Communicants et journalistes, un même métier: l’information

A votre avis, quel trimestriel local de 36 pages tire à la volée 25 000 exemplaires, quadrichromie comprise, en embarquant 20% de publicités ?

Un journal d’information a n’en pas douter, mais avec la particularité d’avoir un seul sujet éditorial.

Vous brulez. Un journal d’information qui a pour autres curiosités d’être produit par un service de communication et, must have, d’avoir des abonnés automatiquement.

Tada ! Le fameux Journal des Périgourdins, le Journal d’Information de la ville de Périgueux.

Plus l’information est faible, plus la communication prend sa place. Si bien qu’aujourd’hui le service de communication de Périgueux concurrence directement les services de presse. C’est la victoire du papier peint.

Journalistes et communicants, un même métier: l’information

Le jour J, à la sortie, le journal de Périgueux écrase Dordogne Libre – journal d’information également – avec ses 9 000 tirages du jour.

Sauf que ces informations sont bien différentes : les unes produites par des communicants, les autres par des journalistes. Où est la différence entre les deux ?

Ne produisent-ils pas des contenus hétérogènes en théorie ?

Si l’un agit pour valoriser un produit et que l’autre vise à fournir une information, ne pourrait-on les désigner par des mots différents ?

Comment éviter les contradictions. D’un côté le Journal de la mairie a pour finalité la mise en valeur de l’action municipale (sujet exclusif). De l’autre Dordogne Libre est consacré à fournir de l’information sur des actualités diverses.

Pourtant, en empruntant le terme d’ « information » au journalisme, le service de communication de Périgueux fait entendre la véracité, l’exactitude, la neutralité, le croisement d’information, la pluralité des sources, la recherche d’objectivité, etc.

Autant d’éléments de méthode que le service de communication n’utilise pas. Il fait même plutôt l’inverse. « L’information » est fournie par une source unique, la hiérarchie. Ensuite de quoi elle est interprétée, mise en valeur, puis présentée dans un contexte -systématiquement- avantageux.

L’estompage de cette antinomie, le gommage de ses contours, pourrait constituer l’intention de tromper. La chose est bien décrite dans un article d’Owni [Les élus sont-ils en train de tuer la presse à petit feu?]: « ils cachent de plus en plus leur véritable identité […] ils proposent des mises en page de plus en plus proche de la presse magazine, des formats éditoriaux ressemblant comme deux gouttes d’eaux à ceux des journaux. Cela ressemble à un journal, c’est fait comme un journal, … ».

Quand la presse s’effondre, l’influence revient aux communicants

Il y en a une forte illustration à Périgueux avec le Club de la Presse, dont le nom est devenu trompeur, puisqu’il est dirigé par des communicants. Fonctionnaires territoriaux, salariés interconsulaires ou sociétés privées décident aujourd’hui des orientations de l’association.

La fusion entre journalistes et communicants n’allait pas de soi à l’origine. Mais les métiers évoluant, ils ont du constater des intérêts communs, une proximité dans leur fonction et leur finalité.

Cette suture de destins encore opposés il y a peu offre des avantages. Unifiés sous le terme générique d’information, journalisme et communication permettent un meilleur contrôle des médias indépendants par les institutionnels.

Le bénéfice de ce contrôle revient aux collectivités qui accroissent mécaniquement leur maîtrise de l’information journalistique et par conséquent leurs performances politiques en termes de marketing.

La complicité entre journalistes et communicants offre bien des fluidités dans le rôle de l’annonceur. Première conséquence de cette communauté de destins: le transfert de la neutralité vers la neutralisation.

Exemple, Dordogne Libre et le Journal de Périgueux ne sont tellement pas concurrents (se donnant tous deux pourtant le nom de « journal d’information ») que ville de Périgueux n’hésite pas à acheter des espaces publicitaires dans Dordogne Libre et ce dernier à faire de même.

Un des principaux liants entre communication et information est donc la publicité, permettant de faire circuler l’argent, parfois par un jeu de somme nulle.

Mais toujours le même nom, la même fonction affichée: l’information.

Le cercle : publicité, information, communication

Comme ses « confrères » de l’information, le Journal de Périgueux s’ouvre largement aux annonceurs : 20% de publicités. Et pas n’importe qui, comme le Journal du Périgord par exemple.

Par ailleurs, la ville de Périgueux a confié la prestation publicitaire à la société Mediapress. Or Mediapress est également propriétaire du Journal du Périgord, qui se fait aussi « annonceur » dans le journal de la ville de Périgueux.

La boucle est bouclée, question de comptabilité. On retrouve également des annonceurs fidèles, tels que Vinci, Crédit Agricole, Société Générale, etc. L’implication de ces annonceurs dans des marchés publics ne manque pas de se poser, c’est presque une autre histoire.

La confusion des genres au service de la prestidigitation

Cette confusion entre communication et information est même entretenue dans le choix du personnel. A Périgueux, une des communicantes chapeautant l’information municipale est Jessy Jupin. Cas intéressant, son parcours de communicante s’est fait en alternance avec celui de journaliste ((2002/2005 Journaliste, 2005/2006 communicante, 2007/2008 journaliste, et communicante depuis 2008)).

C’est le cas également de Ludivine Loncle (sous réserve d’être l’autre responsable du journal), qui vient directement de la presse régionale. Il y a bien là pour la collectivité une volonté de recruter un savoir-faire journalistique.

Mais toujours pour faire semblant d’informer, pour mettre en valeur, transformer et magnifier une action, un évènement, un discours.

Un tel journal,  dans sa stratégie mimétique, grime son réel objectif de persuasion en information désintéressée. Violant systématiquement la charte déontologique des journalistes français, comment ont-ils réussi à usurper le terme d’information avec tant de facilité?

Cela en dit long sur la santé du journalisme et les dangereux écueils vers lesquels les courants nous poussent. Car il ne s’agit ni plus ni moins que d’une propagande, seul terme approprié.

Et si aujourd’hui, cette propagande, en toute impunité, peut revêtir les habits de l’information et du journalisme, alors nous reculons, notre société recule jusqu’à une époque où le contrôle de l’information relevait de l’institution politique.

Cas pratique, du journalisme à la communication

Le dernier journal de Périgueux regorge de trouvailles rhétoriques rigoureusement contradictoires à toute déontologie journalistique.

« Progressivement, un nouveau visage de la ville se dessine. Par exemple, 2010 aura été l’année de la rénovation de la rue de la République… »

Pars par toto et le bouquet fleuri sort du chapeau. Une rue refaite transforme toute la ville…

Mais l’exemple le plus intéressant est celui des antennes-relais. L’article se déploie sous l’entête « Développement Durable » et mise sur la « transparence ». Tout va bien, les mesures ont été faites : « Les résultats sont rassurants ».

L'information devient un tour de magie

Il faut arriver à passer sous silence le choix du maire d’implanter une antenne à moins de 100 mètres d’une crèche, que le principal collectif a claqué la porte en dénonçant des manipulations et qu’enfin seul le parti écologiste est à l’origine de cette action, le maire soutenant publiquement les opérateurs de téléphonie mobile.

Mais la sculpture découlant de ce faisceau d’informations devient après traitement : « Antenne relais : davantage de transparence ».

Les lecteurs pourraient être surpris de comparer le traitement d’information gratuite (financé par l’impôt) du service de communication et l’information payante produite par les journalistes de presse qui ont relaté l’ensemble du contexte.

Sauf que même la cible est différente. Le journal d’information de Périgueux parle davantage à l’électeur qu’au lecteur.

La fabrique de l’illusion

Cette stratégie d’imiter l’information consiste principalement à siphonner le critère d’exactitude associé au journalisme. Et cela précisément parce que l’information du journal municipal n’en est pas.

Elle est partielle, partiale, ne se satisfait pas d’informer mais de persuader et obéit à une logique de marketing.

La volonté de tromper ne peut être ignorée. Impuissants, les journaux locaux d’information observent le détournement de leur métier.

Cette confusion générée volontairement par les communicants interroge directement la capacité du lecteur/électeur à faire une distinction claire entre information et communication. Visiblement la collectivité a pris le pari que non.

Au fond, ce pari politique lance un défi aux journalistes, car leur échoit la responsabilité de marquer la différence entre eux et leurs imitateurs.

Compliqué. Car les imitateurs sont aussi les meilleurs payeurs (Cf. Ville de Périgueux annonceur dans Dordogne Libre). Les publicités des collectivités sont des subventions déguisées qui permettent un contrôle indirect de l’information.

D’un côté la qualité de l’information se dégrade et s’érode (certains articles en ligne ne sont là que pour créer l’espace de l’annonceur), de l’autre la communication perfectionne son apparence informationnelle.

Journal du Conseil Général 24

Que se passe-t-il alors quand il n’y a plus de frontière et qu’effectivement journalistes et communicants font le même métier, dont le résultat commun s’appelle « l’information » ?

Et bien les ventes de journaux s’effondrent et les journalistes au chômage se reconvertissent dans la communication.

C’est un cercle vicieux. Car sans l’indépendance et la qualité d’une information identifiée comme telle, le rôle de cette information se perd et entraine dans son errance des principes essentiels à toute démocratie.