Débat sur l’identité ultra nationale

On aime à dire aujourd’hui que le débat sur l’identité nationale dérape. Qu’il dérape vers des relents xénophobes comme par le maire de Gussainville, ou bien vers la démocratie helvétique et son interdiction des minarets. Peu importe pour Jean-François Copé, pour qui tout cela est finalement sain, au nom du principe de cocotte minute. Pour ce dernier c’est un « gadget », pour d’autres il sera important d’imposer la pratique de la Marseillaise, non en cours de chant, mais plutôt en révérence à la Nation ; un devoir civique pour les jeunes générations.

D’un côté Jean-Pierre Raffarin a stigmatisé les réflexions de comptoir, de l’autre les minarets ont été réduits à leur dimension urbaine par Eric Besson. Pour autant la ligne politique de l’UMP n’est pas claire. De son côté Xavier Bertrand ne les juge pas indispensables, (sinon désirables poliment exprimé) et de l’autre Christian Estrosi n’en veut carrément pas à Nice, loin de ramer à contre courant du FN local. Oui il faut l’assumer, le minaret est une dénaturation du pays, en quelque sorte aussi de l’identité comme cela est repris par Frédéric Lefebvre. Car il y a derrière l’idée que l’identité est quasiment naturelle, naturellement héréditaire autant que culturelle. Un vieux thème encore issu de l’origine des races, renouvelé récemment par la théorie sarkozienne des gênes de l’homosexualité et de la déviance sexuelle.

Cela étant, le chef de l’Etat dans sa tribune du Monde a entériné la réalité de ces questions au sein du débat sur l’identité nationale. Entre la non ostentation religieuse et le droit de l’urbanisme qui n’interdit nullement ce genre d’ouvrage, la question est par définition dans une problématique d’architecture religieuse. La défense de la démocratie directe helvète et la sacralisation de la souveraineté du suffrage présentent le défaut de faire resurgir le référendum de 2005 et sa dénaturation parlementaire, ainsi qu’une obsession française pour la représentativité. Légitimer le vote suisse, c’est justifier que la loi ordinaire s’impose aux conventions internationales, ce qui est heureusement une aberration, fut-elle présidentielle.

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Ajoutant à cela un projet de loi UMP sur l’interdiction des drapeaux non français lors des mariages (dont Christian Estrosi se fait encore le relai du Front National);  ainsi qu’un sondage national révélant la réticence massive des français envers les minarets, l’ensemble du débat se trouve encastré dans une thématique frontiste qui ne peut qu’enthousiasmer ses dirigeants. Bien loin de la question identitaire, la symbolique prend le pas sur le débat de raison en s’attachant à considérer la partie pour le tout, ici les profiteurs basanés de la République, là les minarets et par ici la burqa.

L’évolution de la situation est remarquable. Personne n’a vraiment été dupe de la manœuvre politique qu’était censée permettre ce débat. L’opportunité du débat identitaire ne se comprend pour l’UMP qu’en contrepoint de la politique migratoire, comme en témoigne le questionnaire envoyé aux préfectures. L’enjeu de la communication était de créer l’amalgame entre d’une part le français, (sol ou sang) et de l’autre l’étranger, étant nécessairement migrant, (licite ou non).

Ce débat conduisait tranquillement d’une part à justifier l’actuelle politique migratoire du ministère de l’immigration et de l’identité, de l’autre à envoyer un signal fort à l’électorat frontiste qui avait rejoint le candidat Sarkozy lors de la présidentielle. Régionales ou pas, il est nécessaire de conserver cet électorat pour un parti de premier tour qui fait le plein des voix d’entrée de jeu ou presque.

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En lieu et place d’un débat sur l’identité nationale, in fine, nous avons débattu de politique migratoire et de gestion des flux (humains certes mais des flux). En interne, nous nous demandons aujourd’hui s’il faut réformer le code de l’urbanisme pour interdire les minarets. Et puis de l’identité nous avons glissé de la migration et des minarets vers la question des arabes. Au fond, ce débat qui se voulait neutre et tourné vers le génie français se trouve à écouter les doléances politiques ou populaires contre la culture franco-arabe et l’appétit supposé de l’Islam.

