Tours de guets en Périgord, un réseau de communication médiéval

Je viens de finir la lecture d’un article étonnant sur les dispositifs de surveillance et de communication en Périgord durant la période médiévale (XIII, XIV), les tours de guets. La répartition de ces tours formait un réseau de communication permettant d’échanger des informations en quelques minutes sur des distance conséquentes. En voici un bref résumé.

Bulletin de la Société Historique et Archéologique du Périgord, 1989.
Un dispositif de protection territoriale et de défense des populations rurales en Périgord au XIIIème siècle.
Par Bernard Fournioux, à la mémoire du professeur Charles Higounet

France – Angleterre avant l’invention du rugby

Avant le début de la guerre de 100 ans (1337-1453), Plantagenêt et Capétiens sont au cœur de rivalités politiques et territoriales importantes. Entre 1250 et 1312, les seigneuries périgordes sont un des enjeux géopolitiques entre les deux dynasties.

Le comte du Périgord établi au château de Montignac était vassal-lige d’Alphonse de Poitiers (1220-1271), celui qui accompagna la grande Blanche de Castille (1188-1252) ((Voir l’excellente biographie de Régine Pernoud La reine Blanche; Albin Michel 1972)) vers le Styx et qui fut régent du royaume de France en attendant le retour de Louis IX (1214-1270) des Croisades.

Saint Louis avait cédé la suzeraineté à Henri III (Plantagenet), lors du traité de Paris en 1259, du Périgord (Quercy, Limousin, Agenais, Saintonge, Guyenne), en échange de la vassalité anglaise. Ce traité était censé mettre fin à ce que certains appellent la 1ère guerre de 100 ans, suivant le mariage d’Aliénor d’Aquitaine et Henri II Plantagenêt en 1154.

Tour du Breuil

N’étant rien de plus incertain qu’un accord de paix franco-anglais, le Périgord se trouva être le théâtre de l’impossible équation.

Les tours de guet du château de Montignac

C’est dans ce contexte que l’auteur développe son article sur les tours de guet, le plus important réseau de communication (aérien et codé) développé jusqu’alors.

Parmi un minimum de 14 tours, 4 demeurent debout, celles de la Vermondie, du Breuil, de Deffeix et du Jaillieix. Sur une quinzaine de kilomètres, le dispositif verrouillait les principales voies de communications. Les tours formaient la ligne de défense occidentale de la châtellerie de Montignac.

Un panel d’informations protéiformes: 36 15 Archambaud

Les modes de communications étaient divers. La transmission d’information pouvait s’effectuer avec des bannières, des instruments sonores comme à Périgueux, (olifan, trompe métallique), ou le feu pour la nuit (faro) et la fumée le jour (fumi). L’ensemble du dispositif, jusqu’à la tour signal de Montignac, était un principe ancien et connu remontant jusqu’à l’antiquité.

La souplesse des modes de transmissions utilisés nous rapproche donc d’un système multimédia reposant sur l’ouïe ou la vue. Il serait intéressant d’en savoir plus sur le codage des signaux dont on peut se demander jusqu’où était poussée la complexité syntaxique et sémantique.

Observer, transmettre, agir: bases du renseignement militaire

L’échange d’information nécessitait un dispositif des tours à vue réparties en des points stratégiques. Le réseau permettait ainsi un échange d’informations à grande vitesse. Ce maillage d’observation et de communications était très efficace, puisqu’en n’importe quel point de celui-ci il fallait entre 10 et 15 minutes pour informer Montignac.

Le test fut réalisé en 1982 par le 5ème Régiment de Chasseurs de Périgueux.

Architecture et topologie d’un réseau: du heaume au hub

Les réseaux de communication informatique possèdent des topologies en nombre restreint [Topologie de réseau | Wikipédia]. Il y a ainsi quelques types de réseaux définis en fonction de leur structure.

Dans ce réseau médiéval, la première chose à considérer est le statut de propagation de l’information. En l’occurrence l’information envoyée circule point à point, n’étant directement délivrée à l’ensemble des unités.

En suivant, cette information est centralisée vers un concentrateur, (hub), la tour de Montignac. Particularité historique, il semble que cette information n’était prévue que pour être montante, des tours vers Montignac, répondant à des besoins contextuels.

Les tours de guet ne forment pas un réseau très souple. La défaillance d’un nœud entraine la paralysie de tout ou partie de l’ensemble du dispositif. Il se rapproche en cela d’une topologie en arbre:

Typologie de réseau en arbre | Wikipédia

En effet, on voit que des tours n°6 et n°2 entrainent ou la paralysie complète de toute la partie occidentale (la plus importante) ou bien la scission en deux sous réseaux.  Les tours n°6 et n°2 ont donc le statut des deux intermédiaires du schéma ci-dessus. De même, une défection de la tour n°3 entraine l’inactivité de 90% du réseau.

En terme d’architecture réseau stricto sensu, le résultat est rigide, voire fragile. Une simple attaque de spam sur la tour n°3, surabondance de fumée ou une agression à la Vuvuzela (dans le cas des trompes ou olifans) aurait immobilisé le système de défense.

Plaisanterie mise à part, la prouesse d’un tel réseau n’est pas amoindrie par son architecture en l’espèce. Une analyse minutieuse du terrain a été nécessaire pour assurer la transmission de l’information.

Une science élevée de la topographie

Comme l’indiquent les coupes ci-dessous, la topographie était rigoureusement exploitée

Assurer la co-visibilité en sélectionnant soigneusement les points hauts, un travail de longue haleine. L’élaboration de ce réseau étendu sur des dizaines de kilomètres devait nécessiter une vue d’ensemble assez remarquable pour la sélection des points hauts.

ctrl + alt + suppr « Castillon la Bataille »

On s’arrête là pour cette brève présentation subjective. Pour plus d’informations, n’hésitez pas à lire l’article, il est passionnant.