdue dans les âges, l’eau est devenue banale, bien qu’autant précieuse, la fontaine a été détruite, puis reconstruite, puis détruite définitivement. L’arbre a été arraché bien sur, la Gramelha rasée par l’architecte Paul Abadie et pour le jour de carnaval (entre l’Epiphanie et le Carême), on a préféré l’hiver au solstice d’été (Bacchanales) , la crémation de Pétassou, les autos-tampons et les jets de mousse à raser. Enfin, on a fait de cette place un parking, en lui concédant toutefois son marché, ininterrompu depuis sept siècles.

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Il y a pourtant eu des traditions à la fin du XIX°s. et au début du XX°s, qui font penser à des réminiscences, des atavismes populaires, dans le besoin de railler les notables, les rangs et les autorités. Là nous quittons les sentiers de l’histoire et laissons libre cours à la comparaison poétique et à l’imagination.

Il suffit d’observer la tradition en Rues Neuves, (celles qui n’existent plus), d’élire à grands coups de chopines un maire, un notable coloré et caricaturé. Là nous ne parlons pas de Jean Mourgoux, le premier maire de ces Rues Neuves qui se battit dans les années 1880 pour que le maire officiel n’oublie pas de raccorder le quartier, déjà déshérité, au réseau d’eau potable.

Et encore quoique. Qu’allait-il faire, sur sa chaise à porteur, soutenue par des gros bras, suivi par un cortège de joyeux drilles, autour de l’arbre de la Liberté place de l’hôtel de ville, tous les 14 juillet, en sonnant comme un ahuri dans sa trompe de chiffonnier ?

A ce propos, son « mandat » était renouvelé chaque année, comme naguère les consuls, précisément à la fête de la Saint Jean, autour d’un grand feu que l’on finissait vite par être incapable de sauter.

Plus près de nous, il reste quelques images.

Ici c’est l’Empereur des Rues Neuves, Jean Larue, qui n’est pas sans rappeler le Marquis des Rues Neuves du XIV°s.

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Certes, le costume n’y est que peu dicible et seule la main est univoque. Pour autant, on sent bien dans le regard une fierté digne des plus grands empereurs !

Avec le Général Justin, Commandant des Turcos de la Rue Neuve, on se rapproche du but. Et si les références ne vont plus vers une noblesse discrète depuis longtemps, c’est au rang militaire que l’on fait référence.

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Sabre au clair nous montre-t-il. Oh pas pour la guerre, c’est sur, mais pour écluser quelques verres c’est probable. Il n’y a peut-être aucun lien mais peu importe, nous étions sortis de l’histoire. Encore que l’histoire des mentalités est constituée de résurgences étonnantes parfois.

Mais nous sommes le 21 juin. Les restaurateurs et les cafetiers s’activent depuis tôt ce matin pour nous organiser une belle fête de la musique. La municipalité a publié le plan des animations musicales et des concerts, hiérarchisant aussi le niveau sonore prévu, ainsi que le planning et les horaires de passages des musiciens. Pour la place de la Clautre, les réjouissances sont les suivantes :

Sa Nou Mem | sega – reggae, 20 h
Ça et Là | maloya – traditionnel électro acoustique, 21 h30
Cyl Vibration | reggae – ragga, 22 h30
Ras Kh | dub électro, 23 h