Ils brandissent leurs drapeaux contre les symboles républicains, ils veulent construire des minarets, ils sifflent la marseillaise et sacrilège, ils célèbrent la victoire de l’équipe de foot d’Algérie sur les Champs Elysées. Car c’est quand il y en a beaucoup qu’ils posent des problèmes les auvergnats. Voilà au fond le cri du cœur qui commence à émerger du débat sur l’identité nationale. En témoigne le site du mirador de l’immigration et du drapeau français:

 La France est devenue une colonie de l’Afrique de façon irrémédiable

C‘est défendre son identité comme le font les Suisses en refusant le suicide de la Nation provoqué par une immigration qui ne veut pas s’intégrer mais veut nous imposer ses mœurs : burqa, polygamie, minarets, pseudo alibi de la religion et qui nous agresse

Eric Besson tente désespérément de le camoufler sous le tapis, voyant sa méthode mise en cause par son propre camp, Nicolas Sarkozy se pose en chroniqueur de Courrier International, évite de se rendre au débat pour qu’il ne l’atteigne et savamment, Jean-François Copé souffle sur les braises politiques de cette dérive dont il ne peut que profiter en libérant tout le ressenti anti-arabe du militant UMP de base. L’attitude du FN en dit long sur le sujet, se réjouissant du phénomène et ne pouvant qu’applaudir des deux mains.

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Le ministère de l’immigration devait donc être le mirador de la France contre les invasions d’étrangers et le débat sur l’identité nationale devait cimenter l’édifice. Mais dans une métaphore de la ligne Maginot, le ministre Besson est débordé par l’intérieur. Ce que révèle ce débat, c’est qu’il ne suffit pas pour être français d’avoir la nationalité française. Pour reprendre le terme de Jean-Ftançois Copé, ce qu’ »exige » cette nationalité c’est au-delà du droit ou des valeurs historiques, être de préférence blanc, (jamais démenti jusqu’à extinction du délit de faciès), chrétien si l’on a embrassé une religion (sinon laïc mais personne n’est vraiment d’accord sur la signification), parler uniquement le français sinon autre par exotisme régional, revendiquer des droits de l’Homme en boucle dont les carences sont systématiquement dénoncées et condamnées par le droit européen.
Pour les autres, c’est embrasser cette identité ou retourner chez soi, même si ce « chez soi » est juridiquement la France peu importe, il ne l’est pas politiquement.

Il n’y a pas si longtemps, on parlait encore de lepénisation des esprits, ce que le leader frontiste doit savourer aujourd’hui, dans un contexte de récession économique et sociale rarement favorable à l’altruisme identitaire. Cette victoire du nationalisme extrême ne s’est pas traduite dans les urnes pour le Front National, sauf en accédant au second tour de la présidentielle de 2002. En revanche, il a autant conquis une partie de la droite traditionnelle que cette dernière ne l’a accueilli pour des raisons électorales.

Nous étions pourtant prévenus que la bataille serait celle des idées, moins des urnes au fond pour un courant qui n’a jamais eu les moyens de l’emporter démocratiquement. Mais c’est pourtant la plus grande victoire de l’ultra nationalisme que d’avoir su distiller au sein de la droite classique un courant qui a amené à l’intégrer pour former aujourd’hui le national-sarkozysme.

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Le grand défi de la politique du chef de l’Etat en matière d’absorption des thèses ultra-nationalistes, c’est de les rendre compatibles avec la Constitution, ce qu’elles ne sont pas par exemple avec la préférence nationale et qui condamnerait toute loi trop explicitement xénophobe et discriminatoire envers une minorité. Notez, cette Constitution est déjà violée par le sort réservé aux minorités nomades sans même accès au droit de vote ou à une éducation élémentaire. Alors après, tout…devient possible!
Ce qui étonne malgré tout, c’est qu’un homme aussi intelligent rusé qu’Eric Besson, feigne de découvrir et refuse d’assumer qu’il est bel et bien le chef du ministère de l’électorat frontiste.

Au fond ce débat sur l’identité nationale ne dérape pas. Il va là où, tel qu’il a été formulé et telle qu’était sa finalité, il était destiné à aller depuis l’origine. Fini de jouer avec un onanisme républicain sur fond de fanfares et majorettes si chères à nos campagnes bucoliques. Ce que les initiateurs de ce débat n’arrivent plus à contrôler, c’est le cri de haine qui monte. Ce débat n’est victime que de son succès.

Réforme des collectivités: le projet de loi

Sujet du jour : Le projet de loi sur la réforme des collectivités territoriales.
Désolé. Le but n’est pas d’assombrir vos vacances, loin s’en faut.
Pour autant, ce projet de loi qui sera débattu normalement à partir de septembre, modifiera sensiblement nos habitudes électorales. Autrement dit, il touche directement aux usages de la démocratie.

A lire à la plage :
Le projet de loi en pdf
Le rapport du PS sur le projet en pdf
Le courrier des maires pour la technique
Elus s’exprimant via Dailymotion

Dans ses grandes lignes, ce projet vise à réduire sur la base du volontariat le morcellement communal, à achever la carte de l’intercommunalité, à modifier le mode de désignation des représentants intercommunaux, à créer un échelon supérieur se substituant aux autres, (la Métropole), à renforcer le statut des élus, (indemnités, retraite, formation), à créer des représentants uniques pour les Régions et les Départements.

:: Amélioration ou dépeçage des territoires ? ::
Porté par le Président Sarkozy, le projet est présenté comme une optimisation, une rationalisation des structures qui administrent les territoires dans le cadre de la République décentralisée.
En face, ses détracteurs, au premier rang desquels le Parti Socialiste, affirment que ce projet de loi est en réalité une manœuvre politique pour affaiblir des dirigeants socialistes qui détiennent la majorité des territoires.
Aussi, il s’agirait moins d’une refonte des institutions pour qu’elles fonctionnent mieux, que d’une redistribution des cartes électorales à l’avantage de l’UMP.

Car la réduction du nombre d’élus, sous couvert d’économies dénoncées comme marginales pour le contribuable, serait un coup politique contre le parti socialiste. De même, la concentration des échelons et leur regroupement serait à l’avantage électoral de la Droite contre la Gauche. Enfin, le gouvernement est accusé de recentraliser le pouvoir, tout en se défaussant de ses missions régaliennes, via un transfert de compétences traduit par des charges non compensées par l’Etat. L’UMP nie en bloc?

En outre, cette loi programmerait l’extinction des départements. C’est un point politique et électoral majeur si l’on s’en tient à l’analyse, par exemple, du député de la Dordogne Daniel Garrigue sur son blog:

…dans un département comme la Dordogne, c’est finalement sur cette élection (ndlr cantonale ) que se jouent beaucoup les résultats des autres élections.

Si l’on pressent comment les compétences territoriales pourront être éclaircies, en revanche, les mécanismes électoraux et les stratégies politiques seront à expliciter.

:: Cohabitation Etat / Territoires ::
Les débats suscités par ce projet de loi sont révélateurs d’une situation bicéphale. La décentralisation et les options électorales des français ont conduit à une forme de cohabitation entre d’une part un pouvoir national et étatique tenu par la Droite, et des pouvoirs territoriaux et locaux tenus par la Gauche. Et au milieu seraient l’Assemblée et le Sénat en chambres de résonance.

Alors que tous se sont attelés à éviter les incohérences générées par la cohabitation entre le Président de la République et le gouvernement, voilà que la décentralisation met au jour un conflit ouvert entre l’Etat et les territoires par le jeu des rivalités politiques.

On ne sait dire si le parti socialiste anticipe déjà ses futures défaites électorales ou si réellement ce projet de loi est plus stratégique que politique au sens premier. La déliquescence du PS et le goût pour la tactique politique du Président inclineraient à chercher un moyen terme.
Dans tous les cas, il n’apporte aucune amélioration au cumul des mandats, sinon un vote « deux en un », permettant de regrouper deux mandats sous un seul scrutin.

Il renforcerait le statut des élus locaux pour les petites communes, ce qui est nécessaire, tout en garantissant à ceux qui s’engraissent déjà de continuer à le faire.
Quant au mode de désignation des représentants intercommunaux, il ne serait toujours pas au suffrage universel direct, mais une résultante mécanique des élections municipales.

La situation de quasi monopole des deux partis de gouvernement les incite à partager parfois des intérêts bien compris, et ce bien au-delà des divergences affichées. La commission sénatoriale chargée d’étudier la réforme indiquait un cumul moyen de 2.89 mandats par sénateur, tous bords confondus.

:: La démocratie de marché :: 
Au final, les territoires s’adaptent aux lois du Marché. La tendance générale est à la fusion, afin de produire des entités administratives dont l’importance du volume leur assure la capacité d’investissement nécessaire à leur développement.
Bien que visant officiellement la pérennité d’un service public, cette logique d’accroissement d’un côté et de raréfaction de l’autre, s’appuie sur des principes économiques. On pourrait douter de la promesse de dividendes démocratiques dans un jeu de somme nulle.

Dans tous les cas, les querelles politiques démontrent avec vigueur comment les territoires sont devenus un marché de la démocratie. Nicolas Sarkozy est accusé de fausser les règles de la concurrence dans cette démocratie de marché. Lui répond que c’est uniquement par le jeu des fusions / acquisitions que les territoires seront compétitifs.

La situation est piquante et nous assumons qu’il puisse s’agir d’une pure vue de l’esprit.
D’un côté la décentralisation est une féodalisation du territoire lorsque les représentants utilisent leurs compétences pour développer des fiefs politico-financiers. Des formes nouvelles de vassalité, de liens, d’usages, d’échanges, ont favorisé l’émergence de bastides politiques. Dans ces cas là, ce qui relève de l’élection, c’est-à-dire une fonction démocratique sacralisée à outrance, se trouve subordonné à la qualité des réseaux territoriaux, qu’ils fussent politiques, économiques, ou relevant de sociétés discrètes parfois.
D’un autre côté, c’est la logique de concentration à l’œuvre dans le capitalisme qui, sous couvert de rationaliser une organisation territoriale déficiente, serait le Cheval de Troie des territoires. Confronté au casse-tête des baronnies, Nicolas Sarkozy commençant par réduire le nombre des élus qui lui sont opposés, espérerait la faillite des autres en agglomérant les territoires. D’abord la fusion, ensuite l’acquisition.

:: Les parts de marché de la démocratie ::
Les chasseurs de tête de l’entreprise UMP ont déstabilisé les clivages en débauchant quelques cadres de l’entreprise Socialiste. Cette dernière s’annonce en restructuration et son business model est dénoncé par certains comme conduisant à la liquidation. L’entreprise a d’ailleurs perdu des parts de marché lors des élections européennes et son offre ne correspond plus depuis 14 ans à la demande nationale. Pour autant, elle s’appuie sur des actifs solides au niveau territorial, un marché que la concurrence lui conteste aujourd’hui.

Mais l’entreprise Socialiste réfute, s’appuyant sur un Code Général des Collectivités Territoriales faisant office de Code des Marchés Publics de la démocratie. Il reviendra au Sénat, pour l’occasion dans le rôle d’un Tribunal Administratif sinon un Tribunal de Commerce c’est selon, de rendre son avis.
L’entreprise UMP interjettera-t-elle appel si elle se voit déboutée pour abus de position dominante et concurrence déloyale ?

Nous le verrons plus tard. Pour l’heure, il est assuré au consommateur-électeur que la modification des règles du marché lui sera favorable. Son pouvoir d’achat électoral serait garanti par une baisse des couts de production de l’administration.

Mais attention à la titrisation abusive du vote